Le Lys de Fer
Lire le chapitre 12: The Price of Truth
La pluie normande tambourinait sur le toit de tôle de la grange, un bruit régulier qui couvrait presque le cliquetis des chaînes d'attache des vaches. Élise Moreau n'avait pas ôté son manteau depuis qu'elle était arrivée, trois heures plus tôt. Elle restait près de la fenêtre, regardant la cour boueuse, le chemin creux qui menait à la route, les haies basses qui cachaient l'horizon.
— Tu vas user le plancher, dit une voix derrière elle.
Elle se retourna. Marion Delaunay se tenait dans l'embrasure de la porte, un torchon sur l'épaule, les mains encrassées de farine. Elle avait à peu près l'âge d'Élise, mais la vie à la ferme l'avait vieillie de dix ans — ou peut-être l'avait-elle simplement épargnée, elle, la ville et ses uniformes.
— Désolée, dit Élise. Je te dois déjà tant.
— Tu ne me dois rien. Tu m'as sortie de ce poste de vigile à Rouen, alors on est quittes.
Élise faillit sourire. C'était dix ans plus tôt, une autre vie. Marion avait été surveillante dans un entrepôt, témoin involontaire d'un trafic de cigarettes, et Élise, jeune brigadière, avait cru à son histoire quand personne d'autre ne l'avait fait. Elle avait eu raison. Elles ne s'étaient pas revues depuis, mais les liens du genre avaient la durée d'une dette de sang.
— Personne ne sait que je suis là ?
— Personne. Le facteur ne passe pas avant la semaine prochaine, et mes voisins sont à trois bornes. Tu peux respirer.
Élise inspira, profondément. L'air sentait le foin, le lait, la terre humide. Tout ce qui n'était pas Paris, la cour, la Seine et le corps de Marchand qu'on avait repêché entre deux péniches.
— Merci.
Marion hocha la tête et retourna dans la cuisine. La ferme sentait le pain chaud — un luxe qu'Élise n'avait pas connu depuis des mois. Dans la grande pièce, le bois craquait dans la cheminée. Elle s'assit enfin, sur une chaise en bois qui penchait à gauche, et sortit de sa poche le téléphone à carte prépayée qu'elle avait acheté à la gare de Bernay.
Elle composa le numéro de son père.
Deux sonneries. Trois.
— Allô ? dit la voix, méfiante, ancienne.
— Papa. C'est moi.
Un silence. Puis un souffle.
— Élise. Où es-tu ? On a dit à la télévision que tu étais en congé. Que tu étais…
— Papa, je ne peux pas rester en ligne. Je voulais juste te dire que j'allais bien.
— Bien ? Tu appelles avec un numéro que je ne connais pas, à une heure où tu devrais être à Paris, et tu me dis que tu vas bien ?
Elle ferma les yeux. Elle avait déjà entendu cette voix — celle de sa mère, sur son lit d'hôpital, la dernière semaine. C'était la voix de quelqu'un qui savait que la suite serait mauvaise.
— Écoute-moi. J'ai un conseil à te donner, et tu ne vas pas l'aimer.
— Papa…
— Arrête. Élise. Arrête ce que tu fais.
Dans le fond du combiné, le grésillement de la ligne rurale. Il était dans la cuisine de leur petit pavillon de Clamart, elle le savait — la cafetière qui sifflait, le chien qui aboyait au passage d'un camion.
— Je ne peux pas, dit-elle.
— Tu peux. Tu choisis de ne pas. Il y a une différence.
— Tu ne sais pas ce qu'ils font.
— Je sais qu'ils sont capables de tuer un valet et de le jeter dans la Seine. Je sais qu'ils ont signé ton renvoi. Je sais qu'ils connaissaient ton adresse, ton itinéraire, et les gens que tu voyais. Alors oui, je sais. Et je te dis de t'arrêter.
Elle garda le silence. Dehors, la pluie redoubla.
— Élise, reprit son père, la voix plus douce. Ta mère n'est plus là. Tu es tout ce qui me reste. Et tu n'es pas obligée de porter ça toute seule. Il y a des choses… des choses plus grandes que toi. Plus grandes que ton grade, plus grandes que ta conscience. Quand on te dit d'arrêter, c'est que quelqu'un en haut s'est donné la peine de faire passer le message. Ce n'est pas un petit poisson qui remonte ton dossier. C'est un requin.
