Le Lys de Fer
Lire le chapitre 10: The Duchess's Mark
La basilique Saint-Denis dévorait le crépuscule, ses vitraux jetant des éclats de rubis et de saphir sur les dalles du parvis. Élise n'avait pas eu à chercher longtemps la duchesse. Le mariage avec le magnat de la banque Valence avait fait de Marie de Béarn-Armagnac la femme la plus encensée du royaume, et ce soir, elle assistait à la messe commémorative de son défunt père, le duc Albert.
Une voiture noire stationnait près de la crypte, moteur au ralenti. Deux gardes du corps en costume sombre flanquaient l'entrée latérale. Élise rajusta sa veste de fonctionnaire, inspira une longue goulée d'air froid, et s'avança.
« Captain Moreau, » dit une voix derrière elle.
Elle se retourna. La duchesse se tenait sous un porche, enveloppée d'un manteau de cachemire noir, ses cheveux blonds ramassés en un chignon sévère. Son visage, que la presse disait figé par l'âge et le deuil, était étrangement lisse. La petite fleur brisée, Élise le savait à présent, était tatouée sous sa clavicule gauche — invisible ici, sous le col.
« Votre Altesse. Vous m'attendiez. »
Marie esquissa un sourire sans chaleur. « La sécurité du palais a ceci d'efficace qu'elle m'informe de tous les officiers qui déposent une demande d'audience. Surtout ceux que l'on a priés de cesser leur enquête. »
Elle fit un geste ; l'une des portes latérales s'ouvrit sans bruit. Elles pénétrèrent dans un petit oratoire désaffecté, lambrissé de chêne, où flottait encore une odeur d'encens refroidi. La duchesse s'assit sur un prie-Dieu, laissant Élise debout à quelques pas.
« Parlez vite, capitaine. Mon mari m'attend pour un dîner à la Maison de la Banque. »
Élise sortit la photographie du poignet retrouvé sur l'assassin Mercier. Elle la posa sur le bois ciré de l'autel.
« Ce poignet a été trouvé sur le corps de l'homme qui a tiré sur le Prince Louis. Le blason qu'il porte — les armes de votre maison. »
Elle s'attendait à un déni. La duchesse n'en prononça aucun. Elle regarda longuement la photo, puis releva des yeux pâles où dansaient deux ou trois flammes de bougie.
« Je sais. »
Élise sentit ses épaules se crisper. « Vous le saviez ? »
« Je savais qu'un homme portait ces armes sans droit. » Marie se leva, défit un fermoir de son sac de soirée, et en sortit un objet qu'elle tendit à Élise : un bouton de manchette en argent, ancien, ciselé d'un lis brisé.
Élise le prit, le retourna. Identique au sien. À l'intérieur, un grattage maladroit avait effacé un monogramme.
« D'où vient ceci ? »
« De l'homme que vous appelez Mercier. » La voix de la duchesse perdit son vernis mondain. « Trois jours avant la tentative d'assassinat, je me rendais à une réunion de charité à Neuilly. Ma voiture s'est arrêtée à un feu rouge, boulevard de la Reine. Par la vitre, j'ai vu un homme en livrée de palais se disputer violemment avec un autre homme — un valet, d'après son uniforme, celui des services domestiques de l'Élysée. »
Élise serra le bouton. La chaleur de la main de la duchesse s'y attardait encore. « Vous avez reconnu Mercier ? »
« Pas à l'époque, non. C'est en voyant son portrait aux informations que j'ai fait le rapprochement. Mais ce que je n'ai pas oublié, c'est le geste de l'autre homme. Il a arraché ce bouton de la manchette de Mercier pendant la dispute et l'a jeté dans le caniveau. Mercier est parti sans se retourner. Je suis descendue de voiture, je l'ai ramassé — pour le rendre, au début. Puis j'ai vu les armes de ma maison gravées dessus, et j'ai décidé de le garder. »
« Pourquoi ne pas l'avoir remis à la police ? »
Marie laissa échapper un rire bref, sans joie. « Parce que ma maison est en cause, capitaine. Et parce que je n'ai aucune confiance en ceux qui mènent l'enquête officielle. Poser ce bouton sur un bureau, c'était signer l'arrêt de mort d'un innocent. »
— Un innocent. Qui, vous ? » Élise remit le bouton dans la main de la duchesse, lentement. « Ou le valet avec qui il se disputait ? »
Les yeux de Marie se durcirent. Elle rangea le bouton dans son sac.
« Le valet s'appelle Marchand. »
Le nom résonna dans l'oratoire comme un coup de cloche. Élise s'approcha d'un pas.
« Marchand, des services domestiques ? »
« Vous le connaissiez déjà. Bien sûr. » Marie croisa les mains sur ses genoux. « Marchand est venu me voir deux jours après la tentative d'assassinat, par un canal discret. Il était terrifié. Il m'a raconté avoir vu le Prince Louis sortir de son étude trente minutes avant l'attaque, se diriger vers les jardins. Il m'a dit qu'il avait surpris une conversation entre Mercier et un homme du palais, quelques jours plus tôt — la même dispute que j'avais vue moi-même. L'homme qui parlait à Mercier, ce jour-là sur le boulevard, c'était lui — Marchand était le témoin de leur premier contact. »
« Il savait pourquoi Mercier était là ? »
« Non. Il savait seulement qu'on lui avait demandé de ne rien voir, et qu'on lui avait offert de l'argent pour sa discrétion. Marchand a refusé. Le lendemain, il a trouvé une balle de carabine dans sa boîte à lettres. »
Élise sentit le sang lui battre aux tempes. « Et il vous a dit cela à vous. Pourquoi ? »
La duchesse se leva, plus droite que jamais. « Parce qu'il savait que ma maison était menacée. Et parce que je suis — j'étais — la seule personne du cercle du palais à qui il pouvait se fier. » Elle s'interrompit, puis ajouta, plus bas : « Je connais Marchand depuis vingt ans, capitaine. Il a servi chez mon père avant d'être attaché au palais. Quand Louis et moi… quand j'étais encore dans ses grâces, Marchand était mon messager. »
Élise encaissa la révélation. La liaison de la duchesse et du prince, que la presse avait étouffée, était donc assez ancienne pour avoir ses racines dans la maison de Béarn.
« Il est à Tours, » dit-elle. « J'ai tenté de le joindre. Il ne répond plus. »
Marie pâlit — un mouvement à peine perceptible, mais l'éclat des bougies le trahit. « Il était à Tours chez sa sœur, oui. Mais s'il ne répond plus… »
Elle ne finit pas. Élise n'avait pas besoin qu'elle finisse.
« Votre Altesse, » dit doucement Élise, « si vous saviez que Marchand était en danger, pourquoi ne pas avoir fait pression pour qu'on le protège ? Pourquoi ne pas avoir parlé plus tôt ? »
Le visage de Marie se ferma. « Parce qu'on m'a menacée, moi aussi. Le jour où j'ai demandé des explications à mon cousin Alban, on m'a fait comprendre que ma fille, qui étudie à Londres, ne rentrerait peut-être pas à la maison pour Noël. » Elle regarda Élise droit dans les yeux. « Vous vous êtes mise en danger bien au-delà de ce que vous mesurez, capitaine. Vous êtes une roturière qui tient un fil qui mène au cœur d'une maison très puissante. Ce fil, ils le couperont. »
Elle tendit la main, et Élise, sans réfléchir, y déposa le bouton de manchette. La duchesse le glissa au fond de son sac.
« Je vous le rendrai, » dit-elle d'une voix étrangement douce. « Vous en aurez besoin. Quand vous saurez à qui appartenait l'autre. »
Élise fronça les sourcils. « L'autre ? »
« Le bouton que l'on a trouvé sur Mercier était seul dans sa poche. Mais ces manchettes vont par paires — je le sais, ce sont des armes de famille. Louis en portait une paire complète du temps où il portait encore nos couleurs. L'autre bouton, celui que Mercier n'avait plus… celui-là appartient à quelqu'un d'autre. Quelqu'un qui a voulu que Mercier soit trouvé avec l'un d'eux, pour désigner ma maison. »
Le silence s'épaissit entre elles. Dans la chapelle, une cloche tinta, grave.
« Merci, Votre Altesse, » dit Élise, la voix rauque. « Prenez soin de vous. »
Marie ne répondit pas. Elle regagna la porte de l'oratoire, s'arrêta, la main sur le loquet de fer.
« Capitaine. Ma sécurité m'a signalé que, depuis ce matin, deux hommes en moto vous suivent dans Paris. Ils vous attendent peut-être dehors, ce soir. » Elle tourna à peine la tête. « Si vous sortez par le cloître, vous trouverez à l'est une issue sur la rue du Cygne. Le gardien est de ma famille. Il vous laissera passer. »
Elle ouvrit la porte et disparut dans la nef, absorbée par les ombres des piliers.
Élise resta un long moment immobile sous le crucifix de bois. Le bouton de manchette dans la poche intérieure de sa veste lui brûlait la peau, même à travers le tissu. Un seul détail lui permettait de lire à travers toute la conversation : la duchesse avait soigneusement évité de lui dire la couleur de l'autre bouton, ni à qui d'autre Marchand avait parlé avant de s'enfuir.
Elle sortit par le cloître, comme indiqué. Sur la rue du Cygne, l'air était glacé et vide. Aucune moto. Aucun phare. Rien que le souffle de son propre cœur, qui tambourinait plus fort qu'il n'aurait dû pour une simple entrevue.