Le Marché du Photographe
Lire le chapitre 18: The Night of the Storm
La pluie s’abattit sur Paris comme une punition.
Émile l’entendit d’abord frapper les toits de zinc au-dessus de sa tête, puis gagner en violence jusqu’à devenir un roulement continu, un tambour de guerre joué par le ciel lui-même. Les éclairs déchiraient l’obscurité par rafales, illuminant les barreaux de sa cellule d’une lumière blanche et crue avant de les replonger dans une nuit plus épaisse encore.
Il se tenait contre le mur humide, immobile, écoutant.
Le pas du gardien — régulier comme un métronome — faisait craquer le plancher de bois dans le couloir. Aller. Retour. Aller. Retour. Quarante-sept secondes pour traverser la longueur du corridor. Une pause de cinq secondes devant la cellule d’Émile, le temps d’un regard indifférent. Puis demi-tour. Quarante-sept secondes dans l’autre sens. Une pause plus longue devant la porte du fond, celle du dortoir des autres prisonniers. Départ.
Émile avait compté ces secondes durant le laps de temps qui avait suivi l’orage. Maintenant, il les comptait encore, les gravant dans sa mémoire avec la même précision qu’il aurait réglé la vitesse d’obturation sur sa chambre photographique.
Quarante-sept secondes. Pas une de plus, pas une de moins. Le gardien était une créature d’habitudes, un homme qui avait compris que la monotonie était la meilleure alliée du pouvoir.
Émile s’accroupit dans l’angle le plus sombre de sa cellule, là où la lumière du couloir ne pénétrait pas. Il avait dissimulé la pièce métallique — le support de tôle qu’il avait arraché de son matériel photographique avant que les soldats ne confisquent son sac — dans la doublure de sa veste. Il le fit glisser entre ses doigts maintenant, une caresse furtive, un plan qui prenait forme.
La serrure.
Il l’avait examinée à chaque passage du gardien. Une vieille serrure française à pêne dormant, probablement d’avant la Révolution — elle équipait la prison parisienne depuis des décennies sans avoir été remplacée. Mais la porte de sa cellule n’était pas celle qu’il visait. Elle était trop en vue. Trop près du tabouret du gardien.
Non. Son regard se porta vers le plafond.
Un regard, une porte.
C’est alors que l’orage s’intensifia. Une bourrasque de vent frappa la fenêtre haute, ébranlant le vitrage ancien. Le gardien ralentit son pas, jeta un coup d’œil vers le ciel. Émile saisit l’occasion pour glisser la lame métallique dans la doublure de son pantalon — plus près de la jambe, prête à être saisie.
Il se focalisait pour conserver la chaleur de son corps. Son épaule droite, ravagée par la balle du quartier général, battait encore, une douleur sourde qui pulsait au rythme de son cœur. Le docteur Garnier avait fait un travail sommaire, mais un corps n’apprécie guère d’être menotté dans des caves humides après une opération de fortune.
Émile sourit dans l’obscurité. Cette douleur, peut-être, pouvait devenir une arme.
Les contrevents de sa cellule étaient fermés, mais à travers les fentes, il discerna la silhouette d’une voiture à cheval qui s’éloignait dans la cour, lanterne allumée. Il ignorait à qui elle appartenait — un rêve de Delacroix, peut-être — mais elle confirmait que les renforts versaillais circulaient encore, malgré l’heure tardive.
Quarante-sept secondes. Pause. Quarante-sept secondes. Pause.
Le gardien effectua son énième passage devant la cellule d’Émile. Il s’arrêta, comme toujours, mais au lieu de repartir immédiatement, il tendit le cou vers les barreaux. La lumière du corridor éclaira son visage pour la première fois.
Émile sentit son sang se glacer.
Cet homme-là, il le connaissait.
Les cicatrices sur le cou. Le menton en galoche. L’œil gauche clos par une balafre profonde, souvenir d’une baïonnette bien placée. Cet homme était l’un des bourreaux de la préfecture de police, un tortionnaire que la Commune avait dénoncé dans ses affiches. Il avait travaillé sous l’Empire, avait torturé des communards dans les caves de la rue de Jérusalem quelques années plus tôt. Mais surtout —
Émile se souvint des mains. Les mains de cet homme, posées sur la nuque de Jules, appuyant doucement, presque paternellement, tandis qu’il lui donnait le choix entre parler ou mourir. Et Jules avait choisi de parler, crachant des noms qu’il ne connaissait pas pour gagner une heure de répit que cet homme n’avait jamais eu l’intention de lui accorder.
Le bruit du passage à tabac. Le bruit des os qui se brisent. Jules avait été retrouvé deux jours plus tard, suspendu au pont de Bercy, la bouche ouverte sur un cri que personne n’avait entendu.
Le gardien passa sa langue sur ses lèvres, observa la cellule d’Émile une seconde de plus que d’habitude, puis reprit sa marche.
Émile ferma les yeux.
Il sentait encore les mains de Jules crispées sur son bras, l’étreinte d’un homme qui savait que le lendemain serait sa dernière journée. « S’ils te prennent, Émile, ne parle pas. Ils te feront parler, c’est sûr. Mais si tu parles, tu perds. Perds pas. »
Paroles d’un mort.
Le gardien — ce tortionnaire — s’appelait Lieutenant Bertrand, très probablement. De Valois avait dit que la nuit serait longue, qu’il reviendrait à l’aube avec toutes les questions nécessaires. Le soleil ne tarderait pas à se lever sur Paris.
