Le Lys de Fer
Lire le chapitre 19: The Lily's Secret
La pluie avait cessé depuis une heure, mais l'humidité restait accrochée aux murs de pierre comme une seconde peau. Élise avançait dans le cloître du monastère Saint-Germain, ses bottes crissant sur le gravier mouillé. Ses vêtements, empruntés à une fermière compatissante entre Rouen et Alençon, pendaient sur elle comme des oripeaux. Elle n'avait plus ni insigne, ni arme, ni papiers — seulement un nom et une prière.
Le frère portier l'avait regardée d'un air suspicieux avant de prononcer le nom qu'elle cherchait. *Clément Lefèvre.* Une porte de chêne s'était ouverte. Un escalier en colimaçon. Et maintenant, ce cloître baigné dans la lumière grise de l'aube.
Un homme l'attendait au centre, près d'un puits de pierre. Il était âgé, la soixantaine peut-être, avec des mains de calligraphe et des yeux qui semblaient peser chaque mot avant de les laisser sortir. Il portait l'habit simple des convers, mais sa posture trahissait une vie passée dans les archives, pas dans la prière.
— Vous êtes la capitaine Moreau, dit-il sans préambule.
Élise s'arrêta à deux mètres de lui. Elle avait appris à ne jamais s'approcher trop près d'un inconnu qui connaissait son nom.
— Qui vous a dit que je viendrais ?
— Personne. J'ai attendu. Depuis des semaines, je savais que quelqu'un finirait par trouver le chemin.
Il la détailla rapidement, notant ses mains vides, ses vêtements empruntés, l'absence de toute protection.
— Vous êtes seule, ajouta-t-il. Cela valait mieux. Les autres oreilles du palais entendent trop bien.
— Louis est prisonnier. Vous le savez ?
Lefèvre inclina la tête.
— Je sais ce que les rumeurs racontent. Je sais aussi que votre présence ici signifie que la brigade n'a pas voulu vous aider, et que les hommes du prince Philippe vous cherchent activement.
Élise resserra ses mâchoires.
— Je dois le sauver. Et pour cela, j'ai besoin de comprendre un symbole.
Elle sortit de sa poche le bouton de manchette qu'elle avait trouvé sur le cadavre de Vernet, enveloppé dans un linge sale. Le lys d'argent semblait terne dans la lumière du matin, mais lorsqu'elle le tendit, Lefèvre se figea.
Il ne le prit pas immédiatement. Ses yeux le fixèrent comme s'il s'agissait d'une braise encore chaude.
— D'où tenez-vous cela ?
— D'un homme mort qui avait un transfert de souveraineté dans sa poche. Il était connecté à tout ce qui doit abattre la monarchie. Et ce bouton était épinglé à sa cravate.
Lefèvre prit enfin l'objet entre ses doigts tremblants. Il le tourna lentement, examinant chaque courbe du lys gravé.
— Vous savez ce que c'est, dit Élise. Pas un simple bijou.
— Non. Pas un simple bijou.
Il s'assit sur le rebord du puits, et pour la première fois, Élise vit quelque chose ressemblant à de la peur traverser son visage.
— Le lys d'argent est le sigle de la Société de la Fleur. Une société royaliste fondée sous Louis XVI, qui comptait parmi ses membres les plus fidèles serviteurs de la couronne. Ils se juraient de protéger le trône par tous les moyens, même les plus secrets. Même les plus sombres.
— Elle a disparu il y a des siècles, hasarda Élise.
— Dissoute sous Napoléon III. Officiellement, ses archives furent brûlées, ses membres dispersés. L'histoire a oublié qu'elle avait existé. Le temps a fait son œuvre.
Il leva le bouton de manchette à la lumière.
— Mais certains ne meurent jamais. Ils se cachent. Ils coupent leurs racines et réapparaissent des générations plus tard, avec les mêmes promesses et les mêmes ambitions.
— Quelles ambitions ?
Lefèvre la regarda droit dans les yeux.
— Purger la monarchie de l'intérieur. Ils ne veulent pas la renverser, capitaine. Ils veulent la sauver en la dépouillant de tout ce qui la rend vulnérable. Le roi, la constitution, les parlements — tout cela, à leurs yeux, a trahi l'esprit originel de la couronne. Ils veulent une monarchie absolue, débarrassée des scories républicaines qui l'ont souillée depuis deux siècles.
Élise réprima un mouvement de recul.
— Et le complot ? La république que prépare Sylvannerie ?
— Une façade. Leur véritable dessein n'a jamais été de remplacer le roi par un président. C'était de provoquer une crise telle que le roi apparaîtra comme le seul rempart possible. Une crise manufacturée, pour justifier un retour à l'autorité pleine. Le dauphin était destiné à l'accident, pas au trône.
Les pièces du puzzle se mirent en place avec une horreur lente.
— Ils voulaient utiliser la tentative d'assassinat pour pousser le roi à dissoudre les parlements, dit-elle à voix basse. Non pas pour instaurer une république, mais pour restaurer un absolutisme qu'ils jugent légitime.
— Vous comprenez vite, capitaine. C'est bien.
Lefèvre se leva, tenant toujours le bouton de manchette.
— Le prince Philippe fait partie de cette société. Il se croit le bras armé de la restauration. Il ne sait pas que les actionnaires de l'autre côté — Sylvannerie, Auriol, Duval — travaillent pour le même résultat. Ils croient tous œuvrer pour leur propre compte, alors qu'ils servent une seule main.
