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Le Lys de Fer

Lire le chapitre 4: The King's Shadow

Le rendez-vous était fixé à neuf heures du matin dans un cabinet du Palais-Royal, sous les toits, là où les conseillers du Prince travaillaient sans que la lumière du jour ne vienne jamais les déranger.

Élise Moreau arriva avec dix minutes d'avance. Elle avait passé la nuit à relire les rapports préliminaires, à comparer les dépositions des gardes, à mémoriser l'emplacement des caméras du jardin de Versailles. Elle avait surtout évité de penser au petit écrin de velours caché dans sa poche intérieure, celui qui contenait le bouton de manchette en argent gravé aux initiales C.J.B.

Le secrétaire privé du Prince héritier s'appelait Alban Deschamps. Un homme d'environ soixante ans, mince, le visage creusé comme une pierre calcaire, vêtu d'un costume sombre d'une coupe si stricte qu'elle semblait taillée dans la règle de droit elle-même. Il la reçut debout derrière son bureau, sans lui offrir de siège.

— Capitaine Moreau, dit-il. La Maison du Prince a pris connaissance de votre nomination avec un certain étonnement.

— La sécurité de l'État s'étonne moins que la Maison du Prince, si vous permettez.

Deschamps ne permit pas. Son regard passa sur elle comme on survole un dossier mal classé.

— Le Commandant Renaud vous a-t-il communiqué nos consignes ? L'enquête ne doit pas interférer avec les affaires de la Couronne.

Élise croisa les mains derrière son dos, la position réglementaire, les épaules droites.

— Le Commandant Renaud m'a communiqué les limites de mon mandat. Je suis ici pour vérifier que l'hypothèse d'un acte isolé n'est pas démentie par les faits. Le Prince héritier a-t-il reçu des menaces récentes ?

Deschamps marqua un temps. Il y avait dans ce silence quelque chose de calculé, comme un comptable qui vérifie avant de céder une ligne de crédit.

— Le Prince Louis reçoit des menaces depuis qu'il sait lire, Capitaine. C'est le coût de la naissance. Des lettres anonymes, des diatribes sur internet, des graffiti sur les grilles du palais. Si nous devions signaler chacune d'elles à la sécurité, il faudrait un commissariat entier.

— Je ne parle pas de lettres anonymes.

Elle sortit de sa serviette une feuille pliée, photocopie d'un rapport interne que Renaud lui avait transmise sans commentaire la veille au soir — l'un des rares gestes du Commandant qui ressemblaient à de l'aide.

— Le 3 mars, la préfecture de police a enregistré une plainte déposée par votre cabinet. Une lettre manuscrite, sans timbre, glissée dans un livre de messe de la chapelle royale. Le procès-verbal indique que son contenu menaçait explicitement « ceux qui rêvent de graisser leur couronne avec la sueur du peuple ».

Deschamps blêmit imperceptiblement. Ce fut la seule fissure.

— Nous avons jugé prudent de ne pas donner de publicité à ce document.

— Vous avez jugé prudent de ne pas le signaler à la DGSI.

— La sécurité du Prince est une affaire de la Maison, Capitaine. Nous ne confions pas la clé de nos coffres à tous les serruriers de France.

Élise laissa la pique passer. Elle replia la feuille, lentement, comme si elle rangeait une pièce importante d'un jeu d'échecs.

— La lettre comportait-elle une signature ? Un symbole ?

Il y eut un nouveau silence. Deschamps se tourna vers la fenêtre, vers Paris qui s'étalait sous la brume matinale.

— Un lis, dit-il enfin. Un lis brisé.

Élise ne bougea pas. À l'intérieur, chaque nerf se tendit.

— Et vous n'avez pas jugé bon de transmettre cette information à la sécurité de l'État ?

— Le lis brisé est l'emblème d'une association d'anciens combattants royalistes, si j'ai bien compris. Nostalgiques d'un temps révolu, pardonnés au nom de la réconciliation nationale. Le Prince l'a su, il l'a noté, il a poursuivi son travail.

— Le Prince a poursuivi son travail, répéta Élise. Et son assassin présumé, le tireur Mercier, portait ce même lis brisé tatoué sur l'épaule gauche.

Deschamps détourna le regard. Il ouvrit un tiroir, le referma sans rien en sortir.

— Ce détail vous est communiqué par la morgue ? Sans l'aval de la Couronne ?

— La Couronne n'a pas d'aval sur la vérité, Monsieur. Seulement sur son calendrier.

Elle avança d'une pas dans le bureau, son ombre coupant la lumière grise qui venait des fenêtres.

— Le Prince avait-il un rendez-vous prévu le soir de l'attaque ?

La question sembla armer toute la mécanique de l'homme. Deschamps se raidit, ses épaules remontant d'un millimètre.

— Je ne vois pas de quoi vous parlez. Le Prince devait assister à une représentation privée au foyer du Grand Trianon, suivie d'un dîner avec la Reine et des diplomates suédois.

