Le Lys de Fer
Lire le chapitre 18: The Safehouse Raid
L’aube jetait une lumière grise sur les toits de Gandôme quand le grondement des moteurs déchira le silence de la campagne environnante. Élise l’entendit depuis la fenêtre du petit salon où le Roi l’avait laissée, vingt minutes plus tôt, après avoir promis d’examiner ses preuves. Mais ce n’étaient pas des véhicules de fermiers.
Elle compta trois breaks noirs, vitres teintées, qui remontaient l’allée de gravier de la ferme isolée. Les gyrophares étaient éteints. C’était pire.
— Nom de Dieu.
Elle quitta la pièce en courant, ignorant les murmures des gardes postés dans le couloir. La ferme avait été leur refuge, un point de ralliement en pleine forêt normande, à deux heures de Gandôme. Philippe ne pouvait pas la connaître. Il ne pouvait pas—
Mais si.
Elle dévala l’escalier de service, déboucha dans la cuisine où Louis était encore attablé, une carte dépliée devant lui. Il leva la tête, vit son visage, et son expression se figea.
— Ils sont là, dit-elle. Trois véhicules. Philippe t’a vendu.
Louis se leva d’un bond, renversant une chaise. La carte glissa au sol. Il était calme, mais ses yeux cherchaient déjà les issues.
— Par ici, dit-il en indiquant une porte qui donnait sur l’arrière-cour. Il y a une grange, un passage dans les champs. Si on arrive à la forêt—
Un bruit sourd, plus proche, lui coupa la parole. Un claquement de bottes sur les pavés de la cour. Puis un ordre sec, masculin, que ni l’un ni l’autre ne reconnut.
Élise tira Louis vers l’arrière. Sa main se referma sur la crosse de son arme—une automatique de service qu’elle n’avait pas rendue, malgré sa suspension effective. Une désobéissance de plus. Elle s’en fichait.
— Tu passes par la grange, dit-elle à voix basse. Je te couvre.
Louis secoua la tête.
— Je ne te laisse pas—
— Ce n’est pas une discussion. Ils veulent te prendre vivant. Moi, je suis une encombre qu’ils élimineront sur place. Alors tu pars, et tu reviens avec des renforts, ou tu préviens quelqu’un. Mais tu ne restes pas.
Il la regarda, une fraction de seconde, et quelque chose passa entre eux—une reconnaissance muette de ce qui s’était construit depuis dix jours de fuite, de nuits blanches, de confessions volées.
— Je reviendrai, dit-il.
— Tu ne m’as pas attendue hier, répliqua-t-elle avec un sourire sans joie. Alors ne commence pas à changer tes habitudes.
Il sortit par la porte de service, s’effaça dans l’ombre de la grange. Élise compta jusqu’à trois. Puis elle arma son pistolet et se dirigea vers l’entrée.
La porte principale s’ouvrit à la volée avant qu’elle n’y parvienne.
Trois hommes en treillis, armes levées, cagoules noires. Ils s’arrêtèrent en la voyant, échangèrent un regard. Celui du centre, plus baraqué, un croix de bois tatouée sur le cou, fit un pas en avant.
— Où est le Prince, agent Moreau ?
Elle ne répondit pas. Son arme était braquée, stable, un point fixe entre ses deux yeux et les leurs. Elle compta les entrées possibles, les sorties, les angles de tir. La cuisine. La porte est. L’escalier.
— Réponds et tu vis, dit-il. C’est la seule offre.
— Qui t’envoie ? lança-t-elle. Béarn-Armagnac ? Ou c’est Philippe en personne qui a donné tes instructions ?
Le tatouage se contracta. Il avait presque souri.
— On ne discute pas les ordres. Dernier avertissement.
Élise comprit dans l’instant que toute négociation était morte. Ils n’avaient pas l’intention de la laisser partir, qu’elle parle ou non. Elle vit la position de leurs épaules, la façon dont celui de gauche serrait la sangle de son fusil, les veines tendues sur ses avant-bras.
Elle tira.
Pas pour tuer. Pour éclairer. La balle percuta le plafonnier de l’entrée, soufflant une pluie d’étincelles et de verre. Immédiatement, elle plongea derrière le mur de la cuisine, enchaînant un second tir vers la lampe du couloir. Les cris s’élevèrent—pas des blessés, mais des hommes surpris, aveuglés par la nuit soudaine.
Elle courut vers la porte est, la déverrouilla, se jeta dehors.
Le vent froid la gifla. Elle visa la grange, mais une rafale claqua derrière elle et le bois du chambranle explosa en esquilles. Ils avaient déjà sorti des lampes tactiques. Elle ne les semerait pas dans les champs ouverts.
