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Le Lys de Fer

Lire le chapitre 7: The Alibi's Flaw

La pluie battait les vitres du ministère de l’Intérieur quand Élise poussa la porte du bureau des archives administratives. L’horloge murale indiquait 10h47. Encore cinq heures avant la réunion du ministre, cinq heures pour trouver une faille dans le récit officiel.

Le planton, un jeune homme au visage boutonneux nommé Leclerc selon son badge, leva des yeux surpris. On ne voyait pas souvent d’officiers de la Sûreté dans cette pièce poussiéreuse, et encore moins des capitaines qui exigeaient des documents avec l’autorité d’une femme deux fois son âge.

« Le dossier de l’attaque du Palais-Royal, daté du 12 mars. L’intégralité. »

Leclerc cligna des paupières. « Capitaine, ce dossier est classé — »

« Secret-défense, je sais. Voici ma délégation. » Elle sortit le papier signé du ministre lui-même, celui qu’on lui avait donné pour la couvrir, pas pour enquêter. La beauté de l’hypocrisie : l’autorisation officielle d’enquêter couvrait tout, même ce que ses supérieurs auraient préféré qu’elle ne voie pas.

Leclerc examina le document, puis se leva sans un mot. Il disparut derrière une rangée de classeurs métalliques.

Élise resta plantée, les mains croisées derrière le dos. La pièce sentait le papier moisi et l’encre sèche. Sur le mur, un portrait du roi François IX portait l’uniforme de la Garde royale, son visage figé dans cette expression de bonté paternelle que la propagande affectionnait. Elle détourna le regard.

Leclerc revint avec une chemise cartonnée beige, épaisse de trois centimètres. « Vous avez une heure. Pas une de plus. Je dois noter chaque consultation. »

Elle s’installa à une table de lecture sous la fenêtre, ouvrit le dossier. Les premières pages étaient du formulaire : rapports de police préliminaires, constats médicaux, plans du Palais-Royal. Elle les parcourut rapidement, cherchant ce qu’on ne lui avait pas montré — la chronologie officielle.

Elle la trouva à la page 47, annexée par le cabinet du ministre lui-même.

Le document était net, datylographié, avec des horodatages précis. Elle le lut trois fois.

*20h42 — Le Prince Louis regagne ses appartements privés après le dîner de gala.* *20h50 — Le secrétaire Deschamps confirme que Son Altesse est dans son cabinet de travail, porte close.* *21h15 — Le Prince demande du café par l’intermédiaire du valet de service.* *21h30 — Un coup de feu est entendu depuis les jardins. La garde intervient.* *21h32 — Le corps de Mercier est découvert près de la serre. Le Prince est retrouvé indemne dans son cabinet, le verrou tiré.*

Un verrou tiré. C’était le pivot de tout le récit — Louis n’aurait pas pu quitter son cabinet sans que quelqu’un l’entende déverrouiller la porte. Mais ce détail, cette certitude, reposait sur la parole d’un seul homme.

Élise relut la ligne du café. *Le valet de service.* Un nom, en marge, griffonné d’une écriture différente : L. Marchand.

Elle se leva, rapporta le dossier à Leclerc. « Le valet Marchand travaille encore au Palais-Royal ? »

Leclerc haussa les épaules. « Les domestiques, je ne sais pas. C’est le personnel du château, pas le nôtre. »

Élise sortit du ministère sous une pluie fine et tenace. Elle avait une autorisation pour le Palais-Royal — celle de Renaud, qui devait expirer avant la tombée de la nuit. Mme Vautrin, la gouvernante, était dans sa liste. Mais il y avait d’abord cette contradiction à éclaircir.

Elle prit le métro jusqu’à la station Palais-Royal, ressortit sous les arcades. L’huissier de service du pavillon d’entrée la reconnut — on l’avait déjà vue deux fois, et sa réputation de fouineuse commençait à circuler, elle le sentait dans la manière qu’il eut de la dévisager avant de la laisser passer.

Elle traversa la cour d’honneur, croisa deux gardes qui la saluèrent sans chaleur. Sur sa gauche, elle aperçut le portail de la serre, là où le corps de Mercier avait été trouvé. La scène était déjà nette — on avait lavé la pierre, arraché les massifs de buis qui avaient pu porter du sang. Méthodique.

