Le Lys de Fer
Lire le chapitre 20: The Heir's Bargain
La lumière filtrait par une meurtrière haut perchée, découpant un rectangle pâle sur la pierre humide. Louis de Bourbon-Orléans compta les battements de son cœur pour la centième fois depuis qu’ils l’avaient jeté dans cette cellule. Cinq cents. Cinq cents pulsations de rage froide, de peur maîtrisée, de calcul.
La porte s’ouvrit sans avertissement.
Duval entra, suivi de deux hommes en costume sombre qui restèrent dans l’embrasure. Le conseiller du roi arborait un sourire de circonstance, celui qu’on réserve aux condoléances et aux trahisons bien rodées.
— Mon prince. Je suis heureux de vous voir éveillé.
Louis ne bougea pas de son banc de pierre. Ses mains reposaient sur ses genoux, les chaînes à ses chevilles cliquetant à peine lorsqu’il redressa légèrement la colonne vertébrale.
— Vous avez un drôle de moyen de témoigner votre joie.
Duval s’approcha, ses bottes crissant sur le sol jonché de paille. Il tenait une enveloppe de papier épais, cachetée de cire bleue.
— Le roi est malade. Très malade. Les médecins lui donnent trois semaines, peut-être moins. Et la France a besoin de stabilité, pas d’un héritier intransigeant qui refuse de voir la réalité.
— La réalité ? Vous appelez ça la réalité ? Un assassinat manqué, un frère parricide, et des hommes de paille qui tirent les ficelles depuis l’ombre ?
Duval ouvrit l’enveloppe avec une lenteur calculée. Il en sortit un parchemin couvert d’une écriture serrée, ornée de sceaux.
— Voici la réalité, mon prince. Une déclaration d’abdication, rédigée par les meilleurs juristes du royaume. Vous y reconnaissez que votre santé fragile vous empêche d’assumer la charge royale, et vous apportez votre soutien à la réforme constitutionnelle proposée par l’Assemblée — une réforme qui limitera les pouvoirs de la couronne au profit d’un conseil élu.
Louis éclata d’un rire bref, sans chaleur.
— Ma santé fragile. Voilà qui est ironique, venant d’un homme qui m’a fait battre par ses sbires il y a trois jours.
Duval haussa une épaule.
— Un malentendu déplorable. Mais peu importe les circonstances immédiates. Ce qui compte, c’est l’avenir. Signez, et vous vivrez. Vous vivrez confortablement, dans une propriété isolée, avec des domestiques et une bibliothèque. Vous pourrez même épouser cette roturière que vous regardez avec tant d’insistance dans les couloirs du palais.
Les mâchoires de Louis se serrèrent. Élise. Il fallait qu’il pense à elle comme à une alliée, pas comme à une femme dont le regard clair lui faisait oublier les chaînes. Mais Duval savait viser juste.
— Et si je refuse ?
— Alors vous serez déclaré mort. Votre frère Philippe montera sur le trône, avec le soutien unanime de l’Assemblée et de l’armée. Et votre roturière — comment s’appelle-t-elle déjà ? Capitaine Moreau, je crois — sera appréhendée pour trahison et complot contre la couronne. Les preuves sont déjà en place. Elle finira ses jours dans une cellule humide, ou plus probablement au bout d’une corde.
Louis soutint le regard de Duval. Dans ses yeux, il chercha une faille, un signe d’hésitation. Mais le conseiller était un roc. Un roc au service d’une machine qu’il ne comprenait peut-être même pas pleinement.
La Société de la Fleur. Le nom résonnait encore dans son esprit depuis la révélation d’Élise. Des absolutistes d’un autre âge, qui manœuvraient pour provoquer une crise afin de justifier un retour en force de la monarchie. Et son frère Philippe, aveugle, croyait être le maître du jeu.
— Je veux du papier. Et de l’encre.
Duval sourit. Un sourire de prédateur qui voit sa proie céder.
— Je savais que vous étiez raisonnable, mon prince.
