Le Lys de Fer
Lire le chapitre 22: The Scepter's Heist
La nuit avait la texture du verre soufflé : fragile, translucide, prête à se briser au moindre faux pas. Élise Moreau se tenait dans l'ombre d'une colonnade du Palais-Royal, les doigts crispés sur le rouleau de parchemin que le vieil archiviste Clément Lefèvre lui avait remis avant qu'elle ne quitte le monastère. Le plan du Trésor royal, daté de 1789, annoté à l'encre brunie par trois générations de gardiens.
Elle vérifia sa montre. Vingt-trois heures quarante-sept. Dans treize minutes, la relève de la garde ouvrirait une fenêtre de quatre-vingt-dix secondes entre l'aile Richelieu et la salle du Trésor. Assez pour un chat. À peine assez pour une femme qui portait sous sa veste un outillage de serrurier et la certitude d'être déjà traquée.
La fête de la Nation dans six jours. Le sceptre de Charles IX, joyau de la collection royale, avait été transféré ce matin même dans la galerie d'apparat pour le toilettage rituel avant la procession. Lefèvre avait été formel : le code intégral du microdot, la clé qui déverrouillerait la liste complète des maîtres de la Société de la Fleur, était enchâssé dans la boule de cristal du sceptre, dans un compartiment creux dissimulé sous l'aigle impérial.
Six jours. Et Louis qui moisissait dans les oubliettes de Vincennes, pendant que son frère Philippe feignait de croire à une abdication imminente.
Quatre-vingt-dix secondes. Elle compta les pas de la patrouille qui s'éloignait, le raclement de leurs bottes sur le gravier. Puis elle fut dehors, traversant la cour à pas comptés, pressant son dos contre la porte de service que le plan indiquait. La serrure était ancienne, à gorges multiples. Trois minutes. Elle sortit ses crochets, ferma les yeux pour laisser ses doigts écouter le métal.
Le premier verrou céda avec un claquement qui lui parut aussi fort qu'un coup de fusil. Elle se figea, retint son souffle. Rien : seulement le vent qui gémissait dans les arbres et le souffle rauque de la ville au-delà des murs.
Le deuxième verrou fut plus capricieux. Une plaque de sécurité, moderne, installée en dépit de l'esthétique historique. Elle changea d'outil, prit une pince à code, travailla par à-coups minuscules jusqu'à ce que le mécanisme cède avec un soupir presque humain.
La porte s'ouvrit sur un corridor de service aux murs de pierre nue. Elle déroula le plan, le relut à la lueur d'une lampe sourde. Le passage menait aux anciennes cuisines, puis à un boyau étroit qui rejoignait la galerie d'apparat par les combles. Trois gardes postés en permanence dans la salle elle-même. Mais les combles n'étaient plus surveillés depuis la réorganisation de la sécurité en 2002.
Vingt minutes chrono, avait dit Lefèvre. À compter de l'ouverture de la porte.
Elle courut en silence, comptant ses foulées pour conjurer la peur. Les escaliers en colimaçon étaient si étroits que ses épaules frôlaient la pierre suintante. Elle émergea dans un grenier poussiéreux où des caisses de décorations hors d'usage s'empilaient sous six décennies d'abandon. Le plan indiquait une trappe au-dessus de la rotonde, cachée par un lambris ouvragé.
Elle le trouva : un panneau de bois sculpté en rosace, presque invisible dans l'ombre. Elle passa les doigts sur les pétales, cherchant le ressort qu'aucun document ne décrivait. Sentit, sous son pouce, une résistance imperceptible. Poussa.
Le panneau pivota sans bruit sur des gonds cachés. En dessous d'elle, la salle du Trésor étincelait sous les projecteurs, ses vitrines blindées disposées en étoile. Le sceptre trônait au centre, sur un piédestal de velours grenat, gardé par deux hommes en armes. Un troisième effectuait une ronde périphérique.
Elle n'entendait pas leurs paroles, mais l'un des gardes riait, le dos tourné. Le rire d'un homme qui ne pense pas être observé.
Élise dévissa discrètement trois vis qui tenaient une plaque de laiton. Le conduit de ventilation qu'elle libérait descendait verticalement jusqu'à un mètre cinquante du sol — juste derrière le piédestal. Le plan de 1789 ne le mentionnait pas. Il avait été dessiné sur le microdot par un architecte du vingtième siècle qui avait compris que les cartes sont aussi des tombes.
Elle s'engagea dans le conduit, les coudes serrés contre les flancs. La tôle rouillée grinçait sous sa masse. Elle retint son souffle entre chaque mouvement, attendant que le bruit des fontaines du palais masque le sien.
Une grille d'aération grillagée bloquait l'issue. Elle sortit de sa poche une cisaille miniature.
Le premier geste trancha une maille. Le deuxième fit voler des étincelles. Les gardes, trop loin pour entendre, ne tressaillirent pas.
Elle se glissa hors du conduit, les pieds touchant le marbre sans un bruit. Derrière elle, la grille ouverte bâillait comme une blessure.
Elle contourna le piédestal. Le sceptre pesait dans la vitrine blindée, sa boule de cristal captant la lumière en une lueur laiteuse. L'aigle impérial au sommet, bec entrouvert, semblait la défier.
