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Le Lys de Fer

Lire le chapitre 5: The Debt Collector

La maison de son père sentait le tabac froid et le café brûlé. Élise poussa la porte du jardinet de la rue des Vinaigriers et trouva Paul Moreau assis sous le tilleul, une gazette ouverte sur les genoux mais les yeux perdus dans la haie de troènes. Il ne l'entendit pas arriver.

« Tu lis à l'envers, papa. »

Il sursauta. « Élise. » Le journal glissa sur le gravier. Il se leva un peu trop vite, un peu trop raide, et la serra contre lui avec cette hésitation qu'elle connaissait bien — celle de quelqu'un qui craint de casser son enfant. « Qu'est-ce qui t'amène ? Tu m'avais pas dit que tu passais.

— Je passe. C'est permis ? »

Sa main s'attarda sur son épaule une seconde de trop. « Bien sûr. Viens. Je te sers un café. »

À l'intérieur, la cuisine n'avait pas changé depuis les années où sa mère tirait encore les rideaux et chantait des airs d'opéra en faisant la vaisselle. Paul Moreau avait arrêté l'horloge après l'enterrement et ne l'avait jamais remontée. Le temps, ici, n'avançait plus.

Il versa deux tasses sans demander, la poussa vers la table, et s'assit en face d'elle. Sur le buffet, une pile de courriers jaunis était tenue par une pierre de silex qu'il rapportait de ses promenades du dimanche.

« T'as un rapport avec la fusillade du prince, dit-il sans préambule. C'est pour ça que t'es là. »

Élise ne fut pas surprise. Son père avait été policier pendant trente-sept ans. Il sniffait les mensonges comme d'autres le pinard.

« J'ai besoin de connaître la famille royale, dit-elle. Pas les articles officiels. La chair et les os. »

Il but une gorgée, fit la grimace — le café était trop fort — puis posa la tasse avec soin. « La chair et les os. Pourquoi ?

— Parce que quelqu'un a tiré sur le dauphin, et que personne ne veut que je découvre qui. »

Le silence dura assez longtemps pour qu'Élise entende le grésillement du vieux frigo. Son père regarda ses mains : des mains larges, crevassées par les menottes et les paperasses, un léger tremblement dans les doigts qu'elle n'avait jamais remarqué avant.

« Le duc de Lussac, dit-il enfin. C'est le plus proche conseiller du roi. Il tient la cour comme un majordome tient une maison — il sait où sont les couteaux et qui a les mains sales. Le dauphin, c'est... » Il chercha un mot. « C'est un raffiné. Les livres, la musique. Pas un soldat, pas un homme de terrain. Il aime les complots de salon qui n'aboutissent jamais.

— Et la reine ?

— La reine est une morte qui a oublié de tomber. Depuis la mort de son propre frère à Vienne, il y a quinze ans, elle vit dans le noir. Elle voit son fils comme une insulte à sa douleur. »

Élise le fixa. « Tu m'avais jamais parlé de tout ça.

— Tu m'avais jamais demandé. »

Elle finit son café. Quelque chose clochait. Les yeux de son père évitaient les siens comme des panneaux indicateurs cassés. Elle regarda la pile de courriers et vit une enveloppe au coin supérieur frappé d'un sceau bleu et or — un cachet de cire, pas un timbre. Elle tendit la main.

« Ne touche pas. »

Le ton était sec. Militaire. Élise retint son geste et le regarda. Paul Moreau avait pâli sous son hâle de jardinier du dimanche.

« C'est quoi ? »

Rien. Un silence de plomb. Il serra sa mâchoire, et Élise vit dans ce tic le vieil homme qu'il avait été, celui qui faisait craquer les petites frappes du XVIIIe arrondissement sous ses interrogatoires.

« Des dettes, murmura-t-il. J'ai des dettes. »

Élise se recula sur la chaise. Son père avait été un homme prudent — trop prudent, accusait sa mère — qui vérifiait trois fois ses comptes avant de payer l'électricité. Des dettes. L'idée était absurde.

« Combien ?

— Ça te regarde pas.

— Papa.

— Écoute. » Il posa ses deux paumes à plat sur la toile cirée, comme pour s'ancrer. « Ces gens — la cour, les ministères — ils jouent à un jeu qu'on comprend pas. Moi, je suis qu'un vieux flic retraité. J'ai fait une bêtise. Une seule. J'ai voulu t'aider, à ta sortie de l'école de police, et j'ai emprunté à un homme qu'il fallait pas. »

Élise sentit son cœur se serrer. Le ministère de l'Intérieur, à l'instant même, avait brandi sa famille comme une arme contre elle. Et voilà que son père, lui, avait déjà mis la famille dans la gueule du loup.

« Qui ?

