Le Lys de Fer
Lire le chapitre 13: The Prince's Confession
La pluie de Normandie tambourinait sur le toit de tôle de la grange abandonnée. Élise Moreau avait choisi cet endroit pour son isolement — trois kilomètres de chemins creux, aucune habitation à moins d'un quart d'heure à pied. Personne ne pouvait l'avoir suivie. Personne, sauf si le prince avait été moins prudent qu'elle.
Elle avait passé les deux dernières heures à inspecter chaque recoin, chaque poutre, chaque fissure dans les murs de pierre. Le vent sifflait à travers les planches mal jointes, et chaque craquement de la charpente la faisait sursauter. Son arme de service, qu'elle n'aurait pas dû conserver après sa suspension, pesait contre sa hanche. Un réconfort dérisoire.
Le grincement d'une portière. Élise se plaqua contre le mur, la main sur la crosse de son SIG Sauer. Par la fente entre deux planches, elle vit une silhouette masculine descendre d'une berline noire aux vitres teintées. Il n'y avait pas de conducteur. Le prince Louis de Bourbon-Orléans était venu seul.
Il portait une veste de tweed qui jurait avec ses bottes en cuir souple, et il marchait vers la grange avec une assurance qui trahissait des années d'aisance, même dans un champ boueux normand. Ses cheveux blonds étaient humides, plaqués sur son front. Dans la lumière grise de l'après-midi, il paraissait plus jeune que sur les photographies officielles. Plus vulnérable.
— Capitaine Moreau ? appela-t-il en s'approchant.
Élise attendit qu'il fût à trois mètres avant d'ouvrir la porte. Elle garda la main sur son arme.
— Vous êtes seul ?
— Aussi seul que vous semblez l'être. Puis-je entrer ? Il fait un froid de canard dehors.
Elle s'effaça pour le laisser passer, puis referma la porte derrière lui. L'intérieur de la grange sentait le foin pourri et la poussière. Une seule chaise en bois, une lampe à pétrole qu'elle n'osait pas allumer, et son sac à dos posé contre le mur.
Louis s'avança, ôta sa veste et la posa sur un ballot de paille. Il avait les mains légèrement tremblantes — ou peut-être était-ce le froid.
— Je dois vous remercier, capitaine. Personne d'autre dans cette administration n'aurait eu le courage — ou la folie — de me contacter directement.
— Je n'ai pas beaucoup d'options, Altesse. Votre père m'a fait suspendre. Mes supérieurs me surveillent. Et j'ai trouvé le corps d'un homme que vous connaissiez dans la Seine.
Louis ferma les yeux un instant. Les traits de son visage se crispèrent.
— Marchand. Oui. Je savais.
— Vous saviez ?
— Pas qu'il était mort. Mais qu'il était en danger. La dernière fois que je l'ai vu, il m'avait dit de me méfier des chasseurs.
Élise plissa les yeux.
— Des chasseurs ?
— Marchand avait un langage codé. Il disait que les chasseurs préparaient une battue, mais que le gibier, c'était moi.
La métaphore s'installa dans l'esprit d'Élise comme une pièce qui cliquait dans une serrure. La tentative d'assassinat. Les visites nocturnes de Sylvannerie Dynasties. Les sceaux royaux transférés à une coquille industrielle.
— Altesse, je dois vous poser une question, et je vous demande d'y répondre franchement. L'attaque au Jardin des Tuileries — le tireur vous visait-il, ou visait-il autre chose ?
Le prince la regarda longuement. Ses yeux bleus, d'un bleu si pâle qu'il semblait délavé, soutinrent son regard sans ciller.
— Vous avez compris plus vite que tous les membres du conseil. Ma propre garde rapprochée, mes ministres, même mon père — ils ont tous vu un attentat manqué. Mais le tireur, ce Mercier... il avait un fusil à lunette de précision. Il avait un angle dégagé sur ma tête. Il a tiré à trois centimètres de mon épaule gauche.
— Trois centimètres, répéta Élise.
— Trois centimètres. Que ce soit par maladresse ou par volonté, je ne sais pas. Mais si c'était une maladresse, c'était une maladresse très précise. Un tireur entraîné ne rate pas une cible immobile à cette distance.
Élise s'appuya contre un poteau vermoulu. Son esprit tournait à toute vitesse.
— Vous pensez que c'était un avertissement.
— Je le crois. Tout ce que je sais depuis ce jour-là confirme cette hypothèse.
Il fit quelques pas dans la grange, les mains dans les poches de son pantalon de flanelle. La pluie redoubla sur le toit, créant un vacarme assourdissant qui les isolait du monde extérieur.
— Capitaine, ce que je vais vous dire, je ne l'ai jamais confié à personne. À personne. Ni à mon père, qui ne m'aurait pas cru. Ni à mes conseillers, qui sont peut-être compromis. Ni à la police, qui est inféodée au conseil. Vous êtes la seule personne — la seule — qui ait montré une indépendance d'esprit dans cette affaire.
— Je suis suspendue, Altesse.
— C'est justement pour cela que je vous fais confiance. Les gens que l'on suspend sont les gens que l'on craint. Et les gens que l'on craint sont généralement ceux qui disent la vérité.
Il s'assit sur la chaise bancale, croisa les mains sur ses genoux. Son visage, éclairé par la faible lumière qui filtrait à travers les planches, avait perdu toute trace de la désinvolture princière qu'elle avait vue dans les médias.
— Il y a quatre mois, j'ai découvert un document. Par accident. J'étais dans le bureau de mon père, à la recherche d'un traité sur la chasse que je devais parapher — une formalité ridicule. J'ai ouvert un mauvais tiroir.
Il marqua une pause. Ses mâchoires se serrèrent.
— C'était un projet d'accord entre la Couronne et une société nommée Sylvannerie Dynasties S.A. L'objet : la vente et le transfert de propriété de près de douze mille hectares de terres domaniales en Picardie, en Bourgogne et dans les Pyrénées.
Élise retint son souffle. Les noms résonnaient avec les notes de Lefèvre.
— Les terres de la Couronne ne peuvent être vendues sans l'approbation du Parlement, dit-elle.
— En effet. C'est pour cela que ce document n'était pas un contrat. C'était un projet de restitution. Une révision de clause, pour être précis.
Le terme claqua dans l'air humide de la grange. La clause de révision. La note de Lefèvre.
— Révision de quoi, Altesse ?
Louis releva les yeux vers elle. Dans le regard du prince, Élise vit quelque chose qu'elle ne déchiffrait pas entièrement. De la colère, oui. De l'humiliation, peut-être. Mais surtout de la peur, une peur enfantine et sincère.
— De l'acte de régence, capitaine. Mon père — le roi — souffre d'une affection cardiaque dont le public ignore tout. Les médecins lui donnent entre dix-huit et vingt-quatre mois. Le conseil de régence qui doit assurer l'intérim est composé de cinq membres : le duc de Béarn-Armagnac, le président de l'Assemblée, le garde des Sceaux, le Premier ministre, et... moi.
Élise sentit un vide se creuser dans son estomac.
— Et ce projet de révision...
— Remplace la régence par un transfert complet d'autorité souveraine à un conseil de gestion désigné par Sylvannerie Dynasties. Non pas temporaire. Permanent. Et il est signé par mon père. Ou plutôt, il porte sa signature.
Il sortit de sa poche intérieure une feuille pliée, froissée, et la tendit à Élise. Elle s'en saisit, la déplia avec précaution. Le papier était d'un beau velin, frappé aux armes royales. La signature du roi, un paraphe élaboré, ornait le bas de la page. En dessous, une mention manuscrite : « Vu et approuvé par la commission exécutive de la société. » Et une signature qu'Élise ne connaissait que trop bien : celle de Charles-Édouard de Béarn-Armagnac.
— Ce document est daté d'il y a deux mois, dit-elle.
— Trois semaines avant ma mort annoncée.
— Votre mort annoncée ?
Louis eut un sourire amer.
— Le conseil a décidé qu'il serait plus simple que je ne sois plus là pour contester ce document au moment de son activation. L'attaque des Tuileries était un avertissement. Pas pour me tuer — pas encore. Pour me dire : « Nous savons que vous savez. Et si vous parlez, la prochaine balle ne manquera pas sa cible. »
Élise regarda la porte. Le vent gémissait à travers les interstices, comme si le monde lui-même tentait de leur murmurer quelque chose.
— Pourquoi moi, Altesse ? Pourquoi ne pas aller à la justice, à la presse, à l'armée ?
— Parce que, capitaine, quand le trône est corrompu, il n'y a plus de justice. La presse appartient à des oligarques qui ont tout intérêt à voir la Couronne affaiblie. L'armée obéit au conseil. Et le conseil... le conseil veut une république.
Il se leva, s'approcha d'elle, et baissa la voix.
