Le Marché du Photographe
Lire le chapitre 13: The Healer's Fee
La douleur était un animal vivant. Elle mordait, tirait, redessinait les contours du monde en filaments rouges. Émile ne savait plus depuis combien de temps ils marchaient, ou plutôt rampaient, dans ce dédale d'arrière-cours et de passages que Céleste semblait connaître par cœur. Son bras droit pendait, inerte, une chaleur sombre s'échappant de son épaule. Le sang avait traversé son manteau et dégoulinait dans sa manche, chaque pas un coup de poignard.
« Encore un peu », dit Céleste sans se retourner.
Elle avançait avec une économie de mouvements qui trahissait l'habitude de la douleur. Sa propre blessure devait la tarauder, mais elle ne montrait rien. La rue était silencieuse. Les fenêtres closes. Un Paris en apnée.
Ils s'arrêtèrent devant une porte basse, presque invisible entre deux immeubles crevassés par les obus. Céleste frappa selon un rythme précis : trois coups, une pause, deux coups. La porte s'ouvrit de quelques centimètres. Une paire d'yeux apparut dans l'entrebâillement.
« C'est moi », dit-elle simplement.
La porte s'ouvrit davantage. Un homme petit, trapu, le visage cramoisi marqué par des années de combat, les examina tour à tour. Son regard s'attarda sur l'épaule d'Émile.
« Il saigne sur mon plancher.
— Il saignera par terre si tu ne le prends pas, répondit-elle en passant devant lui.
La pièce sentait l'éther et le pain brûlé. Un poêle de fonte ronflait dans un coin, et sur une table d'opération improvisée — des tréteaux de menuisier et une porte arrachée — gisaient des instruments dont Émile n'osait pas regarder le détail. Le médecin, un nommé Garnier, avait été blessé sur la barricade de la rue de Rivoli en janvier dernier. Depuis, il opérait dans l'urgence de l'ombre.
« Installez-le. Je vais préparer les pinces.
Émile s'assit sur le bord de la table et laissa Céleste lui retirer son manteau. Le tissu collait. Elle tira d'un coup sec, et il mordit l'intérieur de sa joue jusqu'au sang. La balle, dit Garnier en examinant la plaie d'un œil de boucher compétent, avait traversé le deltoïde. Pas de fracture, pas d'artère touchée. Mais l'infection rôdait.
« Il a de la fièvre ?
— Un peu », dit Céleste.
Le médecin ne demanda pas comment c'était arrivé. Il ne demanda pas qui avait tiré. Mais quand il eut fini de sonder, de recoudre et de panser, il se planta devant Émile, les mains rouges, la parole directe.
« Je ne suis pas la charité. J'ai une dette envers la Commune, pas envers vous. Qui vous envoie ?
— Personne. Je suis un photographe. J'ai été pris dans une explosion, puis un tireur versaillais a cru que j'étais une cible intéressante.
— Un photographe. » Garnier se tut, considérant ce mot comme on contemple un mets inconnu. « Vous êtes Chardin, l'homme de la barricade de la rue Royale ?
— J'ai pris des photos pendant la Semaine de mai. Avant la fin, avant la déroute.
Garnier le dévisagea un long moment. Puis il hocha la tête, comme si un compte intérieur s'équilibrait.
« Je vous ai sauvé le bras. Je veux quelque chose en échange.
Émile ferma les yeux. Toujours un prix. Le monde était une suite de prix à payer.
« Je vous écoute.
— Le colonel Rossel a besoin d'un regard. Il veut des images des barricades. Toutes celles que nous pouvons encore défendre. » Il s'essuya les mains sur un tablier douteux. « Il dit que si les Parisiens voient leurs propres murs, leurs propres défenses, peut-être qu'ils se souviendront qu'ils ne se battent pas pour des abstraits. »
Émile prit une inspiration qui lui coûta cher.
« Vous me demandez de photographier la guerre.
— Je vous demande de photographier la vérité. C'est votre métier, non ?
Céleste ne disait rien. Debout près de la fenêtre, elle semblait peser les mots de Garnier comme on pèse des pièces suspectes. Son regard croisa celui d'Émile et elle secoua imperceptiblement la tête — un avertissement, une hésitation, il ne savait pas.
« J'accepte, dit Émile.
Garnier le fit s'allonger. « Vous restez ici jusqu'à demain matin. Je ne vous promets rien pour la fièvre, mais votre bras peut être sauvé.
Ce fut une nuit blanche, peuplée de tranchées agitées et d'ombres qui creusaient des murs. Émile, dans un demi-sommeil fiévreux, entendit des voix. Céleste discutait avec quelqu'un dans la pièce voisine, une conversation en phrases hachées, chuchotées pour ne pas réveiller les blessés. Il perçut des mots qui flottèrent à la surface de sa conscience morcelée : Printemps, le magasin, consigné, vivant. Il voulut se lever, demander des comptes, mais son bras refusa de lui obéir et la fièvre le recouvrit d'une vague tiède.
