Le Marché du Photographe
Lire le chapitre 14: The Crowded Printemps
Le Printemps sentait la poudre et le pain chaud. Émile s'arrêta un instant sous l'immense verrière, la main pressée contre son épaule bandée, et regarda la foule des Communards s'affairer entre les comptoirs de soie transformés en postes de garde.
On avait empilé des sacs de sable devant les vitrines, ne laissant que d'étroites meurtrières vers le boulevard. Des femmes chargeaient des cartouchières sur une table de maquillage, leurs doigts agiles parmi les pots de crème et les poudriers renversés. Plus loin, un homme en blouse bleue faisait l'inventaire de fusils Chassepot posés sur un comptoir de lingerie, entre des corsets en dentelle et des rubans de satin.
Émile souleva son appareil—un lourd boîtier de bois et de cuivre qu'il portait en bandoulière. Son épaule droite protesta, une décharge de douleur qui lui coupa le souffle. Il serra les dents et cala la chambre noire contre sa hanche, protégeant le fragile mécanisme.
— Photographe ! lança une voix derrière lui.
Il se retourna lentement. Un homme en uniforme de la Garde nationale le dévisageait, pipe au bec, les yeux plissés par le mépris.
— On t'a demandé, non ? Le citoyen Beslay veut des images des barricades. Pas des vitrines.
Émile haussa son épaule valide, gardant le visage neutre.
— Je cherche la meilleure lumière. La verrière du Printemps est unique à Paris. Un cliché pris ici aura plus de puissance que cent barricades de faubourg.
Le garde cracha par terre, mais un autre homme—plus âgé, avec une barbe grise et un brassard de commandement—l'interpella depuis le rayon des gants.
— Laisse-le travailler. C'est le Chardin. Celui qui a photographié les morts de la place Vendôme.
Émile ne corrigea pas. La place Vendôme, les morts, la colonne renversée—peu importait ce qu'on racontait sur lui, tant que son appareil restait le seul objet entre sa peau et leurs questions.
Il traversa le grand magasin en diagonale, s'arrêtant à intervalle réguliers pour composer des prises de vue. Derrière l'objectif, le monde se réduisait à une image inversée, nette au centre et floue aux bords. Les Communards posaient avec sérieux, brandissant leurs fusils comme des sceptres. Un enfant en guenilles tenait un drapeau rouge aussi grand que lui. Une vieille femme tricotait au milieu des sacs de sable, indifférente au chaos.
Émile déclenchait, changeait la plaque, déclenchait encore. Chaque mouvement était un supplice. À chaque ouverture de la chambre noire, un élancement lui traversait l'épaule, et il devait s'arrêter, souffler, recomposer. Le général Garnier avait dit qu'il garderait son bras, mais il n'avait rien promis sur sa précision.
C'est en se penchant pour photographier un canon de marine posé contre l'escalier de marbre qu'il le vit.
Pierre.
Son visage était plus maigre, mangé par une barbe de plusieurs semaines, mais ces yeux—ces yeux qui avaient ri avec Antoine dans les cafés de la rive gauche, avant la guerre—ne pouvaient pas tromper Émile. Pierre se tenait devant un comptoir de parfumerie, une caisse de munitions posée à ses pieds, vêtu de la blouse grise des employés du magasin.
Leurs regards se croisèrent une seconde. Pierre détourna la tête, mais son doigt traça un cercle lent sur le bois du comptoir, puis glissa vers la gauche, vers une porte étroite au fond du rayon de la parfumerie.
Émile prit une autre photographie du canon. Compta jusqu'à dix dans sa tête. Puis il rangea son appareil et marcha naturellement vers la porte, comme un homme cherchant la sortie.
Personne ne l'arrêta.
La porte ouvrait sur un couloir de service, sombre et étroit, où s'entassaient des caisses vides et des mannequins de cire aux visages écaillés, leurs robes de soie souillées par les bottes des soldats. L'odeur de lilas artificiel se mélangeait à celle de la poudre.
Pierre l'attendait au bout du couloir, adossé à une caisse, les mains dans les poches.
— Tu as mis du temps.
— Pierre. Qu'est-ce que tu fais ici ?
— C'est moi le chef du magasin maintenant. Les Communards ont besoin de quelqu'un qui connaît l'endroit. Les réserves, les issues, les cachettes.
Émile s'approcha, baissant la voix.
— Antoine.
Pierre cracha un morceau de tabac.
— Là-bas. Dans la réserve des fourrures, au sous-sol. Il est blessé—une balle au côté, il y a trois jours, en traversant les barricades de la rue Royale. Le docteur Garnier l'a recousu, mais il ne peut pas marcher.
