Lumen Reads

Le Marché du Photographe

Lire le chapitre 10: The Plate of the Massacre

La chambre noire sentait le vinaigre et le collodion humide. Émile avait barricadé la porte avec une commode et un fauteuil que Toussaint ne lui pardonnerait jamais d'avoir déplacés. Dehors, la rue grondait encore des échos lointains d'une fusillade—ou était-ce le tonnerre ? À Paris, en cette semaine de mai, on ne distinguait plus les deux.

Il trempa ses doigts dans le bain de développement et compta les secondes dans sa tête. Douze. Quinze. Il souleva la plaque de verre à la lumière de la lanterne rouge.

Et il laissa échapper un juron qui fit sursauter Toussaint, qui montait la garde dans la pièce voisine.

— Quoi ? demanda le vieux typographe à travers la cloison.

— Rien. Une vieille plaque. Elle a mal vieilli.

Mais ce n'était pas vrai. La plaque était parfaite, et c'était précisément ce qui la rendait intolérable.

Émile posa le verre sur le comptoir de bois et fixa l'image qui s'y révélait. Il se souvint du jour où il l'avait prise. Deux semaines plus tôt, en remontant du faubourg Saint-Antoine après une série de clichés des barricades. Il avait entendu les détonations du côté de la place Voltaire et s'était approché, appareil à la main, réflexe de photographe plus fort que l'instinct de survie.

Ce qu'il avait vu ce jour-là l'avait poursuivi dans ses cauchemars pendant plusieurs nuits. Et aujourd'hui, la réalité granuleuse sur cette plaque de verre était pire que le souvenir.

Vingt-trois corps. Il les avait comptés. Des hommes, deux femmes, peut-être un adolescent. Entassés contre le mur d'une maison effondrée, les fédérés encore vêtus de leurs uniformes improvisés, quelques-uns en chemise, fusillés à bout portant, les bras encore levés comme pour se rendre.

Mais ce que la plaque montrait, et que le souvenir n'avait pas retenu avec cette précision clinique, c'était la position des corps. Trop parfaite. Comme une mise en scène. Les hommes gisaient en rang presque régulier, les impacts groupés au même niveau de la poitrine. Des exécutions de masse par un peloton discipliné.

L'angle des visages, pourtant, le dérangeait davantage. Aucun ne portait les marques de la lutte. Pas de poudre, pas de sang sur les mains, pas d'armes éparses autour d'eux. Ceux qui se battent ne meurent pas les mains ouvertes.

Émile retourna la plaque pour ne plus voir les yeux de la femme au premier plan. Elle avait peut-être trente ans. Une ouvrière. Les mains dans le dos—attachées, il le voyait maintenant, un détail que son œil de reporter avait laissé passer la première fois. Elle avait été ligotée avant d'être abattue.

Ces hommes et ces femmes n'avaient pas combattu. Ils avaient été capturés, puis exécutés.

Et c'était la version d'un massacre communard que les Versaillais souhaitaient peut-être voir publiée.

Émile se passa une main sur la joue, sentit la barbe de trois jours. Les morts du mur n'étaient pas des fédérés combattants. En y réfléchissant—et le temps passé dans la chambre noire favorisait les réflexions—il réalisait que l'arrière-plan montrait un drapeau rouge qui ne tombait pas, mais qui avait été posé au sol intentionnellement, comme un accessoire. Un drapeau rouge au premier plan et des corps d'ouvriers : la légende s'écrirait toute seule.

Communards sauvages, massacrant leurs propres frères dans leur retraite.

Ou pire : la preuve que l'armée versaillaise avait méthodiquement exécuté des prisonniers, et que quelqu'un voulait retourner l'image contre les communards survivants.

La main d'Émile trembla alors qu'il sortait une nouvelle plaque vierge de sa réserve. Il fixa l'ancienne à l'aide de deux pinces de bois, alluma la lampe à alcool, et prépara son appareil reproducteur. Il photographiait la photographie. Une copie pour ses archives. Une qui ne porterait pas l'empreinte de ses doigts sur le négatif original.

Le processus ne prit que dix minutes. Il fit glisser la copie fraîche dans une enveloppe noire et la scella dans le double fond de sa boîte d'objectifs—là où il cachait ses négatifs par-dessus lesquels il ne voulait pas que Toussaint, ni Delacroix, ni Moreau, ni personne d'autre ne mettent la main.

L'original, il le glissa dans un cylindre de cuivre qu'il gardait normalement pour ses pinceaux d'impression. Il le dissimula entre le mur et le tuyau de poêle qui courait derrière la commode qu'il avait déplacée.

Quand ce fut fait, il respira. Mal.

— Toussaint, dit-il en ouvrant la cloison. Tu as déjà entendu parler d'une exécution place Voltaire il y a une dizaine de jours ?

Le vieil homme leva les yeux de son composteur, où il alignait des caractères de plomb sans conviction. Ses doigts noirs d'encre se figèrent.

— La place Voltaire ? Pourquoi demandes-tu ça ?

— J'ai retrouvé une vieille plaque. Des corps. Fusillés contre un mur, les mains liées.

Toussaint reposa son composteur. Il ôta ses lunettes, se frotta l'arête du nez.

— Il y a eu une exécution, oui. La rumeur dit qu'un peloton de la garde nationale a été surpris en train d'exécuter des prisonniers versaillais. Le Comité central a ordonné une enquête. Delacroix a fait sa propre enquête parallèle.

Émile fronça les sourcils.

— Delacroix a enquêté ?

— Il s'est rendu sur place, en personne, d'après ce qu'on m'a dit. Il a interrogé les témoins. Il a conclu que les corps étaient ceux de communards déserteurs, exécutés par des francs-tireurs versaillais infiltrés.

— Et c'est ce qu'il a publié ?

— Justement non, mon ami. Il n'a publié rien du tout. L'affaire a été étouffée. Il y a des choses que le gouvernement de la Commune ne veut pas voir imprimées, lui non plus.

Émile retourna devant la table de développement, considéra le cylindre de cuivre que l'on ne devinait plus derrière le tuyau. Vingt-trois morts. Et Delacroix s'était rendu sur place en personne, deux semaines avant de signer un pacte secret avec le gouvernement versaillais contre de l'or.

Un pacte que la photographie de Céleste avait surpris.

Un tissu d'accords cachés commençait à se dessiner sous la surface des barricades, et Émile se trouvait au centre d'une toile dont il ne voyait encore que les fils les plus grossiers.

Il retourna dans la chambre noire, saisit le cylindre de cuivre, et le cacha ailleurs. Il savait que c'était insensé : cacher une preuve pour se protéger d'une autre. Mais s'il survivait aux prochains jours, il aurait besoin de documenter tout : le pacte de Delacroix avec de Valois, l'or de Van der Meer, et maintenant ces corps alignés qu'il avait été le seul à photographier avant que quelqu'un ne fasse disparaître la scène.

Un photographe ne survit pas en témoignant des massacres. Émile connaissait plus de confrères morts pour l'avoir oublié que de fédérés tombés les armes à la main.

Mais il avait aussi appris, en Crimée et au Mexique et dans les rues ensanglantées de Paris, qu'il y avait une différence entre être un lâche prudent et être complice du silence.

Il sortit dans la pièce principale, s'assit face à Toussaint, et posa son étui de plaques sur la table entre eux.

— Si je ne reviens pas d'ici quarante-huit heures, dit-il, ouvre cet étui. Il y a trois plaques. La troisième, celle qui est marquée d'un trait rouge sur le côté, développe-la toi-même. Ensuite, fais ce que ton instinct te dira.

Toussaint considéra l'étui sans y toucher.

— Tu me demandes de choisir un camp.

— Je te demande de témoigner. C'est différent.

— C'est la même chose, dans cette ville, en ce moment. Choisir de témoigner est un acte de guerre.

Émile se leva. Il remit son manteau encore humide, vérifia le revolver que Moreau lui avait remis, et se dirigea vers la fenêtre. Dehors, les toits de Paris semblaient calmes, comme si la ville entière retenait son souffle avant l'orage final.

Vingt-trois corps contre un mur, bras levés, mains liées.

Et quelque part, dans une cellule de Mont-Valérien, un frère peut-être vivant, peut-être mort, peut-être un traitre.

Le choix de Toussaint était plus clair que le sien.