Le Lys de Fer
Lire le chapitre 25: The People's Uprising
Les doigts d’Élise s’arrêtèrent sur le morceau de métal froid. Le signal était parti — trois impulsions brèves, deux longues, une brève. Elle l’avait envoyé sans savoir qui le recevrait. Rivière était mort. Le duc lui faisait face, ses mains gantées croisées sur le dossier d’une chaise dorée, l’air d’un homme qui a déjà gagné.
« Vous avez quarante-huit heures, capitaine. Pas une de plus. »
Il sortit, et la porte blindée se referma dans un souffle hydraulique. Élise resta seule dans la pièce aux murs capitonnés de soie bleue. Pas de fenêtre. Pas de garde à convaincre, seulement une caméra nichée dans la corniche. Elle ferma les yeux et compta les battements de son cœur.
Elle n’avait rien. Sauf le temps.
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À deux kilomètres de là, dans un bureau enfumé de la Sûreté, le commissaire Jean Valcourt regarda son téléphone vibreur. Trois impulsions. Deux longues. Une brève. Il connaissait ce code — il l’avait programmé lui-même, dans une autre vie, quand lui et Élise partageaient encore des cafés sur le quai des Orfèvres. La fréquence était morte depuis six ans. Elle ne s’en servait que pour une seule chose.
La détresse.
Il regarda l’écran de son terminal : les dépêches de la journée annonçaient la cérémonie de la fête de la Nation dans moins de trois heures, à Versailles. Le duc devait y prononcer un discours au nom du roi malade. Jean ne savait pas encore ce qu’il savait, mais il savait une chose : Élise Moreau ne demandait jamais d’aide sans raison.
Il tira un dossier de sa poche intérieure. Papier, pas numérique. Un vieux réflexe. Sur la première page, une liste de noms que son contact aux archives lui avait glissée dans un café, trois jours plus tôt. Les mêmes noms que le duc de son côté essayait de faire disparaître. Jean sourit — un sourire sans joie, celui d’un homme qui a compris qu’il joue sa tête — et composa un numéro qu’il n’avait pas utilisé depuis des années.
« L’Indépendant ? Passez-moi la salle de rédaction. Dites-leur que j’ai une histoire. Une vraie. »
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Dans le donjon de Vincennes, Louis entendit les cloches de la chapelle lointaine. La fête de la Nation. Depuis sa cellule circulaire de pierre, il ne voyait que le ciel gris au-dessus du puits de lumière. Le garde qui lui apportait son repas ce matin-là s’appelait Marchetti — un Corse à la carrure de colosse, un homme qui baissait les yeux quand il servait son pain.
Louis avait remarqué depuis trois jours que Marchetti portait une médaille de Sainte-Barbe accrochée sous l’uniforme. Un ancien des mines. Pas un homme du duc, mais un homme d’ordre, recruté à la hâte après l’attentat. Les hommes d’ordre, Louis le savait, n’aiment pas trahir leur serment au roi.
« Marchetti », dit-il sans se lever. « Tu as des enfants ? »
Le garde hésita. « Deux, monseigneur. »
« Je vais te demander une chose que tu pourras refuser. Si tu la refuses, je ne te le reprocherai pas, et le duc n’en saura rien. Mais si tu l’acceptes, ta famille ne voudra plus jamais de ton salaire. Ta fille pourra étudier à la Sorbonne. Ton fils entrera à Saint-Cyr. Tu as ma parole. »
Marchetti regarda le pain qu’il tenait encore à la main. Dans le donjon, les mots du prince comptaient plus que l’or.
« Monseigneur, dit-il enfin, je suis de Corse. Nous n’aimons pas les oncles qui volent le trône à leurs neveux. » Il posa le plateau et sortit une clé de sa poche. « Suivez-moi. Mais vite. Et si on nous attrape, je dirai que j’étais de garde. »
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Versailles, 15h47. La cour de marbre était pleine de monde : la noblesse ancienne et nouvelle, les députés, les journalistes, les caméras braquées sur le perron doré. Le duc d’Orléans descendait de sa voiture, souriant, sanglé dans une redingote bleu sombre aux boutons d’argent. À l’intérieur du château, dans une antichambre sécurisée, deux mercenaires de la Société gardaient une petite pièce où Élise, attachée à un fauteuil d’époque, écoutait la foule dehors à travers les vitres.