Au matin, Garnier le réveilla en lui apportant du bouillon clair. L'aube, grise et grasse, filtrait à travers les volets clos. Émile bougea son bras droit. Ça faisait un mal de chien, mais ça bougeait.
« Vous vivrez », dit le médecin intérieur déplaisant.
Céleste dormait sur une chaise voisine, la tête inclinée contre le mur, un pistolet posé sur ses genoux. Son visage, au repos, perdait sa maîtrise : il avait l'air plus jeune, plus fragile, marqué par une fatigue que la volonté seule retenait à distance.
Des pas dans la cour. Trois hommes entrèrent, déposèrent un blessé sur la table. Un échange précipité entre Garnier et l'un d'eux, pendant qu'Émile, déjà debout, cherchait ses affaires. Son appareil photo et ses plaques reposaient au fond du sac que Céleste avait sauvé des décombres. Il les récupéra avec un soin d'artisan, vérifiant chaque plaque pour les fissures.
« Vous êtes déjà sur vos jambes, constata l'un des hommes, un jeune gars au visage grêlé par la poudre. Vous êtes le photographe dont ils parlent ?
— Qui parle de moi ?
— Tout le monde. La barricade, le gars avec la boîte noire, celui qui photographie des morts au lieu de fuir. » Le jeune homme cracha par terre. « Mon lieutenant m'a dit de vous surveiller. Il veut que vous veniez au magasin.
Le sang d'Émile se figea. Il retint son geste.
« Quel magasin ?
— Le Printemps. » Le jeune homme parlait comme s'il allait au spectacle. « On a fait de la forteresse. Du solide. Le lieutenant dit que vous photographierez nos défenses pour que le monde voie.
Émile échangea un regard avec Céleste. Elle avait les yeux ouverts à présent, et il y lut la même flamme d'alerte.
« Je dois m'occuper d'une affaire d'abord, dit Émile d'un ton neutre.
— Le lieutenant n'aime pas attendre.
— Le lieutenant apprendra, répondit simplement le photographe.
Le jeune homme haussa les épaules et sortit avec les autres, laissant derrière lui une odeur de sueur et de poudre qui s'accrocha aux murs.
Émile s'approcha de Céleste. Il parla bas, pour que Garnier n'entende pas.
« Printemps. Tu sais ce qu'ils racontent ?
— Les bruits dans la nuit. Ton frère serait consigné là-bas. Enfermé, ou planqué. Personne n'a vu de blessé dans les couloirs, mais les caves sont profondes sous le magasin.
— Des caves.
— Larges, sombres. Parfaites pour disparaître.
Il réfléchit. Son bras le lançait. Son appareil, une présence lourde contre sa hanche, l'appelait comme un instrument de vérité. Quelque chose dans son esprit, rouillé par la fièvre et la fatigue, commençait à s'emboîter : Delacroix avait orchestré le massacre des Communards et quelqu'un voulait enterrer cette preuve. Antoine connaissait les couloirs entre la Commune et Versailles. Le Printemps, ce grand magasin de luxe aux baies vitrées éclatées, était devenu un nid de défenseurs. Et son frère s'y trouvait peut-être.
Il regarda la poussière dorée suspendue dans le rai de lumière et pensa au pacte photographié caché sur son corps — plus précieux et plus dangereux que son propre bras.
« Je vais aller au magasin, dit-il. Ils veulent un photographe. Ils auront un photographe.
— Et si c'est un piège ? » demanda Céleste.
Émile sourit — un sourire sans joie, usé par les nuits sans sommeil.
« Tout est un piège, Céleste. La différence, c'est qui referme les mâchoires. »
Elle le regarda, puis détourna les yeux sans répondre. Garnier apporta un pansement propre, pressa l'épaule d'Émile dans un dernier diagnostic muet, et fit payer le soin d'une précision supplémentaire : les plaques que le photographe rapportait de l'intérieur du Printemps seraient développées et confiées aux barricades de la banlieue ouest.
« Quoi qu'ils vous fassent voir, dit le médecin en se retournant pour laver ses instruments, ramenez la vérité. C'est notre seule artillerie. »
À la porte, sous la lumière grise du matin, Émile respira la ville : le silence des rues coupées, les canons lointains qui roulaient comme un orage assoupi, l'odeur de barricade et de lilas en décomposition. Il jeta un regard à son appareil qui contenait encore une plaque chargée d'une image que peu de gens avaient le droit de voir. Il pensa à son bras, à son métier, à la somme de réalités contradictoires qui se pressaient dans son sac à plaques.
« Allons faire la vérité », dit-il, et il poussa la porte vers la rue.
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