Le Lys de Fer
Lire le chapitre 17: The King's Audience
Le palais de Gandôme se dressait au bout d’une allée de tilleuls centenaires, blême dans la lumière grise du petit matin. Élise n’avait jamais vu les murs du domaine royal de si près — en temps normal, l’accès à moins d’un kilomètre était déjà verrouillé, mais Louis avait obtenu ce rendez-vous par des canaux qui n’apparaissaient dans son propre manuel de procédure que sous la rubrique *pratiques interdites*.
Le prince la précédait de deux pas, le dos droit, ses épaules encore remplies de la terreur de la nuit passée. Il n’avait pas dormi — ils n’avaient pas dormi. La ferme abandonnée, les sangliers à cent mètres de la porte, le portable en morceaux. Et sous tout ça, la brûlure de la trahison de Philippe, comme une lame qu’on continue de tourner pour être sûr qu'elle fasse mal.
Un majordome les reçut sous le péristyle, le visage aussi lisse qu'une motte de beurre sortie du frigo. Il leur fit traverser des salons aux parquets cirés où les portraits des rois de France se succédaient en frise. Élise ne les regardait pas. Elle regardait les recoins, les angles morts, les fenêtres hautes qui donnaient sur des jardins taillés où un tireur pouvait se coucher à plat ventre et ne jamais être vu.
On les fit attendre dans une antichambre à tapisseries. Louis arpentait, mains derrière le dos. Élise, elle, restait immobile, les bras croisés, à l'écart de la lumière.
— Mon père va refuser de vous écouter, murmura Louis sans s’arrêter de marcher. Il vit dans un monde où les gens de votre rang ont des ambitions, pas des preuves. Si vous lui dites que son secrétaire est mort d’un cran coupé parce qu’il a signé un document de transfert de souveraineté à un consortium, il appellera un médecin — pour vous.
— Alors je lui dirai autrement.
Louis s’arrêta, la regarda.
— Comment ?
Élise sortit de la poche intérieure de sa veste usée le facsimilé qu’elle avait reconstitué à la ferme, plié en quatre, avec des esquisses et des marges annotées de sa main. Pas la pièce originale — elle n’existait plus qu’en photocopie, et encore, de seconde main. Mais chaque nom, chaque société écran, chaque croix rouge entre les noeuds d’un réseau de filiales : tout y était.
— Je vais lui montrer ça.
— Il vous dira que c’est un jeu d’écriture.
— Alors je lui dirai ce que son fils a vu à Rouen. Ce que son autre fils a fait à la ferme. Et je lui rappellerai que Philippe, son héritier officiel, n’avait rien à gagner à défendre la couronne sur un trône vide.
La porte s’ouvrit sans qu’on eût frappé.
Le roi Charles IX était assis dans un fauteuil à roulettes dorées, près d’un feu trop chaud pour la saison. Il portait une robe de chambre en soie lie-de-vin par-dessus un costume de ville, et sa main droite, creusée de veines, reposait sur une canne qu’il n’utilisait plus. Il avait le visage osseux d’un homme qui a gouverné en tempête mais dont la mer a cessé de trembloter — désormais, c’était juste le sel de la vieille peau et la mousse blanche des derniers cheveux.
— Louis. Te voilà.
La voix était étonnamment claire. Pas cassée, pas fêlée. Elle gardait une autorité d’acier qui contrastait avec la fragilité du corps.
Le prince s’inclina courtement.
— Père. Je vous amène une officière de la Sûreté de l’État. Capitaine Élise Moreau.
Le roi tourna la tête. Ses yeux, légèrement voilés par la cataracte débutante, la parcoururent sans hâte. Il ne demanda pas pourquoi une capitaine sans tenue, sans badge apparent, sans ordre de mission visible se tenait devant lui à l’aube. Il demanda :
— Qui vous a autorisée à entrer ici ?
— Votre fils, Majesté. Et la nécessité.
Un silence. Louis, à côté, retint son souffle. Élise soutint le regard — pas de défi, pas d’aplomb. Juste une attention de professionnelle qui attend qu’on lui donne l’échange.
— La nécessité, répéta le roi, comme s’il dégustait le mot. Voilà une langue que je connais bien. Elle se présente toujours sans carte de visite.
Il désigna une chaise au bois ciré, face au feu.
— Asseyez-vous. Vous allez me dire ce qui peut bien pousser ma Sûreté à violer ses propres règles, puis un cadet de la famille royale à convoyer une capitaine sans insigne, et enfin — je suis curieux — pourquoi vous avez tous les deux les yeux d’un soldat qui vient de voir tomber son bataillon.
Élise s’assit. Elle sortit le dossier et le posa sur un guéridon entre eux, sans l’ouvrir.
— Majesté. Il y a dix jours, votre fils Louis a été visé par un coup de carabine sur la route d’Évreux. On l’a présenté comme une tentative d’assassinat. C’était un avertissement — les balles sont parties dans la carrosserie, à côté de la tête, pas dedans. Le tireur maîtrisait son arme.
