Le Lys de Fer
Lire le chapitre 27: The Truth Behind the Lie
Le souffle d’Élise s’écrasait dans sa poitrine comme un marteau de forgeron. Autour d’elle, la salle des Gardes n’était plus qu’un chaos de soie déchirée, de verre piétiné et de cris. Le duc d’Orléans luttait encore contre sa prise, les dents serrées, le visage empourpré par la rage et l’humiliation. Mais il ne pouvait plus bouger — son bras tordu dans le dos, le canon de son propre pistolet, le sien, appuyé contre sa nuque.
— Vous allez le regretter, capitaine, siffla-t-il entre ses dents.
— J’en doute, monseigneur.
Elle le poussa d’un geste sec vers les gardes royaux qui formaient un cercle hésitant autour d’eux. Personne n’osait tirer. Personne n’osait approcher. Le duc était un sang — même un traître — et la main de la vieille France tremblait encore devant le nom des Orléans. Mais Élise n’avait plus la patience de la cour. Elle avait passé trop de nuits dans les égouts de la vérité pour s’arrêter devant un titre.
— Marchetti ! cria-t-elle.
Le garde apparut dans son champ de vision, l’épaule ensanglantée, le visage dur. Il tenait Louis par le bras, le prince livide mais debout. Un filet de sang coulait de sa lèvre fendue. Ses yeux, eux, brûlaient de clarté.
— Je suis vivant, capitaine. Et lui ? ajouta-t-il en montrant son oncle.
— Le plus vivant possible pour la cour, Votre Altesse. Il sera jugé.
— Jugé ? Par qui ? lança une voix grave depuis la porte latérale.
Tous se retournèrent. Le roi Louis XVIII se tenait dans l’embrasure, soutenu par deux valets dont les mains tremblaient presque autant que les jambes du monarque. Son visage était cireux, creusé par la maladie qui le rongeait depuis des mois. Ses yeux, pourtant, étaient d’une netteté tranchante. Il fit deux pas en avant, refusant l’aide des valets, et ses pieds chancelèrent sur le tapis rouge des Gardes.
— Mon frère, dit-il lentement. Vous avez provoqué une émeute chez moi. Vous avez fait tirer dans mes murs. Et vous me demandez de vous juger ?
Le duc d’Orléans ricana, forçant un léger sourire.
— Votre Majesté, avec le plus grand respect — vous ne jugez plus rien. Votre état est connu de tous. Les médecins, les courtisans, les ministres… chacun attend votre mort pour que ce royaume survive. Votre fils n’est qu’un garçon nerveux, écarté de la succession par sa propre faiblesse.
— Ma faiblesse ? s’écria Louis. C’est vous qui avez tenté de me faire assassiner, mon oncle ! Vous dansiez pendant que mes gardes mouraient !
La salle retint son souffle. Les bancs dressés pour le fête de la Nation — nobles, parlementaires, journalistes en rangs pressés derrière les cordons de soie — bruissaient d’indignation retenue. Personne ne bougeait. Personne n’osait choisir son camp.
Élise lâcha le duc d’un geste sec et recula d’un pas. Elle savait que dans trois secondes, le fou rire du pouvoir allait retomber. D’abord le mot, ensuite la preuve.
— Il vous faut du sang, dit-elle, en arrachant son manteau trempé de sueur. Ou bien la justice vous suffira-t-elle ?
Elle plongea la main dans sa veste et en tira une enveloppe de papier bulle froissé, cornée, marquée du sceau de la Sûreté. La microfiche était à l’intérieur, celle que l’archiviste Rivière avait payée de sa vie. Et avec elle, les copies qu’elle avait faites la veille dans sa propre déposition — des papiers qu’elle avait cachés dans son petit carnet de cuir avant de se rendre à la vente des hypothèques.
— Monseigneur d’Orléans, dit-elle en élevant la voix pour que la presse l’entende, vous avez eu raison sur un point : la république n’a jamais attaqué Bourbon.
Un silence de pierre s’abattit sur la salle.
— L’attentat sur la promenade des Gardes n’était pas l’œuvre des républicains. C’était vous. Des hommes à vous, payés avec de l’or de la Société des Métaux Unis, ont tiré sur le convoi de votre propre nièce. Le but : frapper votre frère de peur, tuer l’héritier dans les flammes d’une fausse insurrection — et justifier vos mesures martiales contre Paris.
Le duc se dégagea lentement des gardes, qui hésitèrent. Son visage était devenu blanc, non de peur, mais de concentration.
— Vous avez perdu l’esprit, dit-il. Vous avez perdu le sens de la mesure. Vous accusez la maison d’Orléans de vouloir égorger un enfant pour monter sur un trône…
— Je n’accuse pas de vouloir, monseigneur. Je prouve. La signature sur le transfert de terrains de la Société porte votre paraphe — celui-là même que vous utilisez pour les actes officiels du Palais royal. Y voyez-vous une erreur ?
Elle tendit le document estampillé à la banque de Suisse. Les copies circulèrent, de main en main, depuis un député du Nord jusqu’aux premiers rangs de la salle. Un murmure immense souleva la foule des nobles.
Le roi fit signe à un valet, qui porta le document à quelques pas de lui. Le monarque caressa la page comme on touche un cadavre sur un champ de bataille.
— C’est ton écriture, Philippe, dit-il lentement. Je l’ai vue sur des centaines de législatures royales depuis trente ans. Tu ne signes jamais un S, tu le finis en crochet.
Louis XVIII leva les yeux, retrouvant une lueur d’énergie meurtrière qu’on ne lui connaissait pas depuis son lit de malade.
— Le contrat de vente de la colline de Provençal, reprit Élise. Celle où votre frère — votre vrai frère, Louis-Antoine, le prince héritier — devait être enterré sont les terres cédées après la proclamation républicaine. Votre signature apparaît exactement au même endroit que les clauses autorisant le transfert des fonds de l’assassinat de la voiture de Madame Élisabeth, le 14 du mois dernier.
— Ce ne sont que des chiffres, compère ! cria un député en se levant.
— Ce sont des chiffres qui ne mentent pas, répondit-elle. Le Banquier de Suisse ne signe pas pour le compte d’un parlementaire sans contrepartie. Et les communications interceptées par la Sûreté entre les bureaux de la Société et le secrétariat de monseigneur à l’Aigle blanc sont précisément datées des jours de l’attentat.
Elle sortit une seconde feuille — une lettre ouverte, rédigée de la main du duc lui-même, que son propre greffier avait vendue contre une affaire de trafic de chandelles.
— Vous écrivez ici, à un certain Barret, votre homme de main en chef : « Les débris de la voiture suffiront. Philippe doit paraître sauvé, mais l’héritage doit disparaître, Paris étant trop républicain pour porter le deuil, il portera le soupçon. On ne pleure que sa famille. Les républicains pleureront pour nous, en criant à la sédiction. »
Le duc d’Orléans eut un mouvement de recul, comme piqué par une guêpe.
— Faux, murmura-t-il.
— Copie authentique ? demanda le roi sans émotion.
— Parfaitement, Votre Majesté. Comparée à l’original conservé dans les archives privées de la Police judiciaire — l’archiviste Rivière y tenait la clé, et il est mort pour elle.
Élise se tenait droite, les mains ouvertes, montrant la preuve au cercle entier — aux parlementaires qui retenaient leurs stylos, aux dignitaires qui n’osaient plus tourner la tête, aux journalistes qui dévoraient chaque syllabe comme on boit du poison.
— Vous avez fait tirer sur votre propre nièce pour déclencher les mesures de répression d’urgence, ajouta-t-elle. Vous avez ensuite orchestré la panique des républicains, fait accuser vos opposants politiques, fermé des journaux, arrêté des présidents d’arrondissement. Et vous n’avez jamais eu l’intention de laisser votre frère régner une seule semaine de plus. La seule chose qui vous ait échappé, c’est que votre neveu, Louis-Antoine-Alexandre de Bourbon, n’était pas dans la voiture officielle ce matin-là.
Louis avança d’un pas, le visage pâle de stupeur.
— Comment… comment savez-vous que je n’étais pas dans la voiture ? Je ne l’ai dit à personne.
Élise se tourna vers lui, brièvement, le regard honnête.
— Parce que c’est moi qui avais fait échanger les plaques d’immatriculation, Votre Altesse, sur l’ordre de votre père le roi — la monarchie avait eu vent de fuites internes. Vous deviez voyager dans la voiture de police, sans vos couleurs.
Le duc parut dégrisé. Cette fois-ci, il se savait perdu. Il n’avait plus de geste théâtral, plus d’arme cachée.
— Et qu’en pense le grand public ? articula-t-il sèchement. Vous leur montrez des fiches, des chiffres, des barbouillages de Suisse. Le peuple ne lit pas les archives de la Sûreté, capitaine. Le peuple veut du sang.
— Le peuple aura celui de la vraie République, gronda le roi. Mais ce sera celui du traître, pas d’un innocent.
Louis XVIII se redressa pour de bon, une force spectaculaire qui sembla le soulever hors de la maladie. Ses yeux rencontèrent ceux de son frère deux secondes, fixe, comme le destin.
— Capitaine Moreau, dit-il d’une voix sourde et étrangement affermie. Approchez.
Elle obéit, tandis que le bâtiment tremblait du fracas de la foule extérieure — qui avait entendu les coups de feu, qui massait ses mille visages aux grilles de Versailles.
— Vous avez mis la justice avant la couronne, lui glissa le roi à voix basse. Je saurai m’en souvenir.
Mais il resta un instant immobile, main posée sur l’épaule du valet, le regard vacillant entre son frère et son fils, comme un homme sur un fil qui ne sait plus de quel côté tombera l’orage. Derrière lui, un officier parlementaire chuchotait au président du Conseil, qui regardait le duc d’Orléans, ses pièces, puis le Roi — un combat de poids mort qui n’était pas terminé.
Élise comprit alors que la pierre tombale n’était pas encore scellée. Le duc avait peut-être encore des alliés dans l’Assemblée. Le Roi chancelait. Et le seul mot qu’ils attendaient tous, ce mot que le monarque livide n’avait pas encore prononcé — « son héritier » — demeurait suspendu au-dessus de la salle comme une lame non tirée.
— Mon fils, dit soudain le Roi, d’une voix brisée. Approche-toi de mon or.
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