Le Marché du Photographe
Lire le chapitre 15: The Basement Confession
L’escalier de service suait une odeur de charbon et de poussière humide. Émile descendait derrière Pierre, la main crispée sur le drap qui enveloppait son appareil. Chaque marche lui tirait un élancement dans l’épaule droite. Le veston qu’il avait emprunté chez le docteur Garnier collait à sa peau, imprégné de sang séché et de sueur.
Pierre s’arrêta devant une porte en chêne massif, verrouillée d’une barre de fer. Il frappa trois coups, puis deux. Un silence. Puis un grattement de l’autre côté.
La porte s’entrouvrit.
Un visage apparut — creusé, barbu, les yeux fiévreux. Émile retint son souffle. Il connaissait ces yeux. Il avait grandi dans leur ombre.
« Émile. »
La voix de Luc était un raclement de gravier.
Pierre s’effaça, toucha son chapeau et disparut dans la pénombre du couloir. Émile poussa la porte. La pièce était une ancienne réserve de tissus, lambrissée de bois noyé dans la pénombre. Une lanterne à huile jetait un cercle tremblant sur un matelas posé à même le sol. Luc était assis, le dos contre un mur de tonneaux vides, la jambe gauche étendue devant lui, bandée jusqu’au genou d’un linge brunâtre.
« Tu as une sale tête », dit Émile.
Luc esquissa un rire qui tourna en quinte de toux. « Toi aussi. Et tu boites. Et tu te tiens l’épaule. On dirait deux uniformes de la même défaite. »
Émile s’accroupit en face de lui. Il posa la main sur le bandage de Luc. Le linge était sec, mais un filet sombre courait sous le bord. « Les Versaillais ?
— Non. Des fédérés. Rue de Rennes. Y avait un officier qui me connaissait. Il a tiré avant de me poser des questions. »
Émile ferma les yeux une seconde. « Pourquoi as-tu pris ce nom ? Pourquoi ne m’as-tu pas fait signe, tout ce temps ? »
Luc détourna le regard. La lanterne dansait sur les rides profondes de ses paupières. « Parce que j’étais utile là où j’étais. Et que si on m’avait vu avec toi, on t’aurait tué à ma place. »
Il se pencha, arracha un crachat dans une boîte de conserve vide, puis reprit : « Je suis négociateur, Émile. Officier des transmissions du Comité central, soi-disant. Mais mon vrai travail — c’est de faire passer des messages entre les deux camps. Pour trouver une sortie honorable à ce bordel. »
Émile sentit le sang battre dans sa blessure. « Une sortie. Tu négocies avec Versailles. »
« Tu crois que je suis le seul ? » Luc plongea la main sous le matelas et en sortit une enveloppe graisseuse. Il l’ouvrit d’une main tremblante — la fièvre le rongeait — et en tira une feuille pliée en huit. « Lis. »
Émile déplia la feuille. Une liste de noms. Certains barrés, d’autres soulignés deux fois. À côté, des annotations : dates, sommes, adresses. Des noms de membres de la Commune. Des noms d’officiers versaillais. Des noms croisés.
« Des doubles agents, murmura Émile. Des deux côtés. »
« Des gens qui vendent des vies en lots, oui. » Luc toussa encore. « Ma carte de visite, si tu veux. J’ai passé des mois à confronter les registres des paiements de Thiers avec les enveloppes du Comité central. Chaque correspondance, chaque mot écrit à la main. Tu vois celui-là ? »
Il posa un doigt calleux sur un nom au bas de la page. Émile le lut. Et le sang reflua de son visage.
« Delacroix. »
« Il est le plus gros. Il a vendu la stratégie de défense de la Butte-Montmartre une semaine avant l’attaque. C’est lui qui a fait ouvrir les portes du dépôt d’armes de la place Vendôme, en mars. Et c’est lui — je le tiens de deux sources mortes depuis — qui a commandité le bombardement de la rue des Rosiers. »
La rue des Rosiers. Émile revit la colonne de fumée, la poussière blanche sur le visage de Céleste, le fracas qui avait failli les ensevelir tous les deux.
« Pourquoi ? demanda Émile. Pourquoi il m’a fait ça à moi ? Je ne suis personne. »
Luc le regarda longuement. Dans le fond de la réserve, une goutte d’eau tombait avec un bruit régulier, comme un métronome.
« Parce que tu as photographié la remise de fonds, dit Luc. À la fin mars. Les agents de Delacroix qui payaient les détachements versaillais. Devant l’église Sainte-Clotilde. Tu t’en souviens ? »
Émile fouilla sa mémoire. Fin mars, oui. Il y avait eu un cortège discret, des hommes en pardessus, une voiture fermée. Il avait pris trois plaques depuis la fenêtre d’un hôtel loué, pensant qu’il s’agissait d’un mariage de riches.
« J’ai développé cette plaque, dit-il lentement. Il y a des semaines. Il n’y a rien de spectaculaire. Des hommes. Une voiture. »
« Attends. » Luc fouilla dans une sacoche de cuir posée à côté du matelas et en tira un rouleau de papier épais, ficelé de corde. « J’ai les registres. L’original. Les comptes complets de la négociation, depuis janvier. Toutes les sommes versées, tous les intermédiaires. Delacroix y signe parfois en clair, quand il croit que personne ne vérifie. »
Émile fixa le rouleau. Son poids paraissait démesuré dans ces mains fiévreuses.
« Tu ne peux pas garder ça ici. Si on le trouve… »
« Je le sais. » Luc le tendit à Émile, dont les doigts se refermèrent — douloureux, mais fermes. « Prends-le. Développe tes plaques. Croise les dates. Et fais parvenir le tout au Central si la Commune survit, ou à Thiers si elle meurt — mais jamais à un seul homme. Jamais à Delacroix. Ni à ce Moreau, qui est son prête-plume. »
Un bruit sourd au plafond fit se figer les deux hommes. Des pas lourds. Bottés. Plusieurs paires. Puis une voix qui portait — claire, cassante :
« Il est en bas. J’ai vu Pierre y descendre. Allez. »
Émile reconnut cette voix. Il ne savait pas d’où, mais elle l’effleura comme une lame. Luc, lui, sembla la reconnaître aussi. Son visage se vida.
« Dupont, articula-t-il. Le secrétaire de Delacroix. Il jouait commissaire du quartier pour nous — et il est au courant de mes allées et venues. »
La barre de fer de la porte grinça.
Émile regarda autour de lui. Pas de fenêtre. Pas de soupirail. Un tas de ballots de laine contre le mur, une étagère à moitié vide, une trappe dans le plancher, verrouillée par un cadenas rouillé.
« La trappe, souffla-t-il.
— Elle mène aux caves de service. Les égouts secondaires passent dessous. » Luc se leva en grimaçant, la jambe à peine pliée. « Mais je ne peux pas courir. »
Emile tira sur le cadenas. Il céda — les gonds rouillés, le métal poreux. Il souleva la trappe. Un trou noir, une odeur de terre mouillée et de charogne ancienne.
« Je te porte, dit-il sourdement.
— Tu as une épaule en charpie.
— Alors tu maudiras le ciel en marchant. »
La porte trembla. Un coup de crosse, puis un autre. Le bois grinça mais tint.
Luc roula le rouleau de registres dans sa capote et le fourra sous la veste d’Émile, contre la blessure. La douleur fit siffler Émile entre ses dents.
« Si je ne reviens pas, dit Émile, tu connais le code de Toussaint, au laboratoire ?
— Oui, dit Luc. Je le connais depuis vingt ans. »
Le soubassement du troisième coup de crosse fit osciller toute la cloison. Émile passa le premier dans la trappe, tendit la main, et Luc bascula avec lui dans la nuit humide de la cave.
La trappe retomba au-dessus d’eux comme un couvercle de cercueil. Les coups continuaient, étouffés. Émile guida Luc le long d’un mur de pierre suintante, dans un noir que même ses yeux de chambre noire — habitués aux ténèbres de la cuve — peinaient à percer. Au bout du couloir, une grille. Un escalier. Et derrière eux, très distinct, le bruit du bois qui se fend.
Dans sa veste, le rouleau des registres battait contre sa blessure.
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