Le Marché du Photographe
Lire le chapitre 27: The Soldier's Whisper
La taverne sentait la bière éventée et la fumée des pipes. Émile s'était glissé dans l'ombre près de la cheminée, le bras bandé posé sur la table, les yeux fixés sur le soldat qui buvait seul dans son coin. L'homme qui avait tué Jules. L'homme qui savait.
Il commanda deux verres d'absinthe et les fit glisser devant lui quand il passa à sa hauteur. Le soldat leva les yeux — des yeux bruns, fatigués, sans éclat — puis haussa un sourcil.
« Vous êtes le photographe. »
Émile ne nia pas. « Vous avez parlé de Moreau à quelqu'un. Je veux savoir pourquoi. »
Le soldat but une gorgée, laissa l'absinthe lui brûler la gorge. « Je parle à beaucoup de monde. C'est mon métier. »
« Votre métier, c'est de tuer des gamins de vingt ans qui lèvent les mains. » Émile ne détourna pas le regard. « Je vous ai vu. Vous l'avez abattu comme un chien. »
Le soldat posa son verre. Un long silence s'étira, troublé seulement par le crépitement du feu et les rires lointains d'un groupe d'ivrognes près du comptoir. Puis il se pencha en avant, la voix soudain plus basse.
« Ce gamin-là, il avait une plaque photographique sur lui. Il voulait la vendre. Une image de Montmartre, prise depuis le toit de l'église. On y voit des hommes en uniforme. Des hommes qui n'auraient pas dû se trouver ensemble. »
Émile sentit son cœur se serrer. « Delacroix. De Valois. »
Le soldat hocha lentement la tête. « Et un autre. Plus jeune. Cheveux blonds, visage maigre. Ils l'avaient fait asseoir à la table, comme s'il était des leurs. »
Luc.
La salle sembla vaciller autour de lui. Émile garda le visage neutre, mais ses doigts se crispèrent sur le rebord de la table.
« Je peux vous payer », dit-il. « Pour l'information complète. »
Le soldat le dévisagea longuement, jaugeant quelque chose que la pénombre lui cachait. Puis il rit — un rire sec, sans joie.
« Vous me payez ? Vous vous cachez dans une église avec un bras en charpie et une caméra détruite. Vous n'avez rien à m'offrir que je ne puisse prendre moi-même. »
« J'ai une montre. » Émile posa le bijou de Luc sur la table. Il savait que son contenu était plus précieux que tout, mais le geste était calculé — les plaques étaient invisibles à l'œil nu. « Elle appartient à mon frère. Il est détenu quelque part, sous la protection de Moreau. Vous savez où. »
Le soldat saisit la montre, la fit tourner entre ses doigts. Son pouce effleura le fermoir, s'attarda une seconde. Émile retint son souffle. Puis l'homme la reposa.
« Luc Chardin. Oui. Il est vivant, mais plus pour longtemps si son frère ne se décide pas à coopérer. »
« Dites-moi ce que vous savez. »
Le soldat jeta un regard autour d'eux. Le tavernier essuyait des verres derrière le comptoir, deux femmes discutaient près de la fenêtre, personne ne les écoutait. Il se pencha encore plus près, son souffle chargé d'alcool frôlant le visage d'Émile.
« Moreau n'a pas toujours été Moreau. Avant la guerre, il était officier d'intendance à l'armée de Bazaine. Il a été mêlé à des histoires de fournitures, de comptes falsifiés. Puis il a déserté, refait surface à Paris sous un faux nom pendant le siège, et s'est arrangé pour être du bon côté quand les Versaillais sont entrés. »
« Et Delacroix ? »
« Delacroix le banquier a financé la moitié des barricades. L'autre moitié, il a payé ceux qui les ont démolies. Lui et de Valois se détestent, mais ils ont un intérêt commun : que la Commune tombe, et que le gouvernement de Thiers leur doive tout. »
Émile acquiesça lentement. « C'est ce que montre la photo ? »
« La photo montre Moreau assis entre les deux. On dirait des négociateurs, mais regardez bien : Delacroix tend une liasse de billets, de Valois un document signé. Et Luc — votre frère — est debout derrière eux, comme un témoin qu'on oblige à signer. »
Un témoin. Luc n'avait jamais été un simple aide-photographe. Il avait dû voir la scène, dû comprendre ce qu'il avait entre les mains. Et pour ça, il avait disparu dans une prison où personne ne s'appelait Chardin.
« Pourquoi l'ont-ils gardé vivant ? » demanda Émile.
Le soldat haussa les épaules. « Moreau croit que Luc a fait une copie. Il ne l'a pas trouvée — pas encore. Alors il garde le garçon sous la main, au cas où il aurait besoin de le faire parler. »
Une copie. Émile baissa les yeux vers la montre qui reposait entre eux. Luc avait placé les siennes à l'intérieur — la preuve que son frère avait effectivement photographié la rencontre, qu'il avait deviné l'importance de ce qu'il voyait. Mais Moreau ne savait pas. Personne ne savait.
« Jules connaissait ce marché », dit soudain Émile, les pièces s'assemblant. « C'est pour ça qu'on l'a tué. »
Le soldat hocha la tête, l'ombre d'un respect dans ses yeux. « Le petit gars photographiait les barricades depuis le début. Il a développé une image au hasard, a compris ce qu'elle montrait. Au lieu de la détruire, il a voulu la vendre à celui qui paierait le plus cher. Delacroix le payait pour d'autres photos, mais celle-ci, il fallait qu'elle disparaisse. »
« Et Moreau l'a appris. »
« Moreau est toujours au courant de tout. C'est pour ça que je lui rapporte ce que je vois. » Le soldat sourit, un sourire qui ne touchait pas ses yeux. « Vous êtes venu me trouver pour me faire parler — vous pensez que je suis une taupe dans le camp versaillais. En réalité, c'est Moreau qui m'a placé dans la garde nationale dès le début. Je suis son œil dans les rues. Une recrue de plus qui mourrait pour la Commune, et personne n'y regarde de trop près. »
Le sol sembla se dérober sous Émile. L'homme qui avait tué Jules sous ses yeux, qui lui avait donné le nom de Moreau, qui lui avait offert l'information — ce même homme travaillait pour Moreau. Tout son discours, son apparente trahison, c'était une manipulation pour l'amener ici, pour voir jusqu'où il irait.
« Pourquoi me dire tout ça ? » demanda Émile, la voix rauque. « Pourquoi me révéler que vous êtes son agent ? »
Le soldat se renversa contre sa chaise. « Parce que Moreau veut que vous sachiez que vous êtes seul. Que même le soldat qui vous a donné l'information au coin d'une rue vous parlait sous ses ordres. Il veut que vous compreniez que tout ce que vous touchez se retourne contre vous — comme Céleste. »
Émile se leva d'un bond, la chaise raclant le sol. Les conversations autour d'eux cessèrent une seconde, puis reprirent, timides.
« Vous touchez à elle, et je vous tue. »
Le soldat ne bougea pas. « Vous vous trompez de menace, photographe. Je ne fais que transmettre des nouvelles. Et la nouvelle, c'est que Moreau a un plan pour elle. Pas un meurtre — pire. Il veut la retourner. La faire passer pour une traîtresse, une espionne qui travaillait pour les Versaillais. Il a déjà les documents pour le prouver. Des faux, bien sûr, mais suffisamment bons pour que la foule qui l'aime bien lui voue une haine éternelle. »
Émile sentit le froid envahir sa poitrine. Céleste, toute sa réputation sur les barricades, son nom chanté dans les rassemblements — détruit, falsifié, effacé par une plume et un tampon. Pire qu'une condamnation à mort : une exécution sociale dans une ville qui ne jugeait qu'à la rumeur.
« Pourquoi me le dire ? Si c'est Moreau qui vous envoie, pourquoi me donner les moyens de l'arrêter ? »
Le soldat le regarda longuement, son verre vide tournant entre ses doigts.
« Parce que Moreau estime que c'est plus amusant si vous savez à l'avance. Vous ne pouvez pas la protéger — elle refuse de fuir. Vous ne pouvez pas me tuer — vous savez que vous perdriez ce seul contact. Et vous ne pouvez pas détruire la copie que vous avez, puisque c'est votre seule monnaie d'échange pour Luc. » Il se leva, jeta une pièce sur la table. « Vous êtes un excellent joueur d'échecs, Chardin. Mais Moreau joue aux échecs en regardant toutes vos pièces. Vous, vous ne voyez que les siennes. »
Il tourna les talons et sortit, la porte claquant dans le soir tombant. Émile resta figé au milieu de la salle, la montre de Luc dans sa paume, le poids des plaques invisibles contre sa peau.
Tout ce que le soldat avait dit — l'histoire de l'armée, l'origine de Moreau, la mort de Jules, le rôle de Luc — c'était peut-être vrai. Ou peut-être faux, une toile tissée pour l'égarer davantage. Le mensonge était partout, épais comme la fumée qui flottait autour des poutres.
Mais une chose était certaine : Moreau connaissait l'existence de la copie du meurtre de Montmartre, la preuve de son double jeu avec Delacroix et de Valois. Il savait qu'Émile la détenait toujours — et il la voulait, pas pour la détruire, mais pour la façonner à sa guise.
Une image dans les mains de Moreau ne prouvait rien. Elle devenait ce qu'il voulait qu'elle prouve.
Émile serra la montre dans son poing. Luc était quelque part, maintenu en vie par la seule force de cette image. Et s'il la détruisait, comme il l'avait prévu, pour piéger Moreau — il condamnait son frère à une mort certaine.
Il y avait une autre option. Une seule. Il lui fallait retrouver ce que Moreau ne savait pas obtenir : un témoin oculaire. Un homme qui avait vu la réunion entre les trois, qui pouvait confirmer les paroles de la photo. Un homme que Moreau n'avait pas encore tué.
Le soldat avait dit « encore ». Il avait le temps.
Pour combien de temps, il l'ignorait. Mais il trouverait ce témoin avant Moreau.
Il jeta une pièce sur la table et sortit dans la nuit parisienne, les nuages rouges de l'incendie lointain teignant les toits à l'est.
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