— Je sais qui c'est.
— Alors tu sais que tu ne peux pas le battre.
— Peut-être pas. Mais je peux dire la vérité avant d'être avalée.
Le silence, cette fois, fut long. Elle entendit son père déglutir.
— Tu as toujours été trop têtue. Comme ta mère.
— Je sais.
— Elle serait fière de toi. Mais elle te demanderait aussi si tu as mangé.
Élise sourit malgré elle, une fissure dans le granit.
— Je vais manger. Promis.
— Appelle-moi quand c'est fini. Et si tu ne peux pas appeler, que quelqu'un m'appelle. Je saurai.
Elle raccrocha sans attendre la réponse. Elle détestait faire ça, mais il y avait un point de non-retour. Elle l'avait dépassé à l'instant où elle avait sauté du train de Tours pour embarquer sur celui de Bernay.
Dans la cuisine, Marion lui servit une assiette de soupe et du pain beurré. Élise mangea sans goûter, assise à la table de ferme, éclairée par une seule lampe à pétrole — la grange n'avait pas l'électricité, une précaution que Marion avait rebranchée pour l'occasion.
— J'ai besoin de réfléchir, dit-elle en finissant son bol.
— Réfléchis. Je vais traire les vaches.
Marion enfila une veste imperméable et sortit dans la nuit. Élise resta seule avec le crépitement du feu et la pluie.
Elle sortit ses notes de la poche intérieure de son blouson : des feuilles pliées, annotées de sa propre écriture serrée. Le compte rendu officiel de l'attaque. Les horaires purgés. La note de Lefèvre, recopiée au dos d'une enveloppe. La clause de révision. Les signatures sur l'ordre de suspension : Béarn-Armagnac, Maupassant, et le chef de la Sûreté.
Il y avait quelque chose qui ne collait pas dans tout ça — au-delà de l'évidence, au-delà du mensonge administratif. Depuis Tours, depuis le corps repêché, une idée la travaillait.
On lui avait appris, à l'école de la Sûreté, que la plupart des complots étaient des pyramides de silence dont chaque étage protégeait l'étage supérieur. Mais ici, la structure ne tenait pas. Trop de gens morts pour un simple assassinat manqué. Marchand avait été tué parce qu'il avait vu quelque chose. Mercier était mort dans la fusillade elle-même — peut-être exécuté pour l'empêcher de parler, par la sécurité royale du prince. Et si Mercier était l'assassin, qui avait arrangé son accès à la terrasse ? Qui avait laissé la porte du jardin ouverte ?
Elle traça une ligne sur le papier : l'attaque elle-même. Six heures du soir. Le prince devait sortir pour rejoindre la voiture qui devait l'emmener à dîner chez la comtesse de Béarn. Deux coups de feu. Une balle avait manqué de peu le prince — un angle de tir mesuré depuis une fenêtre de l'aile ouest, une position idéale, une portée courte. Le tireur était un professionnel confirmé. Un homme comme Mercier — ancien franc-tireur de la Légion, décoré, blessé — ne rate pas une cible à cette distance.
Sauf s'il ne cherchait pas à la toucher.
Elle regarda la note, puis la relut.
Une balle à un mètre du prince. Assez proche pour être mortelle. Assez loin pour rater.
Ce n'était pas un assassinat. C'était un avertissement.
Elle posa le crayon et regarda le feu. Les pièces du puzzle, brusquement, s'assemblèrent dans un ordre différent. La Sylvannerie était une coquille, oui, mais une coquille qui avait accès à des comptes bancaires profonds et des titres de propriété au nom de la couronne. La clause de révision, selon Lefèvre, permettait une renégociation du contrat de concession — une renégiation qui pouvait transférer la propriété de terrains de l'État sans passer par le Parlement.
Mais à quoi bon tuer le prince ? Ou le menacer ? À quoi bon l'effrayer, lui, l'héritier ?