— Raisonnable ? Non. Je veux rédiger une lettre à mon frère. Pour lui expliquer ma décision. Pour apaiser les choses entre nous.
Un pli se forma entre les sourcils de Duval. Il hésita une seconde, pesant le risque.
— Vous pourrez écrire à votre frère. Mais la lettre sera lue avant d’être envoyée.
— Naturellement. Je n’ai rien à cacher.
Duval fit un geste. L’un des hommes sortit et revint avec une écritoire de bois, une plume d’oie et un encrier. Louis prit le tout sans un mot, et Duval se retira avec un salut moqueur.
La porte claqua. Le verrou gronda.
Louis resta immobile quelques secondes, puis déchira le parchemin d’abdication en deux moitiés égales et les posa sur l’écritoire. Il tremperait la plume dans l’encre, rédigeant une lettre soigneusement étudiée pour Philippe — un texte d’apaisement, de soumission même, qui le ferait passer pour un homme brisé.
Mais ce n’était qu’une partie du plan.
Le repas arriva une heure plus tard. Un bol de soupe grasse, un quignon de pain rassis, un morceau de fromage. Les gardes le déposèrent par une trappe sans croiser son regard.
Louis mangea lentement. La soupe était tiède, le pain dur comme de la pierre. Il en arracha un petit morceau avec ses doigts, puis, comme il rédigeait des brouillons de la lettre à son frère — gribouillant, biffant, recommençant —, il utilisa la pointe de la plume pour dessiner des lettres minuscules dans la mie qu’il modelait.
Un message. À elle.
Il ne savait pas si Élise le chercherait. Mais Lefèvre lui aurait donné une piste. L’opticien. Le microdot. Si elle décodait le journal, elle saurait où le chercher. Ou du moins, elle saurait quoi faire de cette information.
Il forma les lettres avec précision, écrivit une dizaine de mots minuscules dans la pâte, puis réassembla soigneusement la mie en une boule informe qu’il fourra dans sa bouche.
Non. Pas ainsi. Ils fouilleraient la cellule et trouveraient le message dans la soupe. Il fallait le faire sortir.
Il regarda le bol vide, la trappe refermée. Les gardes ne fouillaient pas les ordures, pas encore. La société n’avait pas anticipé qu’il pourrait avoir accès à un moyen de les retourner contre elle.
Il mâcha un autre morceau de pain, le réduisant en pâte, et y incorpora les lettres préformées. Puis il fit semblant de tousser, cracha la boule dans ses mains et la roula dans la cendre de la petite cheminée éteinte.
Un message crypté, rendu grisâtre par la cendre. Personne n’y verrait rien.
Il le déposa dans le bol vide, recouvert par le quignon de pain restant.
La porte s’ouvrit à nouveau. Un garde entra, ramassa le bol.
Louis le regarda partir, le cœur battant plus fort qu’il ne voulait l’admettre.
C’était tout ce qu’il pouvait faire. Ralentir, négocier, jouer les soumis. Duval reviendrait demain pour la signature. Et le surlendemain. Il pourrait gagner trois jours, peut-être quatre.
Si Élise trouvait le message, elle saurait qu’il était dans le donjon de Vincennes — la forteresse qui dominait les faubourgs est de Paris. L’endroit où son ancêtre avait été emprisonné un siècle plus tôt. Un lieu d’antiques trahisons.
La lettre à son frère, elle, était déjà un poison d’une autre nature. En y écrivant des confidences soigneusement choisies — des souvenirs d’enfance, des regrets, des aveux de faiblesse — Louis espérait éveiller la paranoïa de Philippe. Le pousser à croire que Louis savait des choses, qu’il les dirait à Charles avant que le vieux roi ne meure.
Il scella la lettre d’une main qui ne tremblait pas.
Dehors, un clairon sonna le couvre-feu. Louis s’allongea sur la paille, les yeux ouverts dans l’obscurité.
Il pensa à Élise. Capable. Têtue. Seule contre un réseau qui remontait à trois siècles.
Il ne lui restait que le pain et la plume, et la certitude que dans la pièce voisine, quelqu’un l’écoutait respirer.
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