— C'est ce qu'indique l'agenda officiel. Mais l'agenda officiel ne mentionne pas la sortie qu'il a effectuée à vingt-et-une heures quarante-sept dans la galerie des Glaces, côté salon de la Paix, sans escorte protocolaire.

La phrase tomba comme un couperet. Deschamps se figea, les mains à plat sur le bureau.

— Comment êtes-vous au courant ?

— Les caméras du château se recouvrent, Monsieur. Personne ne pense à vérifier les angles morts. — Elle laissa la phrase s'installer. — Le Prince se rendait à une réunion tenue secrète, quelques mètres à peine de la jardin où la balle l'a frappé. Je n'ai pas encore déterminé avec qui.

— Ce n'est pas dans votre mandat.

— Tout est dans mon mandat, Monsieur. Mon mandat couvre tout ce que la Couronne veut cacher. — Elle leva la main avant qu'il ne proteste. — Je ne suis pas votre ennemie. Je veux simplement comprendre pourquoi un homme qui organisait une rencontre clandestine le soir de l'attentat a été plus facile à viser qu'un canard dans une mare.

Deschamps la dévisagea longuement. Sous la rigidité du fonctionnaire royal, quelque chose vacillait, une inquiétude plus profonde que la simple volonté de protéger la réputation d'une institution.

— Le Prince Louis, dit-il enfin, est un homme de conviction dans un monde où la conviction est une dette. Vous comprendriez — si jamais vous compreniez les cours — qu'il y a des parlementaires qui ne voient en la monarchie qu'une vieille serrure à forcer.

— Des parlementaires. Vous parlez de menaces venues du Palais Bourbon ?

— Je parle de courants. De factions qui veulent une république sans partage, ou une monarchie sans roi. Le Prince reçoit des visites discrètes, d'hommes et de femmes qui lui proposent des accommodements. Il écoute, il transige, il ne plie jamais.

Deschamps se leva. Ses mains tremblaient légèrement, la première faille véritable qu'Élise observât chez un homme pourtant entraîné à l'impassibilité.

— La rencontre à laquelle vous faites référence, je ne la connaissais pas.

Élise le déchiffra. La révélation était réelle. Le secrétaire privé ignora pendant une journée entière qu'une sortie secrète avait eu lieu dans l'agenda du Prince. Une faille de sécurité d'une ampleur monumentale, ou une marque de confiance réservée à quelqu'un d'autre.

— Qui gère l'agenda off-the-record du Prince ?

— Personne. C'est ce qui me trouble.

Deschamps se rassit, le souffle plus court. Il regarda Élise comme s'il voyait enfin la fonctionnaire de police derrière la fonctionnaire de police.

— Le Prince a un défaut, Capitaine. Il veut réconcilier des mondes qui se détestent. Il rencontre des gens hors agenda quand il estime que la hiérarchie officielle ferait peser trop de poids sur la conversation. Sa gouvernante, madame Vautrin, est la seule à connaître ces rendez-vous.

— Madame Vautrin a-t-elle été informée de l'attaque ?

— Elle est effondrée. Elle ne quitte plus ses appartements.

Élise nota mentalement le nom. Elle remit le rapport dans sa serviette, ferma le fermoir métallique d'un geste sec.

— Il me faut accéder aux appartements personnels du Prince. Au journal, si journal il y a, à son bureau, à ses agendas personnels.

Deschamps ouvrit la bouche pour refuser, puis la referma. Quelque chose dans sa détermination à elle, ou dans sa propre angoisse, le fit reculer.

— Si vous y allez seule, vous irez avec trois gardes de la Couronne qui ne vous quitteront pas d'une semelle. Et tout ce que vous toucherez devra être consigné.

— Je n'ai pas l'habitude de voler des preuves.

C'était un mensonge. Le bouton de manchette en argent pesait dans sa poche comme une seconde conscience.

Deschamps tendit une main vers le téléphone.

— Je vais appeler le chef de la sécurité du palais pour organiser votre accès. Ce sera fait cet après-midi.

— Cet après-midi, c'est trop tard pour les cendres.

— Les cendres ?

— Rien. Une expression.

Elle le laissa prendre son appel, sortit dans le couloir lambrissé, s'adossa un instant au chambranle de la porte. Le cœur battait plus vite que la raison ne l'autorisait.

Le Prince avait eu une réunion secrète la nuit de l'attaque. Une réunion dont le secrétaire privé ignorait tout, que sa gouvernante seule connaissait. Et quelqu'un avait tiré exactement à ce moment-là, dans ce lieu précis, sur un roi qu'on ne voulait pas voir négocier avec les ennemis de la couronne.

Dans sa poche, la petite boîte en velours semblait soudain plus lourde. Les initiales C.J.B. dansaient sous ses doigts comme un fil qu'elle n'osait pas encore tirer de peur de faire s'effondrer tout le métier à tisser.

Elle sortit son téléphone. Pas d'appels manqués.

Son père, elle le savait, ne répondrait jamais avant midi.

Pour l'instant, il fallait trouver cette gouvernante, madame Vautrin, avant que la Couronne ne décide qu'elle avait trop parlé aux morts.

Le couloir du Palais-Royal l'avala dans son ombre dorée.