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Le Léviathan Doré

Lire le chapitre 8: The Boiling Cauldron

L’aube se leva sale, ourlée de nuages bas qui traînaient leur ventre sur l’horizon. La *Léviathan* roulait sur une houle grasse, ses ponts encore humides de l’écume de la nuit. Hooke avait les mains calleuses à force de saisir des cordages trempés, et l’odeur de bois brûlé flottait encore, tenace, mêlée à celle du goudron et de la saumure.

Autour de lui, la moitié de l’équipage s’activait à déblayer les débris de la tryworks. Le fourneau de briques, fendu de part en part, béait comme une blessure ouverte. L’homme, Silas, surveillait les travailleurs d’un œil morne, ses lèvres minces serrées sur un juron qu’il n’osait pas lâcher. Près de lui, le harponneur Obadiah soulevait un panneau calciné et le jetait par-dessus bord avec un grognement.

Hooke s’approcha, les bras croisés.

— On pourra reconstruire en deux jours, dit-il. Si on trouve des briques de rechange dans la soute.

Silas cracha par-dessus le bastingage.

— Deux jours, trois, une semaine. Ça ne changera rien. Les pots sont fêlés, le four est mort. On rafistolera pour le voyage de retour, et encore.

— On rafistolera pour ce que le capitaine voudra, corrigea Hooke à voix basse, assez bas pour que seul Silas l’entende.

Silas le dévisagea, une lueur d’évaluation dans ses yeux fatigués. Il n’avait rien dit du serment qu’il avait surpris la veille, de cet entretien entre Hooke et Vane dans la cabine. Mais il le regardait autrement, désormais. Comme un instrument dont on teste la lame.

— Le capitaine veut que ça brûle, grommela Silas. Encore. Ou c’est moi qui suis aveugle ?

Hooke ne répondit pas. Il se baissa, ramassa un morceau de fer tordu – un reste d’un des crochets à graisse – et le laissa retomber à ses pieds.

— Il y a des caisses de briques sous l’écoutille arrière, dit-il. On les monte. Et on redresse ces pots.

— On peut pas les redresser, m’sieur. Ils sont fêlés en long, dit un matelot, un jeune homme aux joues creuses nommé Pike.

— Alors on les scelle. Avec de la farine, du sang et du goudron. On a du bœuf ? On a du biscuit ? Alors on a de quoi. Allez, au travail.

Les hommes grognèrent, mais ils obéirent. Hooke savait que chaque ordre qu’il donnait maintenant était un test. S’il échouait, ils ne le suivraient plus. Et s’ils ne le suivaient plus, ils ne suivraient plus que Vane – ou Silas. Et Dieu sait ce que Silas ferait de cette meute.

Il descendit vers l’écoutille, laissant les matelots à leur tâche. Il voulait inspecter les caisses lui-même, s’assurer que rien ne manquait. Mais dans l’escalier, il s’arrêta.

Un cliquetis métallique venait de la tryworks. Léger, régulier. Comme un tintement. Pas un grincement de bois, pas un claquement de manœuvre.

Il remonta sur le pont, silencieux, et longea la coursive qui dominait le fourneau. Le soleil levant, encore bas, découpait les ombres en lame de couteau. Le capitaine Vane se tenait adossé à la cheminée éventrée, ses mains couvertes d’un linge épais. Il avait les yeux baissés, fixés sur quelque chose qu’il tenait au creux de sa paume.

Hooke se figea.

Une pièce. Une pièce d’or, large comme une couronne, qui tournait lentement entre les doigts de Vane, captant la lumière blême d’un éclat qui semblait ne pas venir du soleil. Vane la portait à son œil, l’inspectait, la retournait, puis la frottait contre son pouce comme s’il cherchait à en extraire un secret.

Dans le pot fêlé, juste à côté de lui, posé sur un lit de braises encore tièdes, un petit creuset de terre. Et dedans, une masse jaune qui brillait encore par endroits, encore en fusion.

Hooke regarda. Il ne pouvait pas détacher les yeux.

Vane déposa la pièce dans le creuset, puis remua la matière avec une tige de fer. Le métal liquide se souleva, visqueux, avant de retomber dans le moule. Le visage du capitaine était détendu, presque heureux.

Il ne s’agissait pas de réparer les tryworks. Vane se servait de la chaleur résiduelle pour fondre de l’or. Pour recasser des pièces, pour les refondre en lingots informes. De l’or volé ou caché, de l’or qui ne devait avoir ni origine ni identité. L’or du San Cristóbal.

Un pas derrière Hooke. Le cuisinier Jollivet émergeait de la cambuse, les mains blanches de farine, son visage large et rougeaud encore assombri par la fumée. Il suivit le regard de Hooke jusque sur le capitaine, et ses yeux s’étrécirent d’une manière que Hooke n’aima pas.

Jollivet avait la langue trop longue. C’était un homme qui aimait le bruit des mots, surtout ceux des autres. Et il y avait dans sa façon de regarder Vane une curiosité malsaine, celle d’un homme qui cherche la fin d’une histoire avant le début.