— Et l'archiviste ? Un membre lui aussi ?
Lefèvre laissa échapper un rire silencieux.
— L'archiviste est le gardien des secrets, pas un acteur. J'ai gardé les archives de la Société pendant quarante ans, sans jamais prendre part à ses actions. J'en ai vu assez pour savoir où sa voie menait.
Il baissa la voix, comme si les pierres elles-mêmes pouvaient entendre.
— Et là — il tapota le bouton de manchette — se trouve le seul moyen de les arrêter.
Élise fronça les sourcils.
— Ce n'est qu'un bijou.
— C'est un réceptacle. La Société a toujours eu recours à des méthodes discrètes pour transmettre ses comptes. Le support varie selon l'époque. L'écrit caché dans des reliures, les feuilles de papier dans les murs, les encres invisibles. Aujourd'hui, ils ont adopté des méthodes modernes.
Il se dirigea vers une petite table de pierre dans un coin du cloître et déposa le bouton dessus.
— Passez la pointe d'un couteau ici, sous le lys. Le compartiment est minuscule, mais il contient bien plus que ce que sa taille suggère.
Élise sortit le couteau de poche qu'elle avait récupéré à la ferme. Elle suivit les instructions de Lefèvre, sentant une fine résistance céder sous la lame. Le lys s'ouvrit sur une charnière invisible, révélant une cavité minuscule.
À l'intérieur, un éclat de verre et de métal, pas plus grand qu'une lentille, reflétait la lumière grise.
— Qu'est-ce que c'est ?
— Un microdot. Un enregistrement optique de très haute densité. Le véritable grand livre de la Société — tous les comptes, toutes les transactions, toutes les listes de membres, depuis sa refondation secrète en 1974 jusqu'à aujourd'hui. Nommez-les tous : les promoteurs immobiliers, les banquiers, les parlementaires, les ministres. Tout y est.
Élise regarda l'objet minuscule avec incrédulité.
— Comment le lire sans équipement ?
— Il faudra un lecteur spécialisé. Peu en existent. Mais j'en connais un, chez un opticien de la rue de Vaugirard à Paris. Un homme de confiance, un ancien de la Société qui s'est retiré après avoir compris ce qu'elle devenait.
Il resserra le bouton de manchette et le rendit à Élise.
— Gardez-le sur vous, mais ne le portez pas comme il était porté. Trop dangereux. Cachez-le ailleurs.
Elle le glissa dans la doublure de sa veste, sous l'aisselle.
— Comment savez-vous que ces informations sont exactes ? Qu'elles ne vous ont pas été fournies par les conspirateurs eux-mêmes pour vous tromper ?
Lefèvre sourit avec une tristesse soudaine.
— Parce que ce grand livre contient aussi la partie du prince Philippe. Sa signature, ses paiements, ses ordres. Il y a cinq ans, Philippe a ordonné le meurtre d'un archiviste de la rue de Grenelle qui avait découvert son double jeu. Un homme nommé Étienne Valois.
Élise sentit les poils de sa nuque se hérisser.
— Valois. Le témoin qui est mort avant de témoigner. La pièce manquante que je n'ai jamais pu retrouver.
— Oui. Philippe a fait tuer cet homme pour empêcher que son implication ne soit révélée. Ce microdot prouve qu'il était prêt à tuer pendant des années pour atteindre son but. Un homme qui a déjà trempé ses mains dans le sang n'hésitera pas à en verser encore pour protéger son secret.
Un frisson traversa Élise. Elle regarda ses mains, veines saillantes sous la peau tannée par la route.
— Louis est dans ces mains-là.
— C'est possible. Mais aussi longtemps que vous détenez ceci, il vivra. Ils ont besoin de lui vivant pour servir de caution à leur réforme. La mort du dauphin au mauvais moment éveillerait la suspicion. Non — ils le garderont en vie, en attendant que la situation soit prête pour son abdication forcée.
Le vieil homme la prit par l'épaule, une pression ferme et brève.
— Utilisez ce que vous avez appris, capitaine. Mais n'oubliez jamais : la Société de la Fleur est patiente. Elle a attendu des siècles pour revenir. Elle peut attendre que les bruits s'apaisent et recommencer dans une autre génération.
— Alors cette fois, dit Élise, je vais m'assurer qu'il n'y aura pas de génération suivante.
Elle se redressa, enfonça les mains dans les poches de sa veste empruntée, et se tourna vers la sortie du cloître.
— Le microdot. Il contient aussi les connexions entre Sylvannerie et l'hostilité du palais ?
— Tout est lié. Vous verrez.
Elle hocha la tête, puis fit un pas vers le portail. Lefèvre la rattrapa d'une phrase :
— Capitaine ? Le gardien du reader, à Paris, se nomme Auguste Rivière. Il est vieux. Fragile. Et il est suivi par la Société depuis des mois.
Élise se figea.
— Alors il est compromis.
— Pas encore. Mais le temps vous est compté. S'ils découvrent que vous avez le microdot, ils sauront où vous irez le faire lire.
Elle serra le poing autour de la doublure où reposait le bouton de manchette.
— Alors je ferai vite.
Elle sortit sous le porche, laissant Lefèvre reculer dans l'ombre des arcades. Il la regarda partir sans un mot de plus, ses yeux suivant la silhouette qui se découpait contre le soleil levant d'une France qui allait bientôt ne plus lui appartenir.
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