Le Lys de Fer
Lire le chapitre 11: The Lies of the Court
La Seine sentait le moisi et le métal froid. Élise descendit les marches de pierre du quai de la Mégisserie, là où deux uniformes de la Police fluviale maintenaient un cordon de ruban jaune. Le corps avait été repêché une heure plus tôt, pris dans les pilotis sous le Pont-Neuf. Elle n'avait pas besoin de l'identifier.
Marchand.
Son visage était paisible, presque absurde dans sa neutralité. Les yeux fermés, la bouche légèrement entrouverte, comme s'il avait simplement décidé de dormir sous l'eau. Mais les poignets portaient des marques nettes, violacées, et son cou montrait un hématome sombre en forme de pouce. Quelqu'un l'avait maintenu immergé jusqu'à ce que tout soit fini.
« Capitaine Moreau ? »
Elle se retourna. Le commissaire Renaud se tenait à quelques mètres, l'air tendu, un dossier sous le bras. Il portait un pardessus trop épais pour la saison et regardait le corps avec une gêne manifeste.
« Vous auriez dû me prévenir avant de venir », dit-il à voix basse. « Les journalistes sont déjà là. Un témoin clé de votre affaire, mort dans le fleuve, et vous sur les lieux avant l'arrivée de l'identité judiciaire. Ça se lit mal. »
— Qu'est-ce qui se passe, Renaud ? demanda-t-elle, ignorant sa remarque. « Qui a donné l'ordre de me suspendre ?
— Le ministère. La commission. Le Palais, peut-être. Prenez votre pick. L'ordre est tombé il y a quarante minutes. Vous êtes relevée de l'enquête, Moreau. Sans solde. »
Elle regarda le corps une dernière fois avant de se tourner vers lui, le visage dur. « Marchand a été tué parce qu'on savait qu'il avait parlé. Je n'ai pas fui. J'ai eu un empêchement de dernière minute à Tours. Et maintenant il est mort. »
Renaud leva une main. « Je ne suis pas votre ennemi. Mais là, vous êtes seule. La consigne est claire : pas de contact, pas d'enquête, pas de dossier. On vous a donné un bouclier, et vous avez couru au-devant des lances. »
— Le bouclier n'existait pas, répliqua-t-elle. « Il était en carton. On m'a fait croire que je protégeais l'enquête. En réalité, on me tenait en laisse pendant qu'ils nettoyaient les témoins. »
Le silence s'installa entre eux. Un bateau-mouche passa, chargé de touristes qui photographiaient le Louvre sans voir le drame sous leurs pieds.
« L'autopsie officielle conclura à une noyade accidentelle », dit-il finalement. « Alcool, chute depuis le quai. On connaît la chanson. Je ne peux rien faire pour vous. »
Élise hocha la tête, lentement. Une colère froide lui montait, mais elle la maîtrisa. Elle ne pouvait pas se permettre d'éclater ici, devant les caméras qui commençaient à braquer leurs objectifs.
« Une dernière chose », dit-elle. « Qui a signé l'ordre de suspension ? »
Renaud hésita. Il jeta un coup d'œil aux environs, puis sortit une feuille pliée de la poche intérieure de son pardessus. « Je n'aurais pas dû vous montrer ça. Mais vous méritez de savoir à qui vous avez affaire. »
Élise déplia le papier. Trois signatures figuraient en bas : le ministre de l'Intérieur, un secrétaire général de l'Élysée du Palais, et une troisième, plus ornée, plus ancienne dans son tracé. Le duc de Béarn-Armagnac.
Elle replia la feuille et la rendit. « Il est donc partout. »
— Il est la couronne, Moreau. Du moins, il l'était. En attendant, vous êtes grillée. Rentrez chez vous. Brûlez vos notes. Faites-vous oublier. »
Elle ne répondit pas. Elle regarda le corps de Marchand qu'on hissait dans un sac noir, puis la rive opposée, où deux hommes en moto étaient stationnés, moteurs éteints, visages cachés sous des casques intégrales. Ils étaient là depuis son arrivée. Ils ne bougèrent pas quand elle les regarda.
Elle salua Renaud d'un signe de tête et remonta les marches sans se presser. Elle sentait leurs regards dans son dos, à eux comme aux motards, et elle savait que le moindre mouvement suspect serait rapporté dans l'heure. Mais elle marchait comme si elle n'avait rien à craindre, parce que c'était la seule monnaie qu'elle possédait encore.
De retour dans son appartement du onzième, elle ferma les volets. Elle prit son sac d'urgence — préparé depuis quatre jours, sans qu'elle s'en explique pleinement — posé au fond du placard. Elle y rangea son arme de service, qu'elle n'avait pas rendue, un carnet neuf, un jeu de faux papiers qu'un ancien collègue lui avait fourni pour une enquête jamais close, et le feuillet annoté de Lefèvre.
Elle hésita devant le téléphone. Son supérieur direct, le commandant Aubry, qui l'avait abandonnée au moment critique, méritait peut-être un appel. Peut-être une explication. Mais le silence, dans cette affaire, était devenu une langue à part entière. Ceux qui parlaient finissaient dans la Seine.
Elle composa un numéro sur son vieux portable — celui qu'elle n'utilisait jamais, acheté sous un faux nom dans une boutique de la banlieue nord. Trois sonneries. Une voix.
« Oui ? »
— Il fait beau en Normandie ? demanda-t-elle.
Un long silence. Puis la voix, plus basse, presque un murmure : « Il fait le temps qu'on veut. Tu connais le chemin. »
— Je serai là ce soir. Ne dis rien à personne. Pas même au facteur. »
Elle raccrocha et coupa la batterie. Elle jeta son téléphone réglementaire dans le tiroir de la cuisine, sous une pile de vieux journaux, puis sortit par la fenêtre de service qui donnait sur la cour intérieure, contourna le bâtiment par les toits des ateliers voisins, et rejoignit la rue perpendiculaire où personne ne l'attendait. Les motards étaient toujours postés devant son immeuble, fumant sous leurs casques, quand elle passa à deux cents mètres, casquette baissée, sac à l'épaule.
Ils ne la virent pas partir.
Quarante minutes plus tard, dans un train régional en direction de Rouen, elle relut la note de Lefèvre pour la centième fois. L'écriture fine, presque effacée par le temps, portait une annotation marginale au sujet du transfert d'autorité souveraine. Une phrase lui sauta aux yeux, qu'elle n'avait pas comprise lors de sa première lecture :
« La clef n'est pas dans le contrat, mais dans la clause de révision. Ils se sont accordés sur une chose que personne ne peut signer. »
Elle ferma les yeux. La clef. Marchand avait vu Louis dans les jardins. Lefèvre avait vu des visites de nuit. Marie avait vu la bague. Et maintenant, dans le train qui roulait vers une ferme normande où personne ne l'attendait — sauf une vieille amie infirmière qui lui devait un service — Élise savait que la conspiration avait pris une nouvelle dimension. Ils ne tuaient pas pour étouffer un assassinat raté. Ils tuaient parce que l'assassinat, lui aussi, n'avait été qu'une pièce du décor.
La vraie cible n'était pas le prince.
C'était la couronne elle-même.
Le train s'enfonça dans la campagne, et Élise ne regarda pas en arrière.
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