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Le Lys de Fer

Lire le chapitre 6: Under the Chandeliers

La salle des fêtes du palais de l'Élysée brillait de mille feux sous les chandeliers de cristal, et Élise Moreau avait l'impression d'être un corbeau posé au milieu d'une volière de paons dorés. Sa robe noire, empruntée à sa cousine, la distinguait à peine des serveurs en livrée qui glissaient entre les invités avec des plateaux d'argent. Elle avait glissé son arme de service dans une pochette intérieure cousue à la hâte, et chaque pas sur le parquet ciré lui semblait un mensonge.

Le roi Charles XI trônait au centre d'un cercle d'admirateurs, sa barbe blanche taillée au cordeau, son sourire aussi poli qu'une lame d'acier. Il portait le collier de l'Ordre du Saint-Esprit, et ses yeux fatigués parcouraient la foule avec une méfiance que seuls les vieux monarques savent cultiver. À ses côtés, la reine mère, une silhouette raide sous un diadème de saphirs, parlait par monosyllabes à un ambassadeur étranger.

Élise s'était frayé un chemin vers le buffet lorsque son regard croisa celui de Commandant Renaud, posté près d'une colonne de marbre. Il lui fit un signe imperceptible de la tête, puis détourna les yeux. Il savait qu'elle était là contre la volonté du ministre, sur ordre direct du chef de la sécurité royale qui l'avait convoquée pour une « observation discrète » de ce gala annuel réunissant les familles de la cour et les puissances de l'argent.

Elle prit une coupe de champagne qu'elle ne but pas et s'adossa à la rambarde de la mezzanine surplombant la salle. D'ici, elle dominait le champ de bataille.

C'est là qu'elle les vit.

Le prince Philippe, frère cadet du Crown Prince blessé, se tenait à l'écart, près des baies vitrées donnant sur les jardins. Il ne ressemblait guère à son aîné sur les portraits officiels : là où Louis avait une allure martiale, Philippe était plus mince, presque effacé, mais son regard portait une intensité fiévreuse. Et il parlait avec un homme qu'Élise avait appris à reconnaître en quarante-huit heures.

Duval.

Le financier était tel qu'elle l'avait imaginé : robuste, la barbe grise taillée court, un costume de coupe anglaise qui coûtait plus que le salaire annuel d'un officier. Il tenait une flûte de champagne comme s'il inspectait un échantillon de produit, et il parlait à voix basse, penché vers Philippe avec la familiarité d'un homme qui a l'habitude d'être écouté.

Élise les observa longer la baie vitrée jusqu'à une alcôve en retrait, derrière un groupe de vieilles baronnes qui discutait de la chasse à cour. Elle fit semblant d'examiner un tableau de maître accroché près de l'alcôve, juste assez proche pour capter des bribes.

« … les dispositions sont prises, monsieur le prince. Votre déplacement est sécurisé, mais je préférerais que vous consultiez mes associés avant de… »

La voix de Duval se perdit dans un rire collectif. Élise tendit l'oreille, mais Philippe répondit à voix trop basse. Elle vit seulement ses lèvres former un mot qui ressemblait à « délai », et Duval secouer la tête avec un geste de dénégation.

Puis Philippe tourna la tête, et leurs regards se croisèrent un instant. Il sourit, un sourire froid et précis, avant de se détourner vers le jardin. Duval suivit son regard, vit Élise, et son expression se durcit d'un rien. Il lui adressa un signe de tête poli, trop appuyé, et s'éloigna avec Philippe vers les portes-fenêtres.

Élise resta immobile, le cœur battant un peu plus vite. Pourquoi le frère du prince blessé discutait-il à voix basse avec le financier qui tenait les dettes de son père dans ses carnets ?

Une main se posa sur son avant-bras.

« Capitaine Moreau. Quelle surprise de vous voir parmi les paons. »

Elle se retourna. La duchesse Marie de Vaudreuil se tenait là, radieuse dans une robe bleu nuit qui dévoilait ses épaules pâles, un collier de perles fines serrant son cou. Elle était plus âgée que sur les photos de presse, ses yeux gris-vert marqués d'une lassitude élégante, mais son port de reine n'avait rien perdu.

« Votre Altesse, » répondit Élise, s'inclinant avec une raideur qu'elle espéra déguiser en déférence. « Je ne m'attendais pas à être remarquée. »

« Dans cette assemblée, une femme seule qui observe et ne parle à personne est soit une espionne, soit une malheureuse. » La duchesse sourit, mais ses yeux restèrent inquisiteurs. « Et vous n'avez pas l'allure d'une malheureuse. »

Élise soutint son regard. Marie de Vaudreuil avait été la maîtresse officieuse du Crown Prince Louis pendant deux ans, avant que les exigences de la raison d'État ne brisent leur liaison. Chaque journal de France avait raconté leur rupture comme un fait divers de tragédie antique. La rumeur voulait qu'elle ait gardé des lettres, des confidences, peut-être des secrets.

« On m'a demandé d'observer la sécurité du gala, dit Élise. Une formalité sinistre, après l'attentat. »

L'expression de la duchesse se voila brièvement. « Louis. Oui. Comment se porte-t-il ? Personne ne me dit la vérité, ici, seulement des formules de cour. »

Élise hésita. C'était une occasion que tout enquêteur aurait saisi : la femme qui avait connu le prince de façon intime pouvait savoir des choses que les archives officielles taisaient. Mais l'instinct de prudence la retint. « Il se remet, dit-elle prudemment. Les médecins sont confiants. »

« Les médecins sont toujours confiants quand on les paie pour l'être, » murmura la duchesse. Elle remonta sa manche pour ajuster son bracelet de diamants, et c'est à cet instant qu'Élise la vit.

À l'intérieur du poignet gauche, sous l'os saillant, un petit tatouage en forme de lis brisé, à peine plus grand qu'un ongle.

Élise sentit son sang se glacer. Elle avait vu ce dessin précis, cette cassure caractéristique, sur le corps de Mercier dans la morgue.

Elle détourna les yeux avant que la duchesse ne s'en aperçoive, mais son esprit tournait déjà à toute vitesse. Mercier, le tueur, portait la marque de la Ligue du Lis. La duchesse Marie, ancienne amante du Crown Prince lui-même, portait le même insigne.

« Vous êtes pâle, capitaine, dit la duchesse, un sourire incertain aux lèvres. La chaleur ? Le champagne ? »

« Un peu de fatigue, Votre Altesse. Les journées sont longues, ces temps-ci. »

La duchesse acquiesça, puis baissa sa manche avec un geste délicat qui semblait calculé, comme si elle savait exactement ce qu'Élise venait de voir. « Je connais les longues journées, capitaine. Et les nuits plus longues encore. Si vous avez besoin de… perspective sur certaines choses, je serais ravie de vous recevoir. Mes appartements sont au Palais-Royal. » Elle sortit une carte de visite de son réticule et la tendit entre deux doigts gantés de soie. « Quand vous voudrez. »

Elle s'éloigna sans attendre de réponse, laissant Élise avec le poids de cette carte dans la main, plus lourde que l'acier de son arme.

Élise la glissa dans sa pochette et leva les yeux, cherchant Philippe et Duval dans la foule. Mais les deux hommes avaient disparu.

Son téléphone vibra. Un message de Renaud : « On se voit demain. Vous êtes suivie depuis l'arcade sud. Ne rentrez pas directement. »

Elle regarda autour d'elle sans en avoir l'air. L'arcade sud donnait sur les cuisines et les garages. Qui lui filait le train ? Un agent de la DGSI du ministre ? Un homme de la Ligue ? Quelqu'un de la cour de Duval ?

Elle se dirigea vers les portes principales, salua d'un signe de tête le maître d'hôtel qui lui rendit son manteau, et sortit dans la nuit parisienne. Les réverbères jetaient des flaques d'or sur le trottoir mouillé, et le palais derrière elle brillait comme une forteresse de mensonges.

Elle savait maintenant que la duchesse avait le tatouage. Elle savait que Philippe et Duval complotaient à voix basse. Mais elle ne savait pas encore si ces deux faits étaient liés, ni où menait le fil rouge qui semblait courir sous toute cette affaire.

Elle remonta le col de son manteau, se fondit dans la première ruelle, et commença à doubler son chemin pour semer celui qui la suivait.

Le lis brisé s'était déployé.