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Le Lys de Fer

Lire le chapitre 3: A Traitor's Mark

Le morgue de l’Hôpital Saint-Vincent sentait le formol, le métal froid et le désinfectant bon marché. Élise Moreau laissa le battant de la porte se refermer derrière elle avec un bruit sourd et s’avança vers la table d’acier inoxydable où reposait le corps du tireur, le déserteur décoré, Mercier.

Un technicien en blouse bleue, jeune, nerveux, souleva le drap sans qu’elle ait eu à demander. Élise avait montré sa carte de la Sûreté, et les ordres du ministère de l’Intérieur pesaient plus lourd que la juridiction royale dans ce sous-sol de l’hôpital civil. Le corps de Mercier était déjà marqué par l’autopsie : la ligne de suture en Y, propre, méthodique, les cicatrices des balles du garde royal à la poitrine. Elle compta. Trois impacts. Les gardes n’avaient pas pris de risques.

— Le rapport toxicologique ? demanda-t-elle.

Le technicien, qui s’appelait Fabien d’après le badge épinglé sur sa poche, lui tendit une tablette. Élise la parcourut d’un coup d’œil. Aucune trace de stupéfiants, aucune substance psychotrope. Mercier avait agi sobre, précis. Il avait été un soldat d’élite, tireur d’élite au 3e régiment d’infanterie mécanisée, deux déploiements en opérations extérieures, trois citations. Puis, il y a quatre ans, il avait déserté. Le dossier disait : « instabilité mentale, dépression post-traumatique ». Le profil classique du loup solitaire qu’on lui servait sur un plateau.

— Aidez-moi à le tourner, dit-elle.

Fabien hésita une demi-seconde, puis manœuvra le corps sur le flanc. Élise approcha la lampe articulée. Le dos de Mercier portait les marques habituelles d’un ancien combattant : une cicatrice d’éclat d’obus au-dessus de l’omoplate droite, une autre plus fine le long des côtes. Mais c’est le bas du dos qui retint son attention. À gauche, sous la ceinture, un tatouage. Un lis.

Un lis brisé, cassé en deux, la tige fendue perpendiculaire, les pétales tombants. L’encre était délavée, vieille d’au moins dix ans, mais le motif était net, précis, fait par un professionnel, pas par un tatoueur de caserne.

— Ce tatouage est documenté ? demanda-t-elle.

Fabien consulta le dossier médical du détenu. Rien. Ni mention de tatouage, ni fiche signalétique complète. L’armée n’avait noté qu’une ancre navale sur l’avant-bras dans son dossier de conscription. Le lis brisé avait été ajouté après, probablement après sa désertion, et n’avait jamais été enregistré.

— Vous connaissez ce symbole ? demanda-t-elle en désignant le motif.

Fabien haussa les épaules, clairement soulagé d’ignorer. Mais Élise, elle, le connaissait. Elle l’avait vu une fois, il y a des années, dans un rapport de renseignement dormante sur son bureau. La Ligue du Lis. Une faction royaliste ultra, dissoute officiellement dans les années 1990, qui prônait une restauration absolutiste contre les compromis parlementaires du roi actuel. Terroriste ? Pas tout à fait. Mais surveillée, infiltrée, et toujours active sous d’autres noms. Le lis brisé était leur marque. Pas une décoration, non. Un sceau d’allégeance. Une signature.

Elle recouvrit le corps et ôta ses gants.

— Le rapport d’autopsie officiel mentionne le tatouage ? demanda-t-elle en se tournant vers Fabien.

— Non, officiellement, il n’y a rien. La demande du garde royal était… minimale.

— Je veux des photos. Juste du bas du dos. Avant de rendre le corps.

Fabien acquiesça sans poser de question. Il savait, comme tous, que certaines personnes ne posaient de questions que si on les y autorisait. Élise fit quelques pas vers la porte, puis s’arrêta. Elle sortit de la poche intérieure de sa veste un petit sachet de plastique. À l’intérieur, le bouton de manchette en argent, le lis intact, ciselé à la main, pesait encore plus qu’il n’en avait l’air.

— Vous connaissez un bijoutier qui s’en sert ? demanda-t-elle en le tenant à hauteur des yeux jusqu’à ce que la lumière accroche la gravure sur le pourtour. C.J.B.

Le technicien examina la pièce une seconde, puis une lueur de reconnaissance s’alluma dans son regard.

— C’est du travail de Lemarchand, dit-il. Rue des Orfèvres, dans le Marais. Ils font des pièces héraldiques, armoiries, sigillographie, pour les familles de la vieille noblesse. Ils ne travaillent pas pour le public. Que sur commande, que pour une clientèle privée et vérifiée.

Élise glissa le sachet dans sa poche.

— Merci, Fabien.

La minuscule courtoisie fit sourire le technicien, qui la raccompagna jusqu’à la sortie. Dehors, le ciel de Paris se couvrait, une pluie fine commençait à tomber sur les pavés. Élise monta dans sa 2CV bleu pâle, toujours quatre ans trop vieille pour la flotte de la Sûreté, démarra, et prit la direction du Marais sans réfléchir.

