Le Marché du Photographe
Lire le chapitre 28: The Hidden Negative
La pluie avait cessé, mais l'humidité imprégnait les murs de l'atelier comme une fièvre tenace. L'odeur de gélatine et de collodion—ce parfum familier qui m'avait accompagné pendant des années—flottait encore dans l'air, mêlée à celle du moisi et de la poussière. Ils avaient tout renversé : les étagères, les tiroirs, les caisses de verre. Des morceaux de plaques brisées jonchaient le sol, leurs émulsions grises tournées vers le ciel comme des yeux morts.
Je marchais au milieu des débris, mes pas faisant craquer les éclats sous mes semelles. Ma blessure au bras me tirait, mais c'était une douleur sourde, presque familière. Le soldat m'avait dit que Moreau orchestrerait mes mouvements, et pourtant, personne ne m'avait suivi jusqu'ici. Le vieux quartier de la Butte-aux-Cailles dormait encore, indifférent à la guerre qui déchirait la ville.
L'armoire à produits chimiques avait été vidée de son contenu. Mes fioles de nitrate d'argent, mes bains de révélateur—tout était parti ou répandu sur le sol. Quelqu'un avait cherché quelque chose avec méthode. Pas un pillage désordonné, mais une fouille minutieuse, presque chirurgicale.
Je m'accroupis près de l'établi, où le désordre semblait encore plus calculé. Chaque tiroir avait été sorti et retourné. Les charnières de celui du bas étaient cassées, comme si on l'avait arraché dans un accès de frustration. Mon souffle se fit plus court.
Le talon.
Je me souviens de l'avoir préparé deux semaines avant la chute des forts. Une idée de Luc, en réalité. Il m'avait regardé tailler la cavité dans le talon de ma botte de rechange, un sourire en coin sur les lèvres.
— Pourquoi cacher une plaque dans une chaussure ? avait-il demandé.
— Parce que personne ne regarde ce qu'on foule aux pieds.
— Tu as toujours été plus prudent que moi, Émile. C'est pour ça que tu es vivant.
Je n'étais pas allé sur le champ de bataille avec ces bottes-là. Je les avais laissées ici, en sûreté, pensant revenir les chercher dans des jours meilleurs. Des jours qui n'étaient jamais venus.
L'armoire à chaussures, elle aussi, avait été renversée. Mes deux paires civiles gisaient dans un coin. Mais la paire militaire—celle que je gardais pour les terrains boueux—était attachée ensemble par les lacets, suspendue à un clou que personne n'avait retiré. Étrange. Les fouilleurs avaient tout retourné sauf ce clou-là, comme si la paire suspendue semblait trop exposée pour contenir quoi que ce soit.
Je décrochai la botte droite, la retournai. Le talon de bois était fissuré, probablement à cause des chocs répétés. Je fis jouer la petite languette que j'avais incrustée à la base. Le verrou céda, et le talon s'ouvrit comme une coquille.
À l'intérieur, dans un compartiment tapissé de feutre, reposait la plaque de verre. Je la retirai avec précaution, la tenant contre la lumière grise qui filtrait par la fenêtre brisée.
Le négatif montrait l'Hôtel de Ville, mais pas la façade que tout le monde connaissait. L'angle était celui d'une fenêtre de l'aile droite. Trois hommes se tenaient près d'une table, vêtus de manteaux de civil. Malgré le grain de l'émulsion, leurs visages étaient reconnaissables.
Moreau. Delacroix. De Valois.
Et sur la table, entre eux, une carte de Paris avec des marques rouges indiquant les futures barricades versaillaises, importées clandestinement.
Je tenais entre mes mains non seulement ma survie, mais celle du peu de vérité qui restait dans cette foutue guerre.
Je remis la plaque dans son écrin improvisé et poussai un soupir de soulagement. Mais ce soupir mourut dans ma gorge quand mon regard tomba sur le sol, sur la botte gauche qui gisait là où je l'avais laissée.
Le talon gauche était intact.
Le droit aussi, d'ailleurs.
Mon cœur se serra. Je retournai ce qui restait de l'armoire, cherchant la troisième paire—la paire de marche que je portais dans les rues. Elle n'y était pas. Elle avait dû être prise dans la précipitation, ou jetée dans les décombres du premier bombardement.
Mais c'était la paire droite que j'avais préparée. La gauche était vide. Elle l'avait toujours été.
Alors pourquoi, en regardant la botte gauche sur le sol, remarquai-je que le talon semblait légèrement plus épais qu'il ne l'était en mémoire ?
Je m'approchai, saisis la botte. Le cuir était sec, craquelé par l'humidité. Le talon de bois avait été taillé secondairement, la couche supérieure vissée par quelqu'un qui connaissait le principe de l'ouverture sans connaître la méthode exacte.
Je fis jouer ma lame entre le bois et le cuir. La visserie céda. La seconde semelle se détacha.
Et là, dans une cavité grossièrement creusée, reposait une pellicule photographique enroulée, protégée par une feuille de papier noir ciré.
Mes doigts tremblèrent en la déroulant. Ce n'était pas une plaque de verre, mais un négatif sur support souple—une rareté, presque expérimentale. Je la transluminai avec précaution.
Je la reconnaissais. Cette composition accidentelle, cet angle légèrement décalé—j'avais pris cette photo le même jour que l'autre, dans la même pièce, en me déplaçant d'un mètre entre les deux prises de vue. Une image si semblable qu'elle en était presque identique. La preuve du pacte, la poignée de main entre les deux généraux ennemis, les documents signés sur le rebord de la fenêtre.
Mais je n'avais jamais caché cette pellicule-là. Je l'avais montrée à Luc, la veille de son arrestation. Il m'avait demandé où je la gardais.
— Dans mes bottes de rechange, avais-je répondu. La plaque dans la droite, la souple dans la gauche.
— Et si quelqu'un trouve l'une, il cherchera l'autre.
— Personne ne trouvera l'une sans savoir où chercher.
Il avait souri d'une façon étrange. Puis il avait changé de sujet.
Je fixais la pellicule, les rouages de mon esprit s'emballant. Il avait déplacé ma réserve. Il avait pris la pellicule dans la botte où je l'avais mise et l'avait dissimulée ici, dans une botte que je n'utilisais presque jamais. Il avait aussi recréé le mécanisme d'ouverture, une copie approximative de mon système, pour que je puisse la trouver.
Mais pourquoi ? Pourquoi cacher une copie de ma propre preuve ?
La réponse me frappa alors, glaciale comme l'eau de la Seine en février.
Luc voulait que je la trouve. Il avait caché ma pellicule dans un endroit où je la chercherais lorsque je saurais que la plaque était menacée. Il avait anticipé ma perte, avant même que je perde quoi que ce soit.
Mon frère savait que quelqu'un finirait par me prendre la plaque. Il préparait une sauvegarde de ma sauvegarde.
Et s'il avait préparé une sauvegarde pour ma sauvegarde, peut-être en avait-il fait une pour lui-même?
Le soldat avait parlé de Luc comme d'un prisonnier sous protection de Moreau. Mais si Luc détenait une copie qu'il n'avait jamais avouée, alors Luc n'était pas prisonnier par hasard. Il était retenu parce que Moreau soupçonnait l'existence de cette copie, mