Le Lys de Fer
Lire le chapitre 29: The Cost of Victory
La foule hurlait encore sous les fenêtres du palais, mais le son arrivait à Élise comme à travers une épaisse couche de coton. Elle était adossée à un pilier de marbre dans le couloir des Gardes, les mains encore légèrement tremblantes. Quelqu'un avait jeté un manteau sur ses épaules sans lui demander, et elle s'aperçut qu'elle ne savait même pas qui. Le col de sa tunique était déchiré, son oreille droite bourdonnait encore du coup de feu qu'elle avait détourné.
Un officier de la Garde républicaine passa au pas de course, s'arrêta net en la voyant, puis esquissa un salut si profond qu'il en parut presque comique. « Capitaine Moreau. Le Régent demande votre présence dans la salle du Trône dans dix minutes. »
Elle hocha la tête sans répondre. L'officier hésita, comme s'il attendait quelque chose d'autre — un mot, un sourire, une marque de cette bravoure dont on commençait déjà à chuchoter dans les couloirs — puis il repartit.
*Le Régent.* Le mot lui restait en travers de la gorge, comme une arête de poisson.
Fabien. Son contact à la Sûreté, celui qui avait passé des années à monter dans la hiérarchie sans jamais oublier d'où il venait, l'attendait plus loin, près d'une fenêtre qui donnait sur les jardins illuminés. Il tenait une liasse de documents sous le bras et la regardait avec cette expression qu'elle connaissait bien : celle d'un homme qui a des nouvelles à donner et qui ne sait pas comment les faire passer.
« Tu devrais te faire recoudre », dit-il en désignant son avant-bras.
Élise baissa les yeux. Une entaille rouge sombre traversait sa manche, là où l'éclat d'un meuble brisé l'avait atteinte pendant la mêlée. Elle ne l'avait pas sentie.
« Dis-moi. »
Fabien s'approcha, baissa la voix. « La liste de Valcourt a fait son chemin. Huit arrestations cette nuit, dont deux députés et un conseiller d'État. Le Premier ministre s'est retiré dans ses appartements et refuse de répondre aux appels. Officiellement, il est "épuisé". »
« Et officieusement ? »
« Officieusement, il fait brûler ses archives. »
Élise ferma les yeux une seconde. Le Marais embaumé de sa mère, les dimanches à l'église Saint-Denis, le portrait de son père en uniforme de sous-officier dans le couloir. Elle avait cru que la trahison viendrait d'ailleurs — des salons dorés de la noblesse, des arrière-salles du Parlement, des banquiers qui achetaient leur tranquillité à coups de millions. Pas de sa propre chair.
« Ton père », dit Fabien doucement, comme s'il lisait dans le silence d'Élise. « J'ai trouvé les pièces, dans le dossier verrouillé de Duval. L'ancien notaire de la banque avait gardé des copies. »
Elle ouvrit les yeux. « Il était corrompu ? »
« Il était *menacé*. » Fabien sortit une feuille pliée de sa liasse, la lui tendit. C'était une lettre — une mauvaise photocopie, mais lisible. En-tête de la banque Duval et Cie, timbre daté de deux ans et demi plus tôt. *« Vos dettes de jeu s'élèvent à 340 000 francs. Nous avons acquis ces titres auprès de vos créanciers et nous vous en demandons le remboursement à première vue. En contrepartie d'un service discret, nous considérons cette dette honorée. Votre fille est affectée à la sécurité de la Maison royale ; il vous serait loisible de l'informer, par les voies que vous jugerez bonnes, que certaines enquêtes menées par sa direction pourraient être conduites avec moins de zèle. »*
La main d'Élise se crispa sur le papier. Elle relut la phrase deux fois. « Moins de zèle. » On avait demandé à son père d'étouffer ses enquêtes. De la freiner, elle, sa propre fille.
« Il n'a jamais rien fait », murmura Fabien. « La lettre est restée sans réponse. Duval l'a pourtant gardée — une arme qu'il n'a pas utilisée, mais qu'il tenait en réserve. On pense que le chantage a commencé plus tôt, sur d'autres dettes. Ton père n'a jamais travaillé contre toi, Élise. Il a juste… cessé d'avancer. Il a demandé des mutations, des congés. Il t'a évitée. »
Elle pensa aux derniers mois. Aux appels de plus en plus courts. Aux déjeuners annulés. Aux réponses évasives quand elle parlait de l'enquête sur l'attentat contre le Prince. Elle avait cru qu'il se désintéressait d'elle, qu'il la jugeait trop ambitieuse, trop « montée » pour leur milieu de province. Elle n'avait jamais envisagé qu'il portait cette épée sur la nuque.
« Il aurait pu venir me voir », dit-elle, la voix rauque.
« Il avait peur pour toi. Ils lui ont montré les photos de tes déplacements, de ton appartement, des heures de sortie de ton fils— »
Elle leva la main pour l'arrêter. Le papier tremblait entre ses doigts. Elle le replia soigneusement, le glissa dans la poche intérieure de sa veste, contre son cœur.
« Merci, Fabien. »
Il baissa les yeux, mal à l'aise. « Je suis désolé de te donner ça ce soir. »
« C'est le bon moment. » Elle se redressa, vérifia d'un geste machinal que son arme était encore à sa ceinture — elle était vide, le chargeur avait été confisqué par ses geôliers et elle n'avait pas eu le temps d'en réclamer un autre. Une capitaine de la sécurité d'État sans une cartouche. La nuit avait été faite d'humiliations plus grandes.
La salle du Trône était presque vide quand elle y entra, à l'exception des gardes en faction et d'un petit groupe autour du trône surélevé. Le Roi y était assis, mais il paraissait s'être affaissé dans les coussins depuis la scène précédente ; sa tête blanche touchait presque le dossier, ses paupières fermées, ses doigts minces comme des brindilles serrant encore les bras du fauteuil. Louis se tenait à sa droite, une main posée sur l'épaule du vieil homme. Les médecins s'affairaient en retrait, leurs visages fermés.
Un chambellan s'approcha d'Élise et lui fit signe de patienter près de la colonne est. Elle obtempéra, les bras croisés, la douleur de son avant-bras commençant à cogner en rythme avec son pouls.
« Vous étiez là-bas », dit une voix derrière elle.
Elle se retourna. C'était le chirurgien de la Cour, un homme sec aux favoris gris, qui tenait une trousse de cuir. Il désigna son bras. « Laissez-moi voir ça, capitaine. J'ai tout le matériel. »
Elle hésita une seconde, puis tendit le bras. Il travailla vite, avec l'efficacité de quelqu'un qui a vu bien pire dans la journée, sans poser de questions. Le fil tirait, mais c'était une douleur propre, nette — infiniment préférable au brouillage sourd dans sa poitrine.
« Vous avez fait ce qu'il fallait », dit-il sans lever les yeux de son ouvrage, tandis qu'il coupait le fil et recouvrait la plaie d'un pansement propre. « Et je ne parle pas seulement du duel avec Son Altesse le Duc. Si vous n'aviez pas appelé, si vous n'aviez pas résisté… » Il s'interrompit, rangea ses ciseaux. « On dit que vous êtes une héroïne. »
« On se taira dans une semaine », répondit Élise.
Le chirurgien la regarda une seconde, puis esquissa un sourire rare et triste. « Sans doute. Mais cette semaine compte, capitaine. Vous avez tenu. Il faut continuer à tenir. » Il rangea la trousse et la quitta sans un mot de plus.
Au trône, quelque chose changea. Le Roi ouvrit les yeux — des yeux qui cherchaient encore, malgré la fatigue et la maladie, et qui trouvèrent Louis penché sur lui. Le vieillard dit quelques mots que la distance rendait inaudibles, et son petit-fils se pencha encore plus près, la main sur celle du Roi.
Le médecin-chef fit signe au chambellan. Les mots se répercutèrent dans la salle vide — on aurait pu les entendre d'un bout à l'autre de la galerie des Glaces.
« Le Roi est mort. Que Dieu accueille son âme. »
Élise vit Louis — *il fallait dire le Roi à présent, Louis XIX*, l'histoire avait déjà tranché ce point avant même que le corps soit froid — fermer les yeux une longue seconde, puis se redresser, sans lâcher la main du vieillard. Il se tourna vers la petite assemblée, et son regard chercha celui d'Élise à travers la salle. Elle soutint ce regard sans broncher.
Ce n'est qu'une fois le corps des médecins emporté, une fois les rideaux tirés, une fois le chambellan parti organiser les annonces officielles et les sonneries de cloches, que Louis s'approcha d'elle. Il était redevenu ce qu'il avait été toute la nuit — un homme trop jeune pour ce qui venait de lui tomber dessus, et déjà en train de comprendre que personne ne reprendrait ce fardeau.
« Capitaine Moreau. »
« Votre Majesté. »
Il eut un geste incertain de la main, comme pour écarter cette formule qu'il ne s'était pas encore appropriée. « Je sais que vous voulez démissionner. »
Le silence d'Élise dura assez longtemps pour servir d'aveu. Louis acquiesça lentement, les yeux sur les étoiles que l'on commençait à voir par les hautes fenêtres — l'aube approchait, un ciel pâle aux teintes lavande et verte au-dessus des toits de Versailles.
« Vous pourriez. Vous avez gagné cette nuit. Vous pourriez rentrer chez vous, retrouver votre fils, ouvrir un bureau de quelque chose, et boire du thé sans qu'on vous tire dessus. » Il y avait une tristesse sèche dans sa voix qu'elle ne lui connaissait pas. « Vous le méritez. »
« Mais », dit-elle.
Il sourit — un sourire crispé, vite éteint, qu'il jeta aux dalles plutôt qu'à elle. « Mais je viens d'hériter d'un royaume dont la moitié des nobles a pactisé avec l'autre moitié du Parlement, dont la banque centrale est payée par un homme que je n'ai pas encore pu arrêter, et dans lequel je n'ai qu'une certitude : que vous êtes la seule personne que je connais qui aurait pu faire ce que vous avez fait cette nuit. » Il releva les yeux. « Je vous demande de rester, capitaine. Non pas comme officier de la sécurité d'État, mais comme chef de ma sécurité personnelle. À mes côtés, pour ce qui reste à démanteler. »
Élise entendit le silence de la salle, le léger bourdonnement du vent dans les hautes vitres, la lointaine clameur de la foule qui ne savait pas encore que le Roi était mort et qui chantait la victoire d'un jeune prince sur un oncle félon. Elle pensa à son père, à la lettre dans sa poche, à la dette qu'elle ne savait pas comment payer. Elle pensa au fils qu'elle avait laissé chez sa sœur, plus au sud, loin des troubles.
« Vous n'avez pas besoin de moi pour régner, Votre Majesté », dit-elle lentement. « Vous avez besoin de moi pour dormir tranquille. »
« Peut-être. C'est déjà quelque chose. »
Elle prit une longue inspiration. L'air sentait le vieux bois, le cierge éteint, la poudre à canon.
« Je vais d'abord demander à voir mon père », dit-elle. « Et ensuite, nous parlerons des conditions. Il faut que je sois armée, si je dois le faire. »
Louis tendit la main. Dans ses paumes reposait un petit Sig Sauer, sorti de sa ceinture, impeccablement entretenu. « Je m'en doutais », dit-il. « Il est chargé. »
Élise prit l'arme, vérifia le chargeur d'un geste venu du fond de son entraînement, puis glissa le pistolet dans son holster. Le poids la calma, comme un point d'ancrage.
« Je resterai, Votre Majesté. Pour cette enquête. Et pour la prochaine. Mais quand tout cela sera fini, je retournerai à ma vie. C'est la seule condition que je poserai. »
Louis acquiesça, sans promettre plus que ce qu'il pouvait tenir. Dehors, dans les jardins, les feux d'artifice tirés pour la fête nationale pétaradèrent une dernière fois avant de s'éteindre dans les premières lueurs du jour.
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