Le Lys de Fer
Lire le chapitre 16: The Price of Betrayal
La course dans les bois dura ce qui parut une éternité. Les branches claquaient contre les épaules d'Élise, la terre meuble ralentissait chacun de ses pas, mais elle ne ralentit pas. Derrière elle, Louis suivait, son souffle rauque marquant chaque foulée. Les phares de la voiture de Philippe avaient balayé les arbres derrière eux deux minutes plus tôt, puis s'étaient éteints. Soit il avait coupé le moteur, soit il avait pris un autre chemin.
Le chemin qu'il fallait prendre. Celui qu'ils avaient préparé sans le savoir.
La ferme aux volets clos apparut entre les troncs — une bâtisse basse que Moreau connaissait depuis l'enfance, celle d'un cousin éloigné parti travailler à l'étranger depuis des années, laissant les clés à la famille « au cas où ». Il n'y avait pas de « au cas où » plus urgent que celui-ci.
Élise poussa la porte. Elle céda sans résistance. La poussière dansa dans le mince faisceau de sa lampe torche. Elle ferma derrière eux, tira un lourd meuble devant l'entrée, et resta immobile, l'oreille tendue.
Rien. Le silence de la campagne normande, profond et épais.
Louis s'était laissé tomber sur une chaise en bois, le visage entre les mains. Sa respiration était saccadée. Élise l'observa un instant. Il avait cessé d'être le prince, là, dans cette pièce nue et froide. Il n'était plus qu'un homme dont le frère venait de tenter de l'abattre.
Elle ne lui laissa pas le temps de s'y complaire.
« Louis. »
Il ne bougea pas.
« Louis. » Elle s'accroupit devant lui, baissant la voix. « Nous n'avons pas le luxe de la rupture. Pas maintenant. Chaque minute que tu passes à digérer la trahison de ton frère, il les utilise pour nous trouver. »
Il releva la tête. Ses yeux étaient rouges, mais secs. « Tu ne comprends pas. Philippe et moi, nous avons grandi dans la même chambre. Nous nous racontions les mêmes histoires, nous faisions les mêmes bêtises. Il était le seul... » Il s'arrêta. « Le seul de cette famille que je croyais honnête. »
Élise se redressa. « Je comprends mieux que tu ne le crois. Mon père m'a dit, il y a trois jours, de te lâcher. Il a choisi la loyauté familiale plutôt que la vérité. » Elle marqua un temps. « Et je suis quand même là, à aider un prince que je n'ai jamais voulu aider. Parce que j'ai fait un choix. Fais le tien maintenant. »
Louis la regarda longuement. Puis il prit une inspiration profonde et se leva.
« Bien. » Il passa une main dans ses cheveux. « Que sait Philippe ? »
Élise fit les cent pas dans la pièce étroite, réfléchissant à voix haute. « Il sait que nous sommes en Normandie, qu'enquête sur Gandôme, que nous connaissons l'existence du document. Il sait aussi que tu as découvert sa trahison — s'il est intelligent, il se doute que nous allons chercher la preuve du faux sceau. »
« Il va alerter Béarn-Armagnac. »
« Sans doute. » Élise s'arrêta. « Mais c'est précisément là qu'il commet une erreur, peut-être. Réfléchis. Pourquoi toi ? Pourquoi maintenant ? »
Louis fronça les sourcils. « Qu'est-ce que tu veux dire ? »
Élise n'avait pas encore articulé la pensée complète. Les morceaux s'assemblaient tandis qu'elle parlait. « Tu et ton frère — vous êtes les deux héritiers potentiels. Philippe n'est pas dans la ligne directe, mais si tu venais à mourir, le trône vacillerait. Une régence serait nécessaire. Le Parlement aurait alors prétexte à restreindre les pouvoirs de la couronne, à mettre en place des garde-fous. Et s'ils ont déjà des ministres pré-assignés pour une république... » Elle laissa la phrase en suspens.
Louis la compléta. « Eh bien, une transition constitutionnelle vers une république devient plus simple, si le trône est déjà ébranlé. »
« Exactement. » Élise s'appuya contre le mur. « L'attaque sur ta voiture n'était pas une tentative d'assassinat manquée. C'était un mécanisme — un déclencheur. Ils voulaient créer une crise. Une crise qui leur donne un prétexte pour passer leurs lois, pour restreindre tes pouvoirs, pour se mettre en place. Et si tu mourais au passage, ce serait bien mieux pour eux, mais ce n'était pas indispensable. »
Louis resta silencieux un long moment. Quand il reparla, sa voix était grave. « Alors mon frère est prêt à me voir mort ou diminué, tant que ça sert son ambition. »
Élise ne répondit pas. Elle n'avait pas de mots de consolation à offrir, et il n'en attendait pas.
