Le Lys de Fer
Lire le chapitre 23: The Web Tightens
La clé glissa dans le lecteur optique avec un déclic satisfaisant. Élise retint son souffle tandis que les milliers de caractères du microdot se réorganisaient soudain en une matrice cohérente sur l'écran d'Auguste Rivière. Les pages de noms, de dates et de transactions qui avaient défilé en charabia pendant deux heures s'alignèrent enfin en colonnes nettes.
— Mon Dieu, murmura le vieil archiviste en ajustant ses lunettes.
Élise se pencha, les mains appuyées sur la table branlante de l'arrière-boutique. Le premier écran afficha un organigramme complexe, chaque nom relié par des lignes de plus en plus fines convergeant vers un seul point au sommet.
Elle lut le nom. Le relut. Secoua la tête.
— C'est impossible.
— Ce n'est pas impossible, dit Rivière d'une voix blanche. C'est impensable. C'est différent.
Le nom au sommet de la pyramide était S.A.R. le duc d'Orléans, Philippe de France. Le frère du roi. L'oncle du prince Louis.
— Mais ce sont les royalistes qui ont enlevé Louis, dit Élise, la gorge serrée. La Société de la Fleur veut restaurer l'absolutisme. Philippe est royaliste. Ça n'a aucun sens.
Rivière fit défiler la seconde page. Un document médical, tamponné du sceau du palais. Élise le parcourut rapidement, puis ralentit. Ses doigts se crispèrent sur le bord de la table.
« Diagnostic confirmé le 12 mars : carcinome pancréatique stade IV. Pronostic : six à dix mois. Traitement palliatif uniquement. Signature : Dr. Henri Vaillant, médecin personnel de Sa Majesté. »
— Le roi est mourant, souffla-t-elle.
— Et le duc le sait depuis le printemps, dit Rivière. Regardez la troisième page.
L'écran suivant montrait une chronologie. Mars : le diagnostic du roi. Avril : premiers contacts entre Philippe et les dirigeants de la consortium ferroviaire franco-allemand. Mai : réunions secrètes à Genève avec des représentants de la banque Mercier. Juin : planification de l'attentat contre Louis. Juillet : exécution.
— La succession, murmura Élise. Le roi n'a que deux héritiers directs, Louis et Philippe. Louis est jeune, en bonne santé, populaire. Si le roi meurt, Louis devient roi dans les règles. Philippe n'hérite de rien, sauf si…
— Sauf si Louis est déclaré inapte, termina Rivière. Ou s'il abdique. Ou s'il meurt.
Élise parcourut le reste des documents. Des transferts de fonds, des promesses de nominations, des listes de parlementaires influençables. Le consortium industriel n'était pas derrière la Société de la Fleur. C'était l'inverse. Le duc avait créé la Société comme écran de fumée, comme diversion pour masquer sa véritable ambition.
— Mais pourquoi la tentative d'assassinat ? demanda-t-elle. Pourquoi ne pas simplement laisser le roi mourir et gérer Louis après ?
Rivière secoua la tête.
— Regardez la date du diagnostic. Le roi est plus malade qu'on ne le croit. Peut-être des semaines, pas des mois. Philippe devait agir vite. S'il pouvait forcer Louis à abdiquer avant la mort du roi, il pouvait se faire nommer régent, puis roi à la mort de son frère. Légalement. Proprement.
Élise regarda les documents défiler, comprenant enfin l'ampleur du piège. Louis n'était pas seulement prisonnier à Vincennes. Il était l'obstacle central à un plan mûri depuis des mois, orchestré par son propre oncle.
— Il faut que je sorte ça d'ici, dit-elle en arrachant le microdot du lecteur. Que j'aille voir quelqu'un au gouvernement. N'importe qui.
— Vous avez vu la liste, dit Rivière calmement. La plupart des ministres, des chefs de police et des magistrats y figurent. À qui comptez-vous vous adresser exactement ?