La boutique Lemarchand — « Orfèvrerie fin et héraldique, depuis 1881 » disait la plaque en laiton sous la vitrine – était petite, obscure, hors du temps. Un vieil homme aux lunettes en demi-lune trônait derrière un comptoir de bois ciré, entouré de vitrines contenant des médaillons, des chevalières, des manchettes d’apparat. Élise montra sa carte d’officier de sécurité.

— C.J.B., dit-elle. Mon service enquête sur la provenance de certains objets volés. Pouvez-vous m’identifier ce monogramme ?

L’orfèvre, qui devait s’appeler Lemarchand fils ou petit-fils, prit le sachet, en sortit la pièce avec des gestes d’une délicatesse chirurgicale, et l’examina sous une loupe de bijoutier. Il tourna le bouton dans la lumière, observa la gravure intérieure, puis un curieux silence s’établit. Il déposa la pièce sur un feutre noir et releva les yeux vers elle, la regardant par-dessus ses lunettes.

— Le monogramme, dit-il lentement, correspond à la commande de la maison de Béarn, mademoiselle la capitaine. Charles-Jean des Béarn-Armagnac. Un héritage direct de la branche cadette.

Élise sentit sa nuque se tendre. Des Béarn. L’une des plus anciennes familles aristocratiques de France. Liée à la couronne par des siècles de mariages et d’alliances, mais aussi, si sa mémoire était bonne, un foyer connu de la mouvance ultra-royaliste.

— Cette pièce a été commandée par Charles-Jean lui-même ?

— Il y a environ douze ans. Je me souviens de la commande. Il en avait fait faire deux paires. Une avec le lis intact, comme celui-ci, et une avec le lis brisé.

Élise fit un pas en avant, le cœur soudain plus rapide.

— Brisé ?

— Oui. Il disait que c’était un symbole. Une rupture. Quelque chose à propos de la Ligue. Ma famille avait refusé, au départ, mais il avait insisté, et l’argent était bon. Nous avons fait les gravures. Je n’ai pas voulu en savoir plus.

Lemarchand lui rendit le bouton de manchette avec un regard qui en disait long.

— Si vous cherchez celui qui portait la version brisée, mademoiselle la capitaine, je vous conseille la prudence. Ces hommes-là portent des gants pour cacher leurs cicatrices, tout autant que leurs armes.

Élise remit le sachet dans sa poche, remercia d’un signe de tête, et ressortit dans la pluie qui tombait désormais dru. Elle resta un instant sous l’auvent, les mains dans les poches, à laisser la réalité se décanter.

Mercier ne portait pas de bouton de manchette en argent le jour du tir. Elle avait fouillé son corps, inspecté ses vêtements, noté son état civil. Le bouton de manchette qu’elle avait ramassé sur son cadavre — la version intacte, celle du lis entier — portait le monogramme d’un noble. Un ultra. Mais le lis brisé, gravé dans la peau du tireur, correspondait à l’autre paire. La paire du dissident.

Deux hommes. Deux symboles. Un seul lien.

Mercier avait été cadre. Et celui qui lui avait remis le lis brisé, qui l’avait envoyé sur les jardins de Versailles, portait l’autre manchette. Le lis intact. C.J.B. Charles-Jean des Béarn-Armagnac. Ou quelqu’un qui se faisait passer pour lui.

Elle s’adossa au mur de la boutique, la pluie crépitant sur le zinc de l’auvent. Les gardes royaux avaient abattu Mercier avant même qu’il puisse être interrogé. Le corps était réclamé pour la juridiction royale, ce qui signifiait que l’autopsie officielle ne mentionnerait quasiment rien. Le rapport diffuserait la version du soldat dépressif. Le loup solitaire.

Et pourtant, tout indiquait que l’attaque n’avait pas été menée de l’extérieur. Non. Un ancien membre de la garde, tiré d’élite, une faction royaliste interne, un patron issu d’une des plus anciennes familles de France, tous liés dans un dessein visant l’héritier du trône.

Ce n’était pas un loup solitaire. C’était un coup d’État.

Elle sortit son téléphone. Un message. Le ministère de l’Intérieur la convoquait à 17 h pour une réunion d’étape sur l’« affaire Versailles ». Officiellement, elle rendrait compte de ses « progrès » sur le rapport de synthèse. Elle répondit d’un doigt distrait : « Confirmé, présence.

Officiellement, elle était une fonctionnaire docile. Officieusement, elle détenait une pièce de crime cachée, une marque secrète sur le corps d’un assassin, et le nom d’un aristocrate que personne n’avait jamais évoqué.

Elle glissa le téléphone dans sa poche, remonta sa veste contre la pluie, et prit le chemin du ministère, chaque pas la rapprochant un peu plus d’un piège dont elle n’avait pas encore mesuré la profondeur.