— Pourquoi le cacher ici ?
Pierre le regarda avec une expression étrange—presque de la pitié.
— Parce que les Versaillais le cherchent pour le fusiller, et que certains Communards aimeraient bien le faire taire avant. Antoine en sait trop, Émile. Il négocie avec les deux côtés depuis des mois. Il connaît les noms. Tous les noms.
Émile sentit le poids du rouleau de plaques dans sa poche—le pacte photographié, les signatures des deux camps qui se dévoraient entre eux.
— Il faut que je lui parle.
Pierre hocha la tête et s'engagea dans l'escalier étroit qui s'enfonçait dans les entrailles du magasin. Émile le suivit, chaque marche aggravant la douleur dans son épaule. Les murs devenaient plus froids, la lumière plus rare.
Ils débouchèrent dans une cave voûtée où les manteaux de fourrure pendaient comme des cadavres dans l'obscurité. L'air était lourd de naphtaline et de poussière. Pierre écarta un grand manteau de vison, révélant une petite alcôve aménagée derrière—une paillasse, une cruche d'eau, et un homme allongé, pâle, les yeux fermés.
— Antoine.
Antoine Chardin ouvrit les yeux. Son visage était creusé, la barbe sale, mais ses yeux—les mêmes yeux brillants et fiévreux qui avaient convaincu Émile de quitter l'atelier de Nadar pour les champs de bataille—s'éclairèrent d'un éclat presque fiévreux.
— Émile. Tu es venu.
— Tu m'as envoyé une lettre avec une adresse qui n'existait plus.
— C'était avant la bombe.
Antoine tenta de rire, mais une quinte de toux le plia en deux. Un filet de sang apparut au coin de ses lèvres.
— Laisse-moi deviner. Le lieutenant, là-haut—il t'a dit que j'étais un négociateur. Un homme de l'ombre qui parle aux deux camps.
— Tu l'es.
— Je suis surtout vivant. Et ça, c'est un miracle qui ne doit rien à personne.
Antoine se redressa péniblement et sortit de sa chemise un morceau de papier froissé, couvert d'une écriture fine et serrée.
— Tiens. Les noms des agents doubles. Ceux qui travaillent pour Versailles tout en se faisant payer par le Comité central. Ceux qui ont fait exploser ta maison, Émile. Ceux qui ont tué Céleste—non, attends. Céleste est vivante ?
— Oui. Elle m'a sauvé.
Antoine ferma les yeux une seconde, comme un homme épuisé par une angoisse trop longtemps portée.
— Bien. Alors ce papier, c'est pour toi. Je ne pouvais pas le confier à la mémoire.
Émile prit le papier. Les noms étaient alignés, certains connus, d'autres pas.
— Et les registres financiers ? La preuve des paiements ?
Antoine le regarda. Un silence s'étira entre eux, à peine rompu par le bruit lointain d'une détonation dans la rue.
— Là-bas, dit-il en montrant une caisse métallique coincée derrière la paillasse. Les preuves de toutes les transactions entre le Comité central et Versailles. De quoi faire tomber tout le monde, d'un côté comme de l'autre.
Des pas dans l'escalier.
Trois, peut-être quatre hommes, lourds, disciplinés, leurs semelles claquant sur le ciment.
Pierre se tourna vers Émile, le visage soudain blême.
— C'est trop tôt pour la relève.
Antoine saisit le bras de son frère avec une force surprenante.
— Écoute-moi. Ce que je n'ai pas dit à Céleste, ce que je n'ai dit à personne—le pacte que tu as photographié, sa véritable signature, elle est en bas, dans la marge. En dessous de celle que tu as cru voir. Moreau et Delacroix ont signé le même nom en code, chacun croyant trahir l'autre. C'est pour ça qu'ils te cherchent. Tu as entre les mains leur double trahison.
Les pas s'arrêtèrent devant la porte de la cave.
Une voix—autoritaire, inconnue—lança :
— Chardin ! On sait que tu es là. Sors ou on fait brûler le magasin.
Antoine serra la main de son frère, y glissant une petite clé de cuivre.
— Le sous-sol, derrière les chaudières. Il y a un passage vers les égouts. Va. Je te couvrirai.
— Je ne te laisse pas.
— Tu dois. Céleste t'attend.
Antoine poussa son frère vers une archée sombre. Dans l'obscurité, Émile entendit la porte de la cave s'ouvrir, les premiers coups de feu, et le cri de Pierre.
Il courut.
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