Un silence. Élise regarda l'écran, puis la fenêtre de l'arrière-boutique. Les lumières de la rue s'étaient allumées. Le fête de la Nation était dans cinq jours. Le délai d'abdication de Louis expirait dans trois.
— Il y a forcément quelqu'un de propre, dit-elle.
— Il y a vous, dit Rivière. Et il y a moi. C'est à peu près tout.
Des bruits dans la rue. Pas des pas réguliers de piétons, mais un déplacement synchronisé. Élise se figea. Rivière éteignit l'écran d'un geste rapide.
— Par ici, dit-il en indiquant une porte à l'arrière.
Ils n'eurent pas le temps. La porte s'ouvrit sous une poussée brutale, et quatre hommes en costume sombre entrèrent, armes levées. Élise porta la main à son étui, mais un cinquième homme entra par la porte de derrière, coupant toute retraite.
— Capitaine Moreau, dit une voix familière depuis le seuil.
Le duc d'Orléans entra. Il ôta ses gants avec une lenteur étudiée, son visage lisse et aristocratique ne trahissant aucune émotion. Derrière lui, la silhouette plus massive de Duval se dessina dans l'embrasure.
— Vous avez été très occupée, dit Philippe. Je vous croyais plus intelligente que de vous attaquer à une porte que vous ne pouviez pas franchir sans conséquences.
Élise jeta un coup d'œil à Rivière, puis aux armes pointées sur eux. Elle leva les mains lentement, tout en glissant discrètement le microdot dans sa manche.
— Le scepter, dit Philippe. Le vol a été remarqué ce matin. Il n'a pas fallu longtemps pour reconstituer votre itinéraire. Maintenant, donnez-moi ce que vous avez trouvé.
— Je ne sais pas de quoi vous parlez.
Philippe sourit. Un sourire froid qui n'atteignait pas ses yeux.
— Renard était un associé médiocre pour une association médiocre. Il s'est effondré dès qu'on lui a parlé de sa famille. Réfléchissez à votre prochaine décision.
Élise sentit le poids du microdot dans sa manche. Les noms, les dates, les preuves. Les documents médicaux qui prouvaient que le roi était mourant. Les transferts de fonds qui reliaient Philippe au consortium. Tout était là, dans une puce de verre pas plus grande qu'un grain de riz.
Elle ne pouvait pas les laisser l'emporter.
Mais ils étaient cinq, armés, et Rivière était un vieillard. Pas d'issue. Pas d'arme assez proche. Pas d'angle mort.
Philippe fit un pas vers elle.
— Ma patience a des limites, capitaine. Mais ma générosité aussi. Remettez-moi le contenu de votre manche droite, et peut-être que votre mort sera rapide.
Élise regarda dans les yeux du duc. Elle y vit l'assurance totale de celui qui croit avoir déjà gagné.
Et il avait raison.
Elle ne pouvait pas se battre. Elle ne pouvait pas fuir. Mais une pensée lui traversa l'esprit tandis que les hommes de Philippe s'approchaient et lui tordaient le bras pour saisir le microdot.
Louis était toujours vivant. Et tant qu'il était vivant, le plan du duc n'était pas complet. Il y avait une faille.
Elle ne savait pas encore laquelle. Mais elle la trouverait.
Menottes aux poignets, poussée vers la porte, elle entendit la voix de Rivière derrière elle protester faiblement, puis s'arrêter net. Un bruit sourd. Un corps qui tombe.
— Le vieillard n'était pas nécessaire, dit Philippe avec un haussement d'épaules. Économisons nos balles pour des cibles plus utiles.
Élise fut traînée dehors, les lumières de la ville s'étalant devant elle dans un flou jaune. La voiture l'attendait, moteur tournant. À l'arrière, un homme ouvrit la portière.
Elle songea à la boulette de pain gris dans les égouts de Vincennes. À la lettre qui rongeait la certitude de Philippe. Aux cinq jours qui restaient avant la fête.
Et elle se demanda, non sans ironie froide, combien de temps le duc la laisserait vivre pour tenter de découvrir la faille de son plan.
La portière claqua. L'obscurité l'engloutit.
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