— Une république dont les postes clés seront occupés par les hommes qui financent Sylvannerie. Le président, ce sera le duc de Béarn-Armagnac. Le Premier ministre actuel gardera son poste. Et vous savez qui ils ont prévu au ministère de l'Intérieur ?
Élise secoua la tête.
— Le préfet Duval. Votre ancien directeur. Vous voyez le tableau ? Ils ne veulent pas assassiner le roi. Ils veulent assassiner la monarchie. Et moi — je suis le seul obstacle juridique entre eux et la mise en œuvre de ce plan.
Le silence s'installa entre eux. La pluie continuait de tomber.
— Capitaine, j'ai besoin de vous. Pas comme officier de police. Comme témoin, comme enquêtrice, comme la seule personne capable de prouver que ce document est un faux.
Élise plia le document avec soin et le glissa dans sa poche intérieure.
— Altesse, il y a une chose que je ne comprends pas. Pourquoi votre père — le roi — signerait-il un document pareil, même sous la contrainte ?
Louis détourna les yeux. Un muscle tressaillit dans sa mâchoire.
— Parce que, capitaine, mon père n'a pas signé ce document.
Elle fronça les sourcils.
— Mais la signature...
— Le roi signe ses documents avec une encre spéciale, mélangée à du chlorure d'or, que seul le directeur de la Monnaie peut fournir. J'ai fait analyser cette signature par un expert indépendant avant de vous rencontrer. L'encre est correcte.
Il releva les yeux vers elle, et dans son regard il y avait quelque chose de brisé.
— Mais la main qui l'a tracée appartenait au secrétaire particulier du roi, un homme nommé Grégoire Vernet. Un homme qui est mort d'une crise cardiaque trois semaines après la signature. Une crise cardiaque. À quarante-six ans. Alors que son dossier médical ne montrait aucune pathologie antérieure.
Élise resta immobile un long moment. La grange craqua sous une rafale. Dehors, la nuit commençait à tomber, et avec elle, la température.
— Altesse, si ce document est un faux, et si votre père n'était pas consentant, alors le conseil n'attend qu'une chose.
— Quoi ?
— Que le roi meure. Pour que la régence prenne le pouvoir automatiquement — et que ce faux document devienne juridiquement applicable sans que personne puisse contester sa provenance. La clause de révision n'est pas un simple transfert de propriété.
Elle fixa le prince.
— C'est un acte d'accession au trône. Sans vous. Sans votre père. La monarchie ne sera pas abolie par un vote. Elle sera détournée de l'intérieur.
Louis pâlit sous la lumière grise. Il porta la main à sa poitrine, comme si on venait de le frapper.
— Mon père... Le roi est chez lui, au palais, entouré de médecins qui sont nommés par Béarn-Armagnac. Ce soir même, il prend ses médicaments contre son angine de poitrine.
Élise attrapa son sac à dos et se dirigea vers la porte.
— Avec votre téléphone sécurisé, pouvez-vous joindre quelqu'un au palais ? Un médecin loyal ?
— Un seul. Le docteur Sabatier. Il est en poste ce soir.
— Alors appelez-le. Dites-lui de ne pas laisser le roi prendre son traitement sans vérifier l'origine des médicaments. Et pendant ce temps, il faut que l'on trouve la preuve que ce document est un faux. Un moyen de prouver que la signature a été apposée par Vernet.
Louis sortait déjà son téléphone, les doigts tremblants.
— Comment fait-on pour prouver une chose pareille ?
Élise ouvrit la porte, et le vent froid de Normandie s'engouffra dans la grange.
— J'ai besoin de voir un autre document signé par Vernet. Et j'ai besoin de voir le sceau royal qui a été apposé sur cet acte. Vous savez où l'on pourrait les trouver ?
Le prince baissa les yeux vers son téléphone, puis les releva vers elle.
— Le sceau royal... est conservé au château de Gandôme. Dans le coffre du cérémonial. Sous la garde d'un officier du palais dont je connais la loyauté. Il faut que nous y allions. Ce soir.
Élise regarda la berline noire, seule dans la campagne obscure. Elle n'avait plus d'arme officielle, plus de badge, plus de réseau. Elle n'avait qu'un prince qui venait de lui confier que son propre père était peut-être empoisonné par le conseil royal, et la seule preuve qui puisse tout changer, quelques feuilles de vélin froissées au creux de sa poche.
— Dans ce cas, dit-elle en marchant vers la voiture, il va falloir conduire vite.
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