La clé. Lefèvre avait été précis : une cavité cylindrique sous la base de l'aigle, accessible par un mécanisme à trois doigts. Mais la vitrine était un bloc de verre trempé câblé aux caméras.
Pas besoin de casser la vitrine, lui avait-il dit. La sécurité se concentre sur la vitrine. Personne ne surveille le climatiseur.
À deux mètres du piédestal, coincée derrière un pot de fougère morte, se trouvait l'unité de climatisation qui préservait l'hygrométrie des pièces. Elle ouvrit son panneau frontal, trouva le moteur du ventilateur, et déconnecta le capteur d'humidité. L'alarme climatique — la seule qui n'était pas reliée à la salle de commandement — se déclencherait dans huit minutes, exigeant une vérification manuelle de la part de la maintenance. Un garde viendrait regarder, trois minutes plus tard, en grommelant.
Elle rebrancha le capteur, courut se lover derrière une colonne de marbre blanc, et attendit.
Sept minutes et demi. Le garde entra par la porte latérale, les yeux encore mi-clos, une lampe torche dans la main. Il examina l'unité, secoua la tête, pianota sur sa tablette pour signifier qu'il ne voyait rien d'anormal.
Il repartit. Élise exhala.
Quatre minutes. Elle était de nouveau devant le piédestal, un étui de cuir ouvert contenant trois fins poinçons d'acier. Elle glissa le premier dans une fente invisible entre deux fragments de la monture dorée. Un déclic. Le deuxième, plus profond, fit pivoter un anneau. Le troisième dégoupilla un mécanisme qui fit basculer la tête de l'aigle sur son axe.
Elle toucha le creux découvert. Ses doigts rencontrèrent du métal froid, oblong.
La clé. Volée en quarante-huit heures de planification, six jours de course et vingt minutes de pure folie.
Elle la glissa dans son étui de poitrine et commença à refermer l'aigle. Ses mains tremblaient légèrement. L'excitation, l'épuisement, la conscience que chaque seconde volée à l'État lui collait un peu plus de honte sur les doigts.
C'est alors qu'un faisceau de lampe la plaqua contre le marbre.
« Bougez plus. »
La voix était calme, professionnelle. Un homme de la garde rapprochée du Trésor, arme au poing, visage fermé. Il devait avoir vu les caméras réinitialisées à la suite de la fausse alarme. Il n'était pas idiot. Elle l'avait sous-estimé.
« Je suis officier de la Sûreté », dit-elle, la voix aussi plate que possible. « Élise Moreau. Capitaine. Opération classifiée. »
Elle sortit lentement sa plaque de sa poche intérieure. Le garde la prit, l'examina sous sa lampe, puis la rendit sans broncher.
« Une opération classifiée ne se fait pas à la cisaille, capitaine », dit-il. « Elle se fait avec des ordres écrits. J'appelle mon supérieur. »
« Faites. Mais votre supérieur est en congé jusqu'à vendredi, et le directeur adjoint est à Bruxelles. Vous atteindrez une messagerie. Quand vous aurez un humain en ligne, je serai déjà loin et la seule trace qu'il restera sera votre rapport, officier… »
Elle jeta un œil à son badge : Renard. Un nom qui lui rappelait quelque chose. La liste de Rivière : un policier du Trésor nommé Renard figurait parmi les témoins morts, tué dans un accident de la route quatre ans plus tôt. Le hasard faisait parfois bien les choses.
« Officier Renard, vous avez combien sur votre compte ? »
L'homme se raidit, la mâchoire serrée. La menace flotta entre eux comme du poison dans l'air.
« Je ne suis pas à vendre », dit-il. Mais sa voix avait perdu son assurance.
Élise inclina la tête. « Vous savez ce qu'est la Société de la Fleur ? La liste qui circule dans leurs cercles ? Le nom Renard apparaît sur une liste que j'ai décryptée, officier. Pas comme vivant. Comme assassiné. Il y a quatre ans, une voiture a percuté un homme qui portait votre nom. Personne n'a jamais revendiqué l'accident. Drôle de coïncidence, non ? »
Le garde pâlit. Sa main sur la crosse de son arme trembla très légèrement.
« Vous êtes en train de me menacer ? »
« Je vous propose une transaction », dit Élise. « Vous m'avez vue. Mais vous ne m'avez pas reconnue. La Société de la Fleur ne saura pas qu'une femme a vidé le sceptre cette nuit. Ils ne vous chercheront pas. Ils ne finiront pas le travail commencé il y a quatre ans. »
Elle n'aurait pas dû s'en sortir aussi facilement. Elle le sut dès qu'il hocha la tête, dès qu'il baissa son arme, dès qu'il recula dans l'ombre. L'argent — elle ne lui avait pas proposé d'argent. Elle avait proposé la peur, qui valait tous les trésors.
Il détourna le regard. « Je n'ai rien vu. »
Élise se glissa dehors par le conduit de ventilation avant qu'il ne change d'avis. Dans le vent froid de la nuit, elle pressa la clé contre sa poitrine et courut vers le point de rendez-vous que l'anonyme — l'archiviste de la Cour, celui qui prétendait agir pour la reine — lui avait donné.
Il lui restait cinq jours avant la fête. Cinq jours pour décrypter le microdot, découvrir le vrai maître, et tirer Louis de Vincennes avant que Philippe ne le fasse signer.
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