Vane leva la tête, aperçut Hooke. Son expression ne changea pas tout à fait, mais quelque chose dans sa mâchoire se contracta. Il replaça le lingot encore chaud dans une bourse de cuir, puis il s’essuya les mains sur son tablier de toile.

— Hooke, dit-il d’une voix neutre. Vous devriez être sur le gaillard, à surveiller les manœuvres.

— On finit de remonter les briques, capitaine. Le four sera prêt à être reconstruit d’ici demain soir.

Vane hocha la tête, une fois, lentement.

— Dans ce cas, les pots seront scellés. Et nous remettrons les feux en route. La production de graisse est une priorité jusqu’à nouvel ordre.

Hooke acquiesça, sans un mot. Mais quand il tourna les talons, il entendit Jollivet siffloter, une mélodie grêle et grinçante, qui semblait avoir sa propre logique. Le cuisinier rentra dans sa cambuse sans se presser.

Ce soir-là, le vent forcit. La houle se creusa, et des paquets de mer commencèrent à déferler sur l’avant. Hooke prit son quart en personne sur le gaillard, les pieds écartés, la main sur la lisse mouillée. Il ne pouvait pas chasser l’image de cet or liquide, coulant comme de la graisse dans un creuset de terre.

À deux heures du matin, il fit une ronde dans les coursives, pour vérifier les amarres des canots. Il trouva un petit attroupement autour de la cambuse. Seize hommes, peut-être. Leurs voix baissaient quand il approchait, puis reprenaient, plus haut.

Il poussa la porte. Jollivet était adossé à la table, une cruche de rhum à la main, ses larges épaules encore secouées par un reste de rire. Son visage s’allongea d’un cran quand il vit Hooke entrer.

— M’sieur Hooke, dit-il, la voix un peu trop douce. On s’réchauffait. C’est tout.

— La cambuse n’est pas un dortoir, dit Hooke.

Il les regarda un à un. Pike, le jeune matelot. Barnes, le gabier. Trois harponneurs de pont. Et Obadiah, qui avait baissé ses yeux clairs vers ses mains.

Jollivet haussa une épaule ronde.

— On causait. On causait des réparations d’demain. On se demandait si l’capitaine allait nous faire cuire d’la peau de baleine ou des boutons d’or, vu qu’on a plus d’graisse à fondre.

Un silence si épais qu’on aurait pu le découper au couteau.

Obadiah se leva, lentement, sa haute silhouette emplissant la cabine.

— Le cuisinier raconte qu’il a vu l’capitaine fondre des pièces dans l’pot. Qu’il a des doublons planqués, qui viennent pas d’ici.

— Des doublons ? répéta Hooke, sa voix basse et calme. Le capitaine Vane n’a pas le sou pour payer son biscuit, et vous croyez qu’il fond de l’or dans la nuit.

— Moi j’crois ce que j’vois, dit Pike, d’une voix plus forte qu’il ne voulait. J’l’ai vu moi aussi, pas seulement Jollivet. L’or, ça éclaire, m’sieur. On peut pas confondre.

Hooke les regarda longuement. Il pouvait nier, encore. Retourner la phrase. Garder l’ordre à bord, protéger le serment qu’il avait fait – ou qu’on lui avait extorqué. Mais il savait ce que des rumeurs d’or feraient à un équipage qui se croyait trompé, mort de faim, et à la dérive sans tryworks ni récolte. Un murmure aujourd’hui, un coup de couteau demain.

Il ne mentirait pas. Il ne pouvait pas, pas à des hommes qui l’avaient suivi par deux tempêtes.

— J’ignore où le capitaine a trouvé cet or, dit-il froidement. Et si vous avez un peu de jugeote, vous aussi. Parce que si l’équipage apprend qu’il y a de l’or à bord, il y aura des hommes morts avant qu’on touche le moindre rivage.

Il sortit avant qu’ils ne puissent répondre, laissant la porte battre dans le vent. Derrière lui, les murmures reprirent, plus bas, plus denses. Et parmi eux, il lui sembla entendre la voix d’Jollivet, sifflante, répétant : « Des doublons à bord. Des doublons. »

Le vent fit claquer la toile au-dessus de sa tête. Les nuages s’amoncelaient, épais, et la mer commençait à gronder comme une bête à qui l’on promet un festin.

Hooke monta sur le gaillard et regarda l’avant. La nuit était si noire qu’on ne distinguait plus la ligne de l’horizon. Et pourtant, quelque part devant eux, à moins de deux jours de distance, les récifs attendaient.

Il savait maintenant ce que Jollivet ferait de sa découverte. Et il savait que Vane, avec son or, ses mensonges et sa route de sang, ne le sauverait pas.

Peut-être que l’ennemi n’était ni le capitaine, ni l’équipage. Peut-être que l’ennemi était simplement tout ce qu’il y avait à bord de ce navire.