À moins que le prince ne s'apprête à faire quelque chose. Quelque chose qui dérangeait les comptables et les ducs. Une enquête parlementaire, peut-être. Une commission sur la vente des terres.
Le prince Louis était connu pour sa réserve — un technocrate, disait-on, plus penché sur les dossiers que sur les fêtes. Et s'il avait découvert le contrat Sylvannerie ? S'il avait prévu de le révéler ?
La balle était un message. Pas pour le prince, dans sa chair, mais pour le prince dans ses actes.
Il fallait une preuve. Elle n'avait que des notes volées, des témoignages morts, une duchesse aux mains liées et un archiviste qui vivait désormais avec un angoisse.
Non. Il restait une voie.
Elle reprit le téléphone prépayé et composa un numéro qu'elle connaissait par cœur — un numéro que seul le personnel de commandement du palais avait, sécurisé, changé chaque semaine, crypté.
Le numéro privé du prince Louis.
Elle avait dû le mémoriser des années plus tôt, lors d'une préparation d'une visite officielle. Elle ne l'avait jamais utilisé. L'appeler était une forfaiture. Une désertion de plus. Mais à cet instant, assise dans une grange inondée, nourrie par une paysanne, traquée par des motards, elle ne voyait plus d'autre chemin.
La sonnerie retentit une fois. Deux fois. Trois fois.
Puis une voix, claire, jeune, étonnamment froide :
— Qui est-ce ?
Elle respira profondément. Le feu crépita. La pluie cessa brusquement, tombée en rideau, et un grand silence empli d'eau s'abattit sur la ferme.
— Monseigneur, dit-elle. Mon nom est Moreau. Capitaine à la Sûreté. Vous ne me connaissez pas. Mais j'ai besoin de vous parler. Et je peux vous dire qui a tiré sur vous.
Le silence qui suivit fut long. Elle entendait ailleurs, dans le fond, une horloge ancienne qui battait les secondes.
— Moreau, dit le prince. Le nom qui a été suspendu aujourd'hui.
Elle ferma les yeux.
— Oui.
Un autre silence. Puis, d'une voix qui ne tremblait pas :
— Où êtes-vous ?
— C'est à vous de venir à moi, Monseigneur. Je ne vous dirai pas où je suis avant que vous ne preniez la route. Vous êtes suivi. Moi aussi. Si vous voulez savoir la vérité, vous devrez vous débarrasser de vos anges gardiens.
Un souffle. Un fragment de rire, sec, incrédule.
— Vous me demandez de me cacher de ma propre garde.
— Je vous demande de me faire confiance pour quelques heures. Il n'y a plus rien d'autre, en dehors de cela.
Le prince réfléchit. Elle compta les secondes dans sa tête — jusqu'à dix.
— La ferme de Bec-de-Mort, dit-il enfin. Sur la route de Pont-Audemer. Il y a une dépendance désaffectée à cinq cents mètres de la ferme. On y entre par un chemin derrière le bois. Dans deux heures.
Elle resta interdite. Il connaissait la région — et il venait de lui donner un lieu précis, de lui-même.
— Monseigneur, comment…
— J'ai grandi non loin de là, capitaine. J'ai connu les fermiers de ce coin mieux que les ministres. Si vous voulez un endroit sûr, j'en connais un.
Elle écrivit l'adresse au dos de son enveloppe, d'une main qui tremblait à peine.
— Deux heures, répéta-t-elle.
— Deux heures.
Le prince raccrocha. La ligne mourut avec un claquement.
Elle resta assise, le téléphone à la main, laissant la chaleur du feu pénétrer ses doigts gelés. Dehors, Marion revenait de la traite, les bottes boueuses et le seau plein de lait tiède.
— Je dois partir, dit Élise.
Marion la regarda. Ne posa aucune question. Elle déposa le seau, prit un pain dur dans le bocal, le lui tendit.
— Prends ça. Et sois prudente.
Élise glissa le pain dans sa poche, remit ses notes dans son blouson, et sortit dans la nuit redevenue silencieuse. La lune, enfin, émergeait entre deux nuages déchirés, éclairant le chemin creux comme un fil d'argent.
Elle marcha vers l'ouest. Vers le prince.
Vers la vérité, quelle qu'elle soit.
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