Le plan se forma en une seconde, net comme une épreuve photographique.
Émile perdit l’équilibre. Il tomba lourdement sur le sol de pierre, un gémissement de douleur parfaitement orchestré, une vraie agonie dans la voix. Sa tête heurta le rebord du lit de camp avec un bruit mat qui n’avait rien de simulé.
Le gardien tressaillit. Cessa son va-et-vient.
— Qu’est-ce que c’est ? lança-t-il d’une voix terne.
Émile ne répondit pas. Il poussa un nouveau gémissement, plus faible, quelque chose qui ressemblait à un râle mécanique. Il frotta son épaule blessée contre la pierre, pour le plaisir des yeux. Le sang s’égouttait sur le sol.
Le gardien s’approcha, la clé dans une main, le pistolet dans l’autre. Il ouvrit la porte avec méfiance, prêt à faire feu.
— Vous êtes blessés, cuistre ?
Émile le laissa s’avancer. Les semelles du tortionnaire crissèrent sur le sol humide.
Les secondes qu’il avait comptées pendant des heures résonnèrent dans sa tête, aussi précises qu’un orloge.
L’homme se pencha. Émile ne bougea pas. Il laissa la main du gardien lui attraper la nuque — une main de bourreau, épaisse, couverte de cicatrices anciennes.
— Vous êtes malade ?
Émile sentit les doigts explorer la plaie de son épaule. Il n’ouvrit pas les yeux.
Le gardien se pencha plus près, attiré par la plaie ouverte, par ce spectacle de chair meurtrie qui semblait le fasciner comme un chat devant une souris.
Émile attendit. Il attendit que l’homme fût suffisamment proche, que son souffle humide lui effleurât le visage.
Puis il frappa.
Sa main gauche — sa main valide — jaillit comme un serpent, attrapant le poignet du gardien qui tenait le pistolet. La lame de métal glissa de sa manche droite, s’enfonçant dans le gras de la main tenant la clé. Le gardien hurla, un cri bref que l’orage couvrit parfaitement.
Émile roula sur le côté, libérant la clé du tortionnaire. Il l’envoya valser à l’autre bout de sa cellule, loin des barreaux, là où aucun autre gardien ne pourrait l’atteindre à travers la grille.
Le pistolet du gardien tomba, heurtant la pierre avec un bruit sourd.
L’homme essayait de se relever. Sa main blessée saignait abondamment. L’autre main cherchait fébrilement quoi que ce soit sur son ceinturon — un couteau, peut-être.
Émile fut plus rapide.
Il s’élança sur lui, le faucha sur le sol, s’assit à califourchon sur sa poitrine, appuyant la lame métallique contre sa gorge.
Le visage du tortionnaire se décomposa. La peur, cette émotion qu’il faisait naître chez les autres depuis des années, l’avait enfin rattrapé.
— Il faut pas me tuer, hoqueta-t-il. De Valois vous enverra directement au front.
Émile n’en avait que faire du front. Il appuya un peu plus fort. Une fine ligne de sang apparut sous le métal.
— Cette lame est rouillée, précisa-t-il calmement. Vous sentez l’infection qu’elle va semer. Il vous faudra des jours pour mourir. Peut-être une semaine. Vous savez ce que c’est, n’est-ce pas, lieutenant ?
L’homme déglutit avec difficulté.
— Comment connaissez-vous mon grade ?
— Comment connaissez-vous, vous, la façon dont mon collègue Jules est mort ?
Le silence de l’homme valait tous les aveux.
Un éclair déchira le ciel, illuminant la scène d’une lumière blafarde. Le visage du bourreau, couvert de sueur, reflétait la terreur pure.
Émile parlait d’une voix calme, presque douce.
— Vous allez me raconter qui a donné l’ordre de tuer Jules. Vous allez me raconter tout ce que vous savez sur Delacroix. Et si vous mentez — si je sens une seule syllabe de mensonge sortir de cette gorge — je vous emmènerai dans une promenade très intéressante dans les caves de ce bâtiment, et vous découvrirez que les hommes de votre espèce n’ont pas le monopole de l’imagination.
Le gardien chercha une issue des yeux.
Un autre éclair.
Une affiche placardée sur le mur du couloir, entrevue par la porte entrebâillée, annonçait l’arrivée au pouvoir de M. Thiers. Mais elle était largement recouverte par une autre, plus récente, en lettres noires :
« VERSAILLES TRAHIT — PARIS SE DÉFEND »
Émile sourit.
— Le temps presse, lieutenant. La pluie va cesser bientôt. Vos remplaçants arriveront avec l’aube. Alors parlez. Ou ne parlez pas. Dans les deux cas, je finirai par obtenir ce que je veux. La différence, c’est ce que vous, vous vivrez d’ici là.
Dehors, le tonnerre gronda, lent et profond, comme un râle d’agonie.
Le lieutenant Bertrand mesura le regard de son geôlier. Trente ans de carrière dans les caves de Paris lui avaient appris à détecter la différence entre un homme qui bluffait et un homme qui savait patienter.
Ce photographe savait patienter.
Et dans son œil, le lieutenant lisait qu’il attendait avec impatience l’occasion de lui trancher la gorge.
L’orage éclata de nouveau, comme un écho à la promesse contenue dans la voix du photographe.
Le lieutenant parla.
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