Le Marché du Photographe
Lire le chapitre 17: The Questioning at Saint-Denis
L'eau dégoulinait du plafond de pierre, frappant le sol de la cellule en un rythme obstiné. Émile était assis contre le mur humide, sa veste en lambeaux trempée de sang séché, son épaule gauche lancinante comme un brasier qu'on ne peut éteindre. De l'autre côté du mur, il entendait la respiration sifflante de Luc, son frère dont la jambe blessée devait saigner encore.
La porte de la cellule s'ouvrit sans prévenir. Un soldat versaillais, la moustache grise et les yeux d'un poisson mort, lui fit signe.
— Le colonel te veut.
Émile se leva lentement, refusant de montrer la douleur qui lui tordait le visage. Il suivit le soldat à travers un couloir de pierre, passa devant trois cellules vides, puis entra dans une salle voûtée où des torches projetaient des ombres dansantes sur les murs. De Valois était assis derrière une table de bois, les mains croisées devant lui. Il paraissait plus vieux qu'au moment de leur capture — ou peut-être était-ce simplement la lumière.
— Asseyez-vous, Chardin.
Émile resta debout.
De Valois haussa un sourcil, mais n'insista pas. Il poussa un dossier sur la table, l'ouvrit, en sortit une photographie. La pièce elle-même. Le cliché de la Rue des Rosiers, celui qui avait scellé le destin d'Antoine et qui maintenant scellait le sien. Le contraste du papier noir et blanc semblait accuser Émile du fond de la table.
— Vous savez ce que c'est.
Émile regarda la photo, puis de Valois.
— Le résultat de mon travail.
— Votre travail vous a rendu célèbre, Chardin. Et cette image en particulier... elle a fait beaucoup de bruit dans certains cercles. Des cercles qui préfèrent que leurs arrangements restent discrets.
De Valois laissa la photo sur la table, comme on laisse un appât.
— Nous savons que vous avez d'autres plaques. D'autres négatifs. Je ne parle pas de ceux qui montrent des barricades ou des femmes courageuses. Je parle de ceux qui montrent ce que personne ne devrait voir.
Émile ne répondit pas. Dans sa poche intérieure, contre son cœur, les documents financiers pesaient comme un deuxième cœur malade. De Valois n'avait pas fouillé ses vêtements à leur capture — l'homme était trop sûr de lui, trop confiant dans l'éloquence de ses questions.
— Votre frère, Luc, est dans un état pitoyable. La jambe gauche, si mes souvenirs sont exacts — une balle reçue dans les égouts. Sans soins, il mourra dans les prochains jours. Une infection, la gangrène, peut-être plus rapidement si les conditions de détention s'aggravent.
Émile sentit ses dents se serrer.
— Qu'est-ce que vous voulez ?
— Les négatifs. Les photographies prises à la Rue des Rosiers. Et tout ce que vous avez pu prendre depuis.
— Je n'ai rien.
De Valois sourit, un rictus qui ressemblait davantage à une plaie.
— Vous mentez mal, Chardin. C'est presque rafraîchissant. Dans ce monde, tout le monde ment bien, sauf ceux qui passent leur vie à regarder la vérité en face. Vous êtes un photographe. Vous croyez que la lumière révèle tout, que le temps d'exposition suffit à comprendre une scène. Mais vous oubliez que l'angle compte. La distance. Le cadrage.
Il se leva, contourna la table, s'approcha d'Émile à une distance qui violait tout instinct de survie.
— Je vous propose un échange. Vous me donnez les négatifs. Je vous donne votre frère.
Émile soutint son regard. Une partie de lui — celle qui avait vu trop de morts, trop de barricades écrasées, trop de promesses trahies — lui murmurait de tout donner. Luc était son frère. Le seul membre de sa famille qui lui restait. Mais l'autre partie, la plus froide, lui rappelait que la photographie était sa seule monnaie. S'il la donnait, il ne serait plus qu'un cadavre en sursis. De Valois n'avait aucune raison de le garder en vie une fois son trophée en main. Et sans le document financier, sans la preuve du pacte secret, la mort d'Antoine et de tous les autres deviendrait insignifiante. Une statistique de plus dans une guerre qui en comptait déjà trop.
— Je n'ai pas les négatifs, dit-il d'une voix qu'il espérait ferme.
De Valois le regarda longuement. Le silence s'étira, comme une pellicule qu'on expose trop longtemps à la lumière.
— Dommage.
Il retourna à sa table, ouvrit un tiroir, en sortit un dossier plus épais. Il le feuilleta sans vraiment le regarder.
— Luc Chardin, ancien employé du ministère des Finances. Diplômé de l'École Polytechnique. Un homme brillant. Espion pour la Commune, négociateur secret, courtier entre deux mondes qui se détestent. Vous saviez qu'il travaillait pour Versailles autant que pour la Commune ? Qu'il servait deux maîtres ?
— Il faisait son travail.
— Son travail consistait à faire croire aux deux parties qu'il les servait exclusivement. Un double jeu classique. Mais le problème avec le double jeu, c'est qu'il finit toujours par se retourner contre celui qui le joue.
De Valois referma le dossier.
— Votre frère travaillait aussi pour moi.
Le temps s'arrêta. Émile sentit le froid de la pierre pénétrer ses os.
— Vous mentez.
— Je ne mens jamais, Chardin. C'est trop fatigant. La vérité est beaucoup plus simple à manipuler. Luc m'a fourni des informations pendant des semaines. Sur la Commune, sur ses faiblesses, sur les divisions internes. C'est lui qui m'a dit où frapper, quand frapper, comment frapper. Le bombardement stratégique des Buttes-Chaumont ? Son idée. L'infiltration de la Banque de France ? Il a fourni les horaires des gardes.
Émile secoua la tête.
— Luc combattait pour la Commune. Il aurait pu mourir au printemps sur les barricades.
— Il est encore vivant, n'est-ce pas ? Les héros morts sont plus faciles à manipuler que les héros vivants.
Émile sentit un vertige le saisir. Les documents dans sa poche, le nom de Luc sur la liste des agents doubles qu'il avait trouvée... La liste qu'il avait supposée être dirigée contre d'autres. Luc. Le nom de Luc pourrait être sur cette liste. Il l'avait lue trop vite, dans la pénombre du sous-sol, courant pour sa vie.
— C'est vous qui l'avez fait tirer dans les égouts ? demanda-t-il, la voix rauque.
De Valois secoua la tête.
— Je n'ai pas donné l'ordre de tuer mon atout le plus précieux. Non. Dupont, ce cher secrétaire de Delacroix — c'est lui qui a ordonné de vous tirer dessus, à vous et à votre frère. Delacroix cherche à garder son contrôle sur les deux côtés de la barricade. Savoir que Luc était mon informateur l'a contrarié. Très contrarié, même.
Émile ferma les yeux. Delacroix. Le nom revenait toujours, comme une tache d'encre qu'on ne pouvait effacer. Delacroix, qui avait ordonné la bombe de la Rue des Rosiers pour faire taire les témoins. Delacroix, qui avait fait tuer Antoine. Delacroix, qui maintenant voulait les deux frères morts pour que leur silence devienne éternel.
— Vous êtes un piètre négociateur, dit Émile en rouvrant les yeux.
De Valois éclata d'un rire bref.
— Peut-être. Mais un excellent improvisateur.
Il se leva, fit signe aux soldats.
— Emmenez Luc au camp de détention de Satory. Qu'il y rejoigne les autres communards qui croupissent dans la boue. Nous verrons comment il résiste aux traitements de ce camp d'internement. La famine est une méthode de conversation très efficace.
— Non ! s'écria Émile, faisant un pas en avant.
Les soldats le saisirent par les bras, le plaquant contre la table, ravivant la douleur dans son épaule. La photo de la Rue des Rosiers trembla sous sa main.
— C'est votre dernière chance, Chardin, dit de Valois d'une voix presque douce. Dites-moi où se trouvent les négatifs, et je peux encore m'arranger pour que Luc soit transféré dans une maison de repos. Un peu inconfortable, mais tolérable. Il gardera sa jambe. Il aura des soins.
Émile tourna la tête — la seule partie de son corps qu'il pouvait encore bouger — et croisa le regard glacial de De Valois.
— La photographie vaut plus que la vie de mon frère ? demanda De Valois en se penchant.
Émile cracha sur le sol.
De Valois soupira, comme un père déçu d'un enfant indiscipliné.
— Très bien. Emmenez-le dans la cellule B. Celle qui donne sur le couloir.
Les soldats le tirèrent du couloir, le traînèrent à travers la salle voûtée, le poussèrent dans une cellule dont la porte claqua derrière lui. Il tomba sur les genoux, la douleur de son épaule irradiant dans ses côtes, et resta à genoux, sur le sol froid, à écouter les pas des soldats s'éloigner.
Quand le silence revint, il leva la tête. Luc était allongé dans la cellule voisine, séparé de lui par une grille en fer. Son visage était livide, sa jambe bandée grossièrement, du sang suintant à travers la toile. Mais ses yeux étaient ouverts. Il le regardait.
— Tu as bien fait, murmura Luc.
Émile rampa vers la grille. Les barreaux étaient épais, leur rouille ancienne luisait faiblement à la lueur d'une torche distante.
— Il mentait ? demanda Émile.
Luc ferma les yeux, puis les rouvrit.
— Il ne mentait pas. Tout ce qu'il a dit est vrai.
Le silence tomba entre eux, lourd comme un suaire. Émile pressa son front contre la grille froide, sentant le métal mordre sa peau.
— Pourquoi ? demanda-t-il dans un souffle.
— Parce que j'ai cru, un temps, que la raison était du côté de Versailles. Que la France ne pouvait pas être sauvée par des gens qui ne savaient pas lire les rapports économiques. J'avais tort. J'ai compris ça trop tard, quand j'ai vu ce que Versailles faisait aux prisonniers. Quand j'ai compris que les pires d'entre eux — les Delacroix, les de Valois — étaient aussi pourris des deux côtés. La Commune n'était pas parfaite. Mais c'était notre espoir. Le seul espoir des pauvres et des oubliés.
Émile ne répondit pas. Il fixa les barreaux, la pierre, l'ombre de Luc à travers la grille. La pluie recommençait à tomber dehors, les gouttes tambourinant sur les toits de zinc de la caserne.
— Il va te tuer, dit Luc.
— Je sais.
— Les documents... tu les as toujours ?
Émile hocha la tête. Les documents pesaient contre sa poitrine, près de la clé que le gardien avait négligemment laissée sur la table de la salle d'interrogatoire avant qu'on ne le porte ici. Il ne savait pas encore comment, mais il avait vu la clé. Il savait où elle était. Il lui fallait juste une occasion de la récupérer.
Luc rouvrit les yeux.
— Il n'abandonnera jamais. Il est trop impliqué.
— Moi non plus.
Émile s'adossa à la pierre froide, ses doigts trouvant la lamelle de métal qu'il avait discrètement retirée de son équipement photo durant l'interrogatoire — le support de la lanterne magique qu'il avait dissimulé dans son pantalon. Il savait que ce ne serait pas suffisant. Mais c'était un commencement.
Le son de la pluie remplit la cellule, régulier, patient, comme un battement de cœur collectif. Dans le noir, Émile ferma les yeux et commença à écouter les pas du gardien qui faisait sa ronde.
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