Il releva la tête, et cette fois elle vit autre chose dans son regard. Quelque chose de dur qui n'y était pas encore une heure plus tôt. « Comment allons-nous faire la publier, cette vérité ? »
C'était la première fois qu'il employait le « nous » sans hésitation. Élise le nota, sans le dire.
« On ne la publie pas directement. On la prouve d'abord. » Elle s'accroupit devant le plan étalé sur la table. « Nous avons des noms : Auriol, Duval, les directeurs parlementaires, ton frère. Nous savons qu'ils ont créé un réseau de sociétés écrans autour de Sylvannerie. Mais ce ne sont que des noms sur un papier. Il faut une pièce irréfutable. »
« Le sceau royal. » Louis s'approcha. « À Gandôme. »
« C'est la première étape. Mais la plus dangereuse. Si Philippe t'a trahi, il a peut-être déjà deviné notre destination. » Elle traça le trajet du doigt sur une carte routière approximative. « Nous ne prendrons pas la nationale. Il y a des chemins de ferme, d'anciennes voies romaines... Ça rallongera le trajet, mais ça nous rendra invisibles. »
Louis resta un moment silencieux. Puis il dit, d'une voix différente : « Il faut que quelqu'un prévienne le Roi. Sans passer par les canaux officiels, sans que Philippe ou Béarn-Armagnac l'apprennent. »
Élise réfléchit. « Doc Sabatier. Tu m'as dit que tu lui faisais confiance. »
« Il est aussi surveillé. Si Philippe sait que je m'appuie sur lui, il a peut-être déjà fait écarté. » Louis se tut, puis son regard s'éclaira. « Mais il y a quelqu'un d'autre. Un ancien capitaine de la garde royale qui a servi notre père avant moi. Il est à la retraite, il vit près d'Alençon. Il est discret, fidèle, et personne ne l'observe. »
Élise le dévisagea. « Tu as autre réseau en dehors du palais ? »
Louis esquissa un demi-sourire amer. « J'ai vécu vingt ans dans une cage. J'ai eu le temps d'apprendre à ouvrir les grilles de côté. »
Un silence étrange s'installa — pas de tension, mais pas de répit non plus. Dans la poussière de la ferme abandonnée, entre les meubles recouverts de draps blancs et les objets oubliés, ils étaient devenus autre chose que deux fugitifs. Ils étaient encore loin d'une alliance, mais ils partageaient désormais la même vérité.
Élise sortit un carnet chiffonné de sa poche et commença à tracer un arbre sur une page blanche. Elle plaça le Roi tout en haut, puis Louis et Philippe en dessous, puis le Parlement, les conseillers, Duval, Auriol, le secrétaire général de l'Élysée. Elle traça des lignes reliant les noms, certaines hésitantes, d'autres nettes. Quand elle eut fini, un réseau complet apparaissait sur la page — et au centre, comme une tumeur, le nom Sylvannerie.
« Voici notre cible, dit-elle. Une fois que nous aurons prouvé que le sceau a été apposé pour un faux document, tout s'effondre. Les nominations ministérielles, les sociétés écrans, les trahisons. »
Louis regardait l'arbre sans répondre. Puis, prit le stylo des mains d'Élise, et d'un geste ferme, il barra le nom de Philippe d'une ligne nette.
« Commençons par Gandôme, dit-il. Demain matin, à l'aube. »
Il posa le stylo et leva les yeux. L'homme qui se tenait devant elle n'était plus le prince fuyard — c'était un homme qui avait perdu un frère et une illusion, en un seul soir, et qui se demandait ce qui restait. La réponse tiendrait dans ce qu'il ferait ensuite.
Élise souffla la bougie qui éclairait faiblement la pièce. Dans le noir, elle entendit Louis s'installer dans une autre pièce, le grincement d'un sommier. Elle resta éveillée longtemps, l'oreille aux aguets, revoyant la scène de la ferme — la voiture de Philippe, les tirs, la fuite. Elle n'était pas sûre de pouvoir dormir.
Quand le sommeil vint enfin, il ne dura pas. Un bruit la réveilla vers trois heures du matin — un animal, peut-être, ou le vent dans les volets. Elle se leva, vérifia les issues, retourna s'asseoir sur une chaise contre le mur. Le calme de la nuit n'était qu'une illusion.
Au matin, le jour entra gris et froid. Louis sortit de sa pièce, les traits fatigués mais le regard clair. Ils prirent le petit déjeuner en silence — du pain rassis, de la confiture oubliée, de l'eau de la pompe extérieure. Élise prépara une sacoche avec ce qu'elle trouva d'utile.
« On y va, dit-elle enfin. »
Louis acquiesça. Avant de franchir la porte, il marqua un temps d'arrêt et parla doucement, presque pour lui-même : « Cela fait deux fois que je manque le tuer. Je ne serai plus jamais leur cible — je serai leur chasseur. »
Il sortit dans la lumière grise de l'aube.
Élise n'aurait pas su dire si c'était une menace ou une promesse. Sans doute les deux.
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