Elle avait réussi à se défaire d’un poignet. Le nœud était médiocre — ils n’étaient pas des professionnels du kidnapping, juste des hommes de main. Elle travaillait le second quand les bruits changèrent dans la cour.
Pas des applaudissements. Des cris.
La foule avait commencé à scander. Elle ne distinguait pas les mots, puis le chœur se fit clair : « Le peuple veut des comptes ! Le peuple veut des comptes ! »
Le canal de presse, pensa Élise. Valcourt. Il l’avait fait.
La porte de l’antichambre s’ouvrit. Le duc entra, le visage blanc de rage contenue. Un téléphone à la main. Il la regarda avec une haine qui n’était plus théâtrale.
« Vous avez envoyé un signal », dit-il. « Vous aviez un allié en liberté. Je croyais vous avoir isolée. » Il se pencha. « Ça ne change rien. La foule demande des comptes, et je vais leur donner des comptes : je vais annoncer l’incapacité du roi. Dans une heure, je serai régent. Les journalistes oublieront, une fois les portefeuilles remplis. Vous, vous serez morte avant d’avoir revu la lumière. »
Un garde entra, essoufflé. « Monseigneur, quelqu’un… Le prince… »
Le duc se retourna. « Quoi ? »
De la cour monta une clameur nouvelle. Plus profonde. Plus joyeuse. Élise reconnut la voix avant même de comprendre les mots. Elle résonnait dans l’escalier de pierre, amplifiée par la voûte, portée par la foule qui s’écartait.
« Vous n’oserez pas toucher au roi, monsieur mon oncle ! »
Louis. Louis, libre, en bottes poussiéreuses et sans redingote, mais Louis vivant, marchant vers le perron de Versailles, suivi d’un colosse en uniforme de la garde, et la foule derrière lui comme une marée humaine.
Le duc blêmit. Pour la première fois, Élise le vit perdre son masque.
« Impossible », murmura-t-il. « Il était au donjon. J’ai la signature du geôlier. »
« Les serments se brisent, monsieur mon oncle », dit une voix claire depuis l’entrée de l’antichambre. Louis s’encadra dans la porte, un pistolet d’ordonnance à la main, le canon dirigé vers le sol mais la main ferme. Marchetti se tenait derrière lui, un fusil sur l’épaule. « Et les trahisons aussi. »
Le duc recula d’un pas, la main vers sa poche intérieure.
« Ne faites pas ça », dit Louis. Sa voix était douce, étrangement calme. « Vous avez déjà perdu. Le peuple est dehors, les preuves sont au poste de police, et moi, je suis ici. C’est fini. »
Élise, ayant libéré son second poignet, se leva du fauteuil. Elle n’avait pas d’arme, mais elle n’en avait pas besoin. Elle se tint à côté du prince, face au duc.
La main du duc s’arrêta à mi-chemin de sa poche. Il regarda la porte, puis la foule invisible derrière les vitres, puis le visage de son neveu. Et quelque chose en lui — peut-être le calcul qui l’avait porté si loin — se fissura.
« Vous n’avez pas la majorité au Parlement », dit-il, mais sa voix n’avait plus de certitude.
« Je n’ai pas besoin du Parlement », répondit Louis. « J’ai le peuple. Et le peuple, mon oncle, a eu votre liste de noms en première page ce matin. »
Un silence. Un souffle.
Et puis, dehors, la foule se mit à chanter. La Marseillaise monta, d’abord hésitante, puis immense, jusqu’à faire vibrer les vitres des fenêtres hautes. Élise sentit le sol trembler sous ses pieds.
Le duc d’Orléans, vaincu, laissa tomber sa main. Le pistolet de Louis ne bougea pas d’un centimètre.
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