— Un financier. Un certain Duval. »

Le nom ne lui disait rien. Mais elle nota la façon dont son père le prononçait : les lèvres pincées, comme on dit le nom d'un chien qu'on a déjà trouvé accroupi dans le potager.

« Duval a des accointances. »

— C'est un usurier prudent. Il prête pas sans intérêts, mais il protège ses placements. Et lui, il est bien placé. Il travaille pour les Béarn-Armagnac. »

Élise aurait lâché sa tasse si elle ne l'avait pas déjà posée. Béarn-Armagnac. Le nom du vieux Charles-Jean, celui qui avait commandé les paires de boutons de manchette au lys d'argent, leur version intacte et leur version brisée.

« Comment tu sais ça ? »

Son père esquiva d'un haussement d'épaules. « Il me l'a dit. Quand on signe, on sait pour qui on signe. Tu crois que je l'aurais fait sinon ? Un Moreau travaille pas pour n'importe qui. »

Un Moreau. Le mot était trop appuyé, trop délibéré, pour être une simple fierté familiale. Il mentait par omission. Élise le connaissait assez pour le lire comme un rapport de garde à vue : il donnait la direction vraie, mais il cachait l'essentiel.

« Tu paies combien par mois ?

— Assez.

— Papa.

— J'ai dit, assez. » Il se leva et alla remplir sa tasse au percolateur, tournant le dos à sa fille. « Tu devrais pas creuser dans cette direction, Élise. Les Béarn-Armagnac, c'est pas des nobles de pacotille. C'est du vieux sang. Le vieux sang, il pardonne pas.

— C'est pour ça qu'ils ont voulu tuer le dauphin ?

— Je sais pas. Je veux pas savoir. »

Le dos s'était raidi. La nuque, où les cheveux grisonnaient en col blanc, était tendue comme une corde d'arc. Élise aurait pu insister. Elle savait qu'il aurait cédé, à force, parce qu'il était plus policier que prudent et que la vérité le démangeait depuis trop longtemps. Mais elle pensa à la menace du ministre, le matin même — *Votre père, votre sœur, la petite*. Et elle comprit qu'elle n'avait pas le droit d'ajouter son propre poids à celui de Duval sur les épaules de cet homme.

« Je dois y aller, dit-elle. J'ai une visite cet après-midi. »

Il se retourna, soulagé d'un air qu'il croyait invisible. « La famille ?

— La gouvernante du prince. »

Il hocha la tête, sans poser de question, et la raccompagna jusqu'au portail. Avant qu'il ne referme le battant, il mit une main sur la joue de sa fille, comme il le faisait quand elle était petite et qu'elle avait pleuré.

« Fais attention, murmura-t-il. Le vieux sang, il pardonne pas. Mais il oublie pas, non plus. Et ceux qui oublient qu'ils sont vus... »

Il ne finit pas. Il ferma le portail.

Élise remonta dans sa voiture, claqua la portière, et resta un instant sans rien faire. Le nom roulait dans sa tête comme une balle perdue : Duval. Béarn-Armagnac. Le même réseau.

Son téléphone vibra. Un message du standard du ministère : *Entretien de coordination, 16h00, salle de la Commanderie, Palais de l'Intérieur. Confirmation de présence requise.*

La réunion où elle devrait mentir. Son père. La Ligue du Lis. Et puis ce qu'il avait dit, au moment de la quitter, avec une insistance trop lourde pour une simple mise en garde : *ceux qui oublient qu'ils sont vus.* Comme si c'était elle qui était regardée.

Elle regarda le battant clos, la peinture écaillée, les tuiles affaissées. Son père était en train de payer, goutte à goutte, une dette qu'il n'avait pu contracter que pour elle. Elle le savait maintenant avec une certitude froide, un poids que rien ne pouvait défaire. Il avait emprunté pour elle. Et Duval, qui travaillait pour Béarn-Armagnac, avait tenu la corde. Quelqu'un avait voulu de son père comme point d'appui, dès longtemps avant la fusillade — ou bien la fusillade était arrivée après, comme une coïncidence trop ordonnée pour en être une.

Elle démarra et prit la route de Versailles. Il allait falloir une autre visite à Mme Vautrin, la gouvernante. Et une autre à son père, une fois que la salle de la Commanderie serait derrière elle.

En passant devant le palais de l'Élysée, elle vit une berline noire immatriculée au palais royal stationnée près de l'entrée de service. Les rideaux étaient tirés. Un homme en costume sombre attendait près de la portière arrière.

Elle ne ralentit pas. Mais elle prit le temps de mémoriser le visage de l'homme avant que la circulation ne le lui dérobe : des traits durs, une balafre ancienne au menton, et une rosette discrète à la boutonnière — du même bleu or que le sceau sur la lettre de son père.