Le Lys de Fer
Lire le chapitre 21: The Microdot
L’opticien habitait au troisième étage d’un immeuble haussmannien de la rue de Sèvres, au-dessus d’une boutique de chaussures pour dames fermée depuis des décennies. Élise vérifia une dernière fois qu’elle n’était pas suivie, puis gravit les escaliers silencieusement, les semelles de ses bottes feutrées par la prudence.
La porte s’ouvrit avant qu’elle n’ait frappé.
Auguste Rivière était un homme sec, presque translucide, avec des lunettes si épaisses qu’elles semblaient avoir été taillées dans un cul de bouteille. Il cligna des yeux derrière les verres, la toisa, puis ouvrit la porte en grand.
« Lefèvre m’a prévenue par courrier. Entre, mais tu n’as pas beaucoup de temps. »
L’appartement sentait le vieux bois, le cuivre et la poussière de papier. Des centaines de volumes anciens bordaient les murs, mais au centre trônait une table de travail encombrée de lentilles, de microscopes et d’instruments qu’Élise ne savait pas nommer. Une loupe binoculaire était suspendue au-dessus d’une platine de verre, éclairée d’une lampe à arc dont la lumière semblait venue d’un autre siècle.
« Tu l’as ? demanda-t-il.
— Oui. »
Élise défit un ourlet de sa veste, en tira le bouton de manchette d’argent, et le posa sur une coupelle de feutre. Le lys était finement ciselé, son œil minuscule presque invisible.
Rivière saisit le bouton avec une précaution de chirurgien. Il l’examina sous plusieurs angles, puis le monta dans un petit étau de dentiste et commença à tourner la bague en acier qui le maintenait en place.
« Il faut dévisser le fourreau intérieur, murmura-t-il comme pour lui-même. Le microdot est glissé entre la paroi et une feuille de mica. Les Italiens ont inventé ce système à la fin du siècle dernier. »
Une faible détonation, clic. La bague se sépara, révélant un disque de verre de la taille d’une graine de sésame, noir opaque. Rivière le pinça délicatement entre ses pincettes et le plaça sur la platine du microscope.
Élise retint son souffle.
L’opticien se pencha. Une longue minute passa. Ses doigts ajustaient un microviseur, tournaient une molette, tapotaient un clavier chromatique.
« Voilà », dit-il enfin.
Il recula pour laisser Élise voir. Sur l’écran connecté au microscope, des rangées de caractères apparaissaient : une liste de noms, de dates, de montants en francs-or précis au centime. Élise baissa les yeux sur le flux de données, le cœur devenu sourd dans sa poitrine.
Elle lut d’abord quelques lignes pour comprendre la structure. Chaque entrée comportait : un nom, un titre officiel, une date, une somme, puis un code de transfert banquaire en Suisse et une ligne « contrepartie » – ce qui avait été échangé contre l’argent.
Premier nom : Jacques-Alain de Ferrière, député du Calvados. Vingt mille francs. Contrepartie : vote favorable au projet de loi ferroviaire de la consortium du Nord.
Second : Guy Pralon, préfet de police de Lyon. Trente mille francs. Contrepartie : silence sur l’affaire des fonderies de Saint-Étienne.
Dix-septième : « Colombe » – un poste, non un nom –, chef du cabinet parallèle du ministère de l’Intérieur. Cent mille francs. Contrepartie : la libération rapide de deux prisonniers politiques après leur arrestation, avec effacement des dossiers.
Élise passa la liste en revue. Le nom du commissaire général de la Sûreté y figurait : Maréchal, Douze mille francs. Contrepartie : la classification d’une affaire de trafic de munitions vers la Syrie.
Puis, en bas de la liste, un paragraphe daté plus récemment, presque une note de passage :
« Le grand sceau est en sécurité. Sa cérémonie de confiscation est prévue pour le jour symbolique de la fête de la Nation. Aucun obstacle ne sera opposé. Les chefs sont informés uniquement après l’apposition. Celui qui tient les noms tient la couronne. »
Élise détacha les yeux de l’écran.
« C’est incomplet, dit-elle. Ce qui est ici, c’est la preuve des tentacules. Mais le nom des dirigeants, des chefs du conseil, n’y figure pas.
— Lefèvre m’avait prévenue de cette lacune, soupira Rivière. Regarde la structure : chaque entrée commence par un code à six chiffres. VI-217. LE-034. AG-088. Ce sont des références à des documents internes au consortium.
— Des documents qui ne se trouvent pas ici.
— Non. Pas de documents. Du métal. »
Il tendit la main vers une étagère, en tira un vieux livre de lithographies historique : *Les Regalia de la Monarchie française* – planches en couleur représentant chaque objet sacré du couronnement, conservé au palais de Gandôme. La planche XVII montrait le sceptre royal : une longue verge d’or, surmontée d’une boule sur laquelle était posé un lys fleurdelysé.