Derrière la ferme, une dépendance basse, autrefois une étable, s’élevait à trente mètres. Si elle y arrivait, elle aurait un angle mort. Si elle n’y arrivait pas, c’était fini.
Élise sprinta.
La terre était dure sous ses semelles comme des pointes. Son souffle se heurtait à sa cage thoracique. Dix mètres. Quinze. La dépendance se rapprochait, mais la lumière des lampes dansait déjà sur la façade. Ils étaient sortis en formation, implacables.
Elle atteignit le mur, se plaqua contre la pierre froide. Elle distinguait maintenant les silhouettes : ils étaient six dehors, trois revenant vers la ferme. Ils avaient compris. Ils divisaient leur force.
Où étais-tu, Louis ? pensa-t-elle. La grange était à quinze mètres. Il devait être dans les bois. Mais elle n’avait aucune certitude.
Un bruit de pas sur le gravier. Deux hommes contournaient la dépendance.
Élise tira deux fois, au jugé, sans viser. Le premier râla—un impact dans la cuisse. Le second riposta et elle dut rouler, la poitrine écrasée contre un énorme bloc de terre gelée. Elle n’avait plus de munitions infinies. Trois chargeurs, et elle en avait perdu un dans la ferme.
Ramper. Sortir de leur angle de tir. Le long du mur, vers la grange. Si elle atteignait le coin opposé, elle avait une chance de rejoindre la lisière des arbres.
On tira de nouveau, mais la balle s’enfonça dans le sol, loin à sa gauche. Ils n’avaient qu’une idée approximative de sa position. Elle se releva en silence, le corps brûlant, et bondit vers la grange.
La porte était entrouverte.
Elle la franchit, se glissa à l’intérieur. L’odeur du foin et du vieux bois. La lumière faible filtrait par les interstices. Derrière elle, les pas ralentirent. Ils hésitaient. Une bâtisse obscure, à découvert, c’était un piège qu’ils n’avaient pas anticipé.
C’est alors qu’elle entendit un cri étouffé.
Venant de l’autre côté de la grange. Louis.
Son sang se glaça. Elle se retourna, parcourut l’intérieur d’un regard. Une porte de service à l’ouest, verrouillée de l’extérieur. Elle courut, atteignit la porte, tira la barre.
Elle donnait sur une cour arrière où stationnaient les breaks.
Louis était à genoux au milieu de la cour, mains ligotées, cagoule sur la tête, encadré de deux hommes. Le baraqué au tatouage se tenait derrière lui, une main sur son épaule.
— On t’attendait, dit-il. C’était toi, l’objectif principal. Le prince, c’était un bonus.
Élise leva son arme, mais la crosse était vide. Une douille. Son chargeur avait rendu l’âme.
Le baraqué sourit.
— Fin de course, capitaine. À moins que tu n’aies un plan.
Elle n’en avait pas.
Quatre hommes encadraient désormais Louis. Ils le soulevèrent sans ménagement et le jetèrent à l’arrière du break le plus proche. La portière claqua. Deux moteurs démarrèrent ; le troisième, celui qui transportait le Prince, ne s’attarda pas.
Élise resta immobile, la main tremblante sur une arme vidée, regardant la poussière retomber sur la cour.
Quand le silence revint, elle s’avança dans la maison pillée. La ferme était vide, dépouillée de ses documents, de la carte, de tout ce qu’ils avaient accumulé. Il ne restait plus qu’une table renversée, une chaise brisée, et le bruit du vent dans les carreaux fracturés.
Posée sur la table, bien visible, une enveloppe blanche.
Elle ne l’avait pas vue avant. Elle n’appartenait pas à leur inventaire.
Élise l’ouvrit d’une main mal assurée. Le papier était du plus beau vélin, l’écriture à la main, régulière, ancienne. Une seule phrase :
« Capitaine Moreau. Le Prince est en vie. Pour le sauver, trouvez l’archiviste Clément Lefèvre. Il vous attend. — Un serviteur de la véritable couronne. »
Pas de signature.
Polis, pensa-t-elle. Tu t’es fait berner par une diversion et tu as perdu le Prince. Polis.
Elle releva la tête. Lefèvre. L’archiviste dont la piste était enterrée dans les archives de Marie de Bourbon-Orléans. Le nom avait surgi plusieurs fois sans jamais prendre forme. Maintenant, il devenait sa seule issue.
Elle plia la lettre, la glissa dans sa poche, et marcha vers la route sans se retourner. Le soleil s’était levé sur la Normandie, mais elle ne voyait plus que les feux arrière du break qui emportait Louis vers un avenir qu’elle refusait d’imaginer.
Continuer gratuitement
Débloquer ce chapitre
Regardez une courte publicité pour débloquer ce chapitre.
Aucun paiement requis.