Le Lys de Fer
Lire le chapitre 14: The Consortium's Web
La pluie normande s'était transformée en bruine fine quand Élise et Louis quittèrent la ferme avant l'aube. Elle conduisait la vieille Renault de Marion, capuche levée, casquette enfoncée jusqu'aux sourcils. Louis, assis à côté d'elle, consultait une carte routière dépliée sur ses genoux, le col de son manteau relevé.
« La route est longue jusqu'à Gandôme, dit-il. Mais j'ai pensé à autre chose, cette nuit. »
Élise ne quitta pas la route des yeux. « Je t'écoute. »
« Avant de foncer tête baissée vers le château, il faut qu'on comprenne qui tire les ficelles. Le document que j'ai vu transférait l'autorité souveraine à une entité appelée Consortium Sylvannerie Holdings. C'est une structure écran. J'ai gardé une copie partielle, griffonnée de mémoire, avec les références d'enregistrement commercial. »
Il sortit un papier froissé de sa poche intérieure. Élise jeta un coup d'œil rapide.
« Tu veux vérifier les registres du commerce ? » demanda-t-elle.
« À Rouen. On passe à une heure d'ici. Le tribunal de commerce garde des archives publiques. Si on arrive avant huit heures, on peut consulter les fichiers sans éveiller l'attention. »
Élise serra les mâchoires. Chaque détour augmentait le risque. Mais Louis avait raison : se présenter à Gandôme sans armes, sans papiers, sans même savoir contre qui ils se battaient, c'était courir à l'abattoir.
« D'accord. Mais on ne s'arrête que pour ça. »
---
Le greffe du tribunal de commerce de Rouen sentait la poussière et l'encre sèche. Une employée fatiguée les accueillit derrière un comptoir de bois sombre, jetant à peine un regard à leurs vêtements trempés.
« Vous cherchez quoi ? »
« Une société. Consortium Sylvannerie Holdings. Enregistrement des statuts et des bénéficiaires effectifs. »
La femme tapota sur son clavier. Louis se tenait légèrement en retrait, le visage à moitié dissimulé par son écharpe. Élise remarqua que ses mains tremblaient légèrement. Le fils de France, réduit à consulter des registres comme un comptable.
« Vingt minutes, dit l'employée en leur tendant un ticket d'accès aux archives électroniques. Terminal trois.
---
L'écran grisâtre affichait des lignes de données administratives. Élise était penchée sur l'épaule de Louis, qui naviguait dans les documents. Le nom de Sylvannerie apparaissait de façon répétée, mais chaque couche ne révélait qu'une autre coquille.
« C'est un empilement, murmura Louis. Sylvannerie Holdings possède Sylvannerie Capital, qui possède Sylvannerie Gestion, qui possède… attends. »
Il zooma sur une ligne discrète en bas de page. « Participations Vernet. »
Élise fronça les sourcils. « Vernet ? Le secrétaire du roi, mort d'une crise cardiaque ? »
« Le même. Participations Vernet détient trente-sept pour cent de la holding mère. C'est par là qu'il a signé les faux documents. Il était bénéficiaire, pas seulement exécutant. »
Louis cliqua plus loin. La chaîne de propriété devenait labyrinthique, mais un nom revenait sans cesse dans les conseils d'administration : Breteuil Associés.
« Ça te dit quelque chose ? » demanda Élise.
Louis pâlit. « Breteuil, c'est le cabinet de conseil de Maurice Duval. »
Élise sentit son estomac se nouer. Duval. Le député ambitieux, promis au ministère de l'Intérieur dans leur scénario de république. Elle tapota du doigt l'écran.
« Continue. Qui d'autre ? »
La navigation se poursuivit pendant une heure. Élise nota mentalement, puis sur un carnet qu'elle avait acheté à la station-service :
- Participations Vernet (feu secrétaire du roi) — 37 % - Breteuil Associés (cabinet de Duval) — mandats d'administration - Des actions nominatives attribuées à trois personnes physiques : Jacques Auriol, Pascal Renard, Antoine Sorel.
Louis frappa la table du plat de la main. Un couple de chercheurs leva la tête. Il se pencha vers Élise, la voix serrée.
« Auriol est le directeur de cabinet du Premier ministre. Renard préside la commission des Finances à l'Assemblée. Et Sorel… Sorel est le secrétaire général de l'Élysée. Mon père est entouré de leurs hommes. »
Élise resta immobile, laissant l'information s'installer. Ce n'était plus une simple manœuvre de palais. C'était une infrastructure entière, tissée au cœur de l'État.
« Combien de parts ? » demanda-t-elle.
Louis vérifia. « Auriol : vingt-deux pour cent. Renard : dix-huit. Sorel : onze. Ensemble, ils contrôlent plus de la moitié avec Vernet. »
« Et Duval ? »
« Le cabinet Breteuil détient les mandats d'administration, pas les parts. Il ne possède rien officiellement, mais il gère tout. Il a conçu le montage. »
Élise recopia les chiffres encore une fois, par acquis de conscience. Puis elle posa son stylo.
« Ils ne veulent pas juste transférer l'autorité du roi vers une société. Tu as vu la correspondance interne ? »
Louis fouilla dans les archives, appelant d'autres documents. Une note interne datée d'un an, signée par Sorel, disait : « Opération Iris : phase de consolidation. Objectif : révision constitutionnelle par décret, maintien des institutions consultatives. » Suivait une liste de postes ministériels prévus, avec des noms en face.
Élise parcourut la liste. « Ministère de la Justice : Auriol. Finances : Renard. Intérieur : Duval. Détense : un général que je ne connais pas. »
Louis ferma les yeux un instant. Quand il les rouvrit, son regard était devenu dur.
« Ils ne veulent pas seulement destituer mon père. Ils ont déjà réparti le pouvoir. La République qu'ils préparent n'est qu'une holding de plus, dirigée par les mêmes hommes. »
Élise pensa à son père, à son capitaine mort, à l'archiviste Clément Lefèvre qui avait donné sa carrière — peut-être sa vie — pour cette paperasse. Elle pensa au prince à côté d'elle, dont le seul crime était d'avoir voulu connaître la vérité.
« On doit filer, dit-elle. Quelqu'un pourrait remarquer l'historique de consultation. Ces registres sont tracés. »
Louis acquiesça. Tandis qu'ils quittaient le greffe, il s'arrêta sous l'auvent battu par la pluie, le visage tourné vers le ciel gris.
« Ma famille a gouverné ce pays pendant trois siècles, dit-il doucement. Et ils ont préparé notre chute dans des salles de conseil, avec des tableurs et des sociétés écrans. Pas un coup d'État. Une procédure. »
« C'est encore plus dangereux, » dit Élise. « Une procédure, ça passe inaperçu. Ça se déguise en légalité. »
Louis la regarda. Dans ses yeux, quelque chose s'était brisé — l'innocence de celui qui croyait encore que les institutions protégeaient la Couronne.
« Alors on leur montrera que la loi coupe aussi dans les deux sens. Allons à Gandôme. Il faut obtenir le sceau avant qu'ils ne le fassent disparaître. »
Ils montèrent dans la voiture. Élise jeta un dernier regard au tribunal dans le rétroviseur, puis prend la route en direction du Nord. Dans sa poche, le carnet contenait la photographie d'une nation en train d'être vendue. Elle ne savait pas encore que quelqu'un, quelque part, avait déjà noté leur passage au greffe.
Continuer gratuitement
Débloquer ce chapitre
Regardez une courte publicité pour débloquer ce chapitre.
Aucun paiement requis.