« Le sceptre, dit-il. Celui du couronnement Louis XIIII. » Rivière tourna la page et montra une annotation manuscrite dans la marge, fine écriture d’archiviste : *« La sphère contient le cœur de cèdre du roi, et, depuis 1731, le secret du sceau. Le seul objet qui ne doit jamais être ouvert est celui qui ne pourra jamais être refermé sans que tombent les têtes qui l’ont scellé. »*
Élise releva les yeux.
« Le code final est dedans.
— L’algorithme, oui. La clé de déchiffrement du reste du registre. Sans lui, cette liste n’est qu’un mémo de comptable.
— Alors il nous faut le sceptre.
Rivière ferma le livre lentement. Ses yeux tristes se posèrent sur Élise.
« Le sceptre est exposé permanent de la salle du Trésor, au palais de Gandôme. Le protocole de sécurité est quasi royal : trois agents armés en poste, un système d’alarme acoustique, un vérification vibratoire chaque matin. Et, tu le sais déjà, il est prévu pour servir lors de la fête de la Nation dans six jours, dans une procession publique où le roi le tiendra au-dessus des têtes.
— Ça fait six jours pour le voler avant qu’il ne devienne intouchable.
— Plutôt quatre, dit Rivière. Un des agents récupère le sceptre chaque soir pour le ranger dans la chambre forte, après l’heure de visite. De vingt-deux heures à six heures du matin, personne ne touche à la salle. C’est la seule fenêtre.
Élise savait ce qu’il allait dire avant même qu’il ne le formule.
« Quatre jours. Pas plus. Le cadrage d’abdication de Louis est prévu avant la fête. Si on n’a pas la preuve complète avant la signature des décrets…
— Tu le sais mieux que moi. »
Il remit le microdot dans son étui de mica, sous l’œil d’Élise. Celle-ci s’en saisit, le glissa avec le bouton de manchette dans le double fond de sa ceinture.
« Un dernier détail », dit Rivière en hésitant.
Elle attendit, une main déjà sur la poignée.
« La recherche sur la liste, les noms : plusieurs d’entre eux sont morts depuis. Des accidents. Chutes, crises cardiaques, suicides. Trois morts en dix-huit mois – toutes des personnes figurant ici avec des sommes élevées.
— Ils liquidèrent les témoins de la première liste.
— À intervalles réguliers. Environ tous les six mois. La dernière liquidation était il y a cinq mois. »
Rivière la regarda avec une acuité soudaine qui traversa le cristal de ses lunettes.
« Il y a un lien entre la liste et la série des assassinats. Lefèvre t’a raconté que la Société de la Fleur exécute les gens qui menacent le secret du trône. Mais si on regarde cette liste, il n’y a pas de trône là-dedans. Il ne s’agit jamais que d’argent.
— Quel est ton point ?
— Tu cherches des conspirateurs royalistes. D’après les registres, Lefèvre a raison de te guider sur cette piste. Mais sur le papier, ce qu’on voit, c’est un consortium industriel, une corporation de banquiers et de propriétaires de mines qui achètent des politiciens pour s’agrandir. La Société de la Fleur pourrait être cette même main, une décennie plus tôt. Si tu voles le sceptre, espérant y trouver le nom des têtes qui organisent le coup, tu risques de trouver quelque chose de plus ancien et de plus profond – des liens qui remontent avant la monarchie restaurée elle-même.
Élise poussa une longue expiration.
« Alors la meilleure hypothèse pour sauver Louis, ce n’est pas la flétrissure des royalistes. C’est de déterrer, avec le sceptre dans les mains, une coalition de banquiers qui contrôle déjà le parlement, les forces de police et l’armée ?
— Et qui a utilisé le scandale du royalisme pour faire divertir l’attention de la vraie cause. Pourquoi républiques et monarchistes se battent depuis deux siècles ? Parce qu’on les fait se battre. Les usines, les mines, les banques, elles, ne prennent jamais parti.
La lampe s’éteignit. Le visage de Rivière disparut dans l’ombre, puis se reforma dans la pénombre.
« Fais attention, capitaine. Lefèvre t’a donné un pistolet chargé, mais tirer sur le complot que tu crois viser pourrait faire que la balle frappe la structure qui nous entoure toute entière. »
Élise ouvrit la porte, et l’air frais du palier lui vint au visage.
À son hôtel, elle trouva sous sa porte une enveloppe non timbrée au papier épais, au chiffre brodé d’un lys. À l’intérieur, une seule ligne manuscrite :
« La galerie des glaces possède une fissure que personne ne regarde jamais. Mercredi, minuit. Ceux qui gardent la reine pourront regarder ailleurs, mais il faudra qu’on m’ait donné une raison. »
Pas de signature. Pas de nom. Mais le fait que l’expéditeur connaisse son hôtel, et l’heure exacte du transfert quotidien du sceptre vers la chambre forte, changeait tout.
Élise plia la lettre. Sur le papier, déchiffrant à la lumière du lampadaire de la rue, elle distinguait une trace d’eau de Cologne – un parfum discret de violette et de cèdre, le même que celui qui flottait dans les couloirs du palais royal, près des appartements de la reine.
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