Une femme de chambre en tablier gris sortait par une porte de service, un panier de linge sur la hanche. Élise feignait de consulter son carnet quand la femme passa près d’elle. Elle l’interpella :

« Vous travaillez aux étages ? »

La femme s’arrêta, méfiante. « Aux appartements de la reine mère. Pourquoi ? »

« Vous connaissez L. Marchand, un valet de service ? »

Le visage de la femme se ferma. « On ne parle pas entre services, madame la capitaine. Chacun son étage, c’est comme ça. » Elle accéléra le pas.

Élise n’insista pas. Il y avait un autre chemin.

Elle trouva la salle des domestiques au sous-sol, une pièce basse de plafond, avec dans un angle une petite table à café et des vestes accrochées à des patères en bois. Un homme âgé, en veste noire, la regarda entrer.

« Vous n’avez pas le droit d’être ici », dit-il sans bouger.

« Je cherche L. Marchand. »

L’homme éclata d’un rire court, sans joie. « Marchand. Il est plus chez nous depuis trois jours. »

« Que voulez-vous dire ? »

« Il a donné sa démission. Parti comme ça, le lendemain de l’attaque. Il n’a même pas attendu sa quinzaine. » L’homme se pencha vers elle. « Vous savez ce que je pense, madame la capitaine ? »

Elle soutint son regard. « Dites-moi. »

« Je pense qu’il avait peur. Marchand était un nerveux, toujours à regarder par-dessus son épaule. Mais depuis l’attaque, c’était pire. Il répétait qu’il avait vu quelque chose, qu’il fallait qu’il parte. » Il haussa les épaules. « Moi, je lui ai dit : qu’est-ce que tu as vu ? Rien, il répondait. Rien du tout. C’est bien le problème. »

Élise sentit son pouls s’accélérer. « Il a dit ça mot pour mot ? Que “rien” était le problème ? »

« À peu près. Il buvait un café, il tremblait. J’ai cru qu’il avait un mauvais coup de fièvre. »

« Où est-il parti ? Il vous a donné une adresse ? »

L’homme secoua la tête. « Il n’a rien dit. Juste qu’il prenait le train du soir. Je l’ai pas cru, d’ailleurs. Le train du soir va seulement jusqu’à Tours, il y a pas grand-chose là-bas. » Il la toisa. « Mais vous, vous le cherchez pour quoi ? Vous êtes de la police ? »

Elle hésita une seconde. « Sécurité de l’État. Merci. »

Elle remonta à l’air libre, les mains froides malgré la pluie qui avait cessé. Marchand avait vu quelque chose. Et il avait disparu.

La chronologie officielle disait que le Prince était dans son cabinet, verrou tiré, qu’il n’aurait pas pu se trouver près des jardins à l’heure du coup de feu. Mais si un homme du service avait vu le contraire — s’il avait vu Louis dehors — alors toute l’architecture de l’enquête s’écroulait.

Et quelqu’un, très vite, avait fait taire ce témoin.

Elle sortit son téléphone, composa un numéro. À la deuxième sonnerie, une voix rauque répondit : « Moreau ? »

« Renaud. Le valet Marchand a disparu la nuit même de l’attaque. Il avait peur — il disait avoir vu quelque chose. Je dois le retrouver. »

Silence à l’autre bout. « Vous avez une piste ? »

« Le train du soir pour Tours. Il est parti sans rien dire. Je veux vérifier les listes de passagers de la SNCF — vous pouvez me les obtenir ? »

« Je peux essayer. Mais Élise… » Il baissa la voix. « Si quelqu’un d’autre a déjà fait disparaître ce valet, vous avancez sur un terrain où l’on enterre les témoins. Vous le savez. »

Elle raccrocha sans répondre. Le soleil perçait enfin les nuages, jetant une lumière oblique sur les toits du Palais-Royal.

Elle n’avait plus l’autorisation pour les appartements du Prince — elle l’avait gaspillée à courir après les domestiques. Mme Vautrin attendrait. Le ministère attendrait. Marchand, lui, avait une nuit d’avance.

Elle prit son téléphone, envoya un message à un contact de la gendarmerie de Tours, un ancien camarade de promotion qui pouvait faire une recherche discrète dans les fichiers d’hébergement. Puis elle fit ce qu’elle faisait toujours dans ces moments-là : elle resserra les pans de vieille douleur qu’elle portait sous l’uniforme et avança.

Le train du soir allait à Tours. Mais les hommes qui voulaient faire taire un témoin ne prenaient pas le train. Ils avaient déjà les moyens de faire disparaître un domestique sans laisser de trace.

À moins que Marchand n’ait été plus prudent qu’eux.

Reste en vie, se dit-elle. Où que tu sois, reste en vie.