Le roi ne bougea pas. Son regard se fit un peu plus dur.
— Ensuite, nous avons découvert un document signé par votre secrétaire intime, Vernet, transférant la souveraineté de l’État français à une société offshore appelée Sylvannerie Holdings. Un document daté, tamponné, enregistré — et qui devient exécutoire si vous veniez à ne plus être à même de régner. Un régent désigné, un gouvernement pré-nommé, des ministères distribués comme un jeu de whist.
Le roi cligna une fois.
— Et vous voulez que je croie qu’on a fabriqué ce document avec l’accord de Vernet ?
— Vernet est mort, Majesté. Officiellement d’une crise cardiaque. J’ai vu les archives médicales — c’était un homme en parfaite santé, qui a fait trois sans bouger la semaine avant sa mort.
Le roi tourna la tête vers Louis.
— Tu savais ?
— Je l’ai vu. À Rouen. Les registres, les filiales, les signatures. Auriol est dans le réseau. Duval y est également. Des membres des trois pôles parlementaires, le secrétaire général de l’Élysée. Tous attendent leurs sièges dans une république dont les statuts sont déjà rédigés.
Charles IX inspira. Un souffle long, lent, comme s’il pesait chaque seconde d’air. Il regarda le dossier, puis Élise.
— Vous n’avez pas l’original, dit-il. Vous avez une reconstruction.
— Le document original est chez les conspirateurs ou en lieu sûr pour eux. Je n’ai que la copie d’un témoin.
— Et ce témoin vit toujours ?
Élise hésita.
— Au moment où nous avons quitté Rouen — nous n’avions plus de nouvelles. Notre consultation était peut-être surveillée.
Le roi ferma les yeux quelques secondes. Quand il les rouvrit, sa voix avait baissé d’un ton, mais l’autorité était toujours là.
— Je connais les hommes qui gouvernent ce pays, capitaine. Les ministres, les présidents de groupe, les directeurs de cabinet. Ils ne se lèvent pas un matin en se disant qu’ils vont créer une société écran à Bruxelles et transférer la royauté en pleine nuit. Il faut du temps, de l’argent, des juristes. Il faut quelqu’un au coeur, qui alimente.
— Oui, Majesté. C’est pour cela que je suis ici.
Il se pencha en avant, les deux mains sur la canne. Ses yeux, malgré la cataracte, semblaient voir à travers elle.
— Vous me demandez d’intervenir. D’arrêter des ministres, de suspendre Duval, de dénoncer Auriol. Sur la base d’une reconstruction documentaire faite par un capitaine de province qui est passée hors de toute procédure.
Élise ne baissa pas les yeux.
— Je vous demande de croire à la réalité des faits, Majesté. Pas à mon rang.
Le roi échangea un regard avec son fils. Un regard long, où tout un langage d’enfance se tendit et se brisa.
— Je suis vieux, capitaine. Vieux, et fatigué. Et j’ai gouverné ce pays assez longtemps pour savoir qu’une accusation publique sans pièce originale déclenchera une tempête — puis un silence. Les ministres se serreront les coudes. Les avocats plongeront. Et on vous déclassera, ou on vous fera disparaître avec une pension et une interdiction de parler.
Il ouvrit le dossier, en feuilleta les pages sans les lire.
— Les filiales, les structures de propriété, les noms intermédiaires — votre réseau, tel que vous l’avez reconstitué, a une faiblesse. Une seule qui sera votre mort devant une commission d’enquête : vous n’avez pas le grand livre originel de Sylvannerie. Le document qui relie toutes les sociétés écrans en une chaîne continue, de la holding jusqu’au dernier compte de campagne d’un député corrompu.
Il referma le dossier et le repoussa vers elle.
— Sans ce livre, vous avez une conspiration de roman policier. Avec — j’ai les cartes pour la démonter.
Élise serra les mâchoires.
— Et ce livre, Majesté, il est où ?
— Vous me demandez d’avoir des informateurs au sein d’un cabinet que j’ai probablement nommé à moitié, répondit le roi avec un mince sourire. Non, capitaine. Je ne sais pas où il est. Mais les gens de votre Sûreté ont des fichiers sur les transferts de fonds des filiales. Il faut croiser les dates. Et il faut trouver le registre lui-même — c’est l’élément matériel sans lequel aucune procédure royale n’aboutira.
Il la regarda, et pour la première fois, quelque chose comme une ombre de respect traversa son visage fatigué.
— Allez le trouver. Sans badge, sans ordre, sans escorte. Et revenez-moi avec.
— Majesté, si je pars seule là-dessus, pendant qu’ils vous isolent…
— Je ne suis pas encore mort, capitaine. Et je n’ai pas confié ce que vous venez de me dire à un seul de mes ministres. Mais j’ai besoin de la pièce originale pour agir, pas de convictions. Vous comprenez ce que cela signifie ?
Élise se leva.
— Oui. Vous ne pouvez rien pour moi sans cette preuve.
— Je peux vous donner une chose, ajouta le roi. Le garde du corps que vous avez dépassé aux grilles — un commandant à la retraite, nommé Bellanger. Il habite près d’Alençon. Allez le voir. Dites-lui que vous venez de la part d’un vieux pêcheur du Loiret. Il saura porter un message à une personne de confiance — si votre propre ligne est déjà grillée.
Louis, d’une voix blanche, s’écarta du feu.
— Père… Vous ne pouvez pas demander ça seule. Elle est officier d’État. Elle a autant de chances de survivre seule sur ce dossier que…
— Elle survivra mieux, répondit Charles IX sans le regarder. Parce que personne ne la croira capable, et c’est justement là que sa force sera.
Il tendit la main. Élise la prit, par réflexe — une poignée sèche et courte.
— Capitaine Moreau. Vous qui êtes passée hors cadre, vous allez maintenant passer hors monde. Rapporter ce registre, et je vous donne ma parole que je déclencherai la procédure — sans délai, sans appartement électoral, sans tentative de ménagement.
— Et votre fils, Majesté ? dit Élise, qui regardait Louis.
Le roi ne répondit pas tout de suite. Il baissa les yeux sur ses mains, comme si quelque réponse s’y cachait entre les veines.
— Louis sait quoi faire avec ce que vous savez. Il vous rejoindra après.
Ce fut Louis qui prit la parole, d’une voix qui avait cessé de trembler.
— Non, Père. Je vous rejoins maintenant. Je reste avec vous au palais.
Élise se tourna vers lui, un éclair dans le regard. Louis la fixait avec une certitude calme — celle qui précède un saut dans le vide, quand on ne veut plus choisir ses pas.
— Je reste, répéta Louis. Si la conspiration frappe, elle frappera ici. Et je ne veux plus être celui qui fuit et laisse les autres se faire tirer dessus. Capitaine, vous allez au château d’Alençon prendre contact avec Bellanger. Puis vous partez seule à la recherche de ce registre.
Le roi, lui, n’eut pas un mot. Il regarda les deux visages — son fils soudain vieilli dix ans, la capitaine dont la mâchoire était serrée comme une herse.
Élise ramassa le dossier, le remit dans sa veste, rectifia le col.
— Vous savez, Majesté, que si on me tire dessus sur la route, une bonne partie de ce réseau vivra assez longtemps pour préparer une république parfaitement présentable pour les journalistes.
Le roi tarda un instant. Puis il se pencha et ouvrit un tiroir de son guéridon. Il en sortit une feuille de papier bleue au sceau doré.
— Ceci est un sauf-conduit signé de ma main, sans cachet de service. Présentez-le seulement dans les résidences royales, pas aux préfets ni aux gendarmes — il les rendrait nerveux. Il ne prouve pas votre innocence, mais il prouve votre utilité. C’est tout ce qu’un sauf-conduit réussi peut faire pour une personne dans votre situation : il évite qu’on vous abatte avant de vous écouter.
Élise le prit. Le papier était lourd, discret, et sentait la cire.
— Merci, Majesté.
Elle se tourna vers Louis, les lèvres un peu pincées, la prunelle calme.
— Bellanger. Alençon. Ensuite le registre. Et si je ne reviens pas pendant que vous êtes au palais, dites-vous que ce n’était pas contre moi qu’on tirait quand ils l’ont fait.
Louis lui fit un salut profond, formel, de prince à soldat.
Elle sortit de la pièce sans se retourner, et le goût de sel de l’aube la reprit dès le péristyle.
Il ne lui fallut pas dix minutes de marche pour attraper une voiture de louage. Le sauf-conduit glissa dans sa poche intérieure comme un caillou lourd. Et quand elle démarra sur la route de Normandie, elle ne regarda pas le palais dans le rétroviseur — elle regarda, encore une fois, la route.
Elle n’avait plus de badge. Plus de coéquipier au palais, maintenant que Louis s’enterrait volontairement dans la gueule du loup. Elle avait un sauf-conduit qui sentait la cire, une piste vers le grand livre, un garde du corps à rejoindre dans l’Orne, et un autre cadet qui attendait dans l’ombre, probablement déjà téléphoné à ce qu’il restait de la conspiration.
La route était longue.
Les conspirateurs, eux, connaissaient déjà sa destination probable — ils avaient vu les cartes de Rouen s’ouvrir sur Gandôme. Et parce qu’elle était une officière qui savait compter, Élise leva une main vers le rétroviseur qu’elle avait juré de ne pas regarder. Le palais était déjà trop loin.
La question n’était plus de savoir s’ils prévoyaient sa prochaine étape. La question était de savoir qui, parmi ceux qui l’attendaient, prenait ses ordres de Philippe — ou directement de l’homme qui avait rédigé, quelque part dans un bureau feutré, le nom des futurs occupants des ministères sur une liste qu’elle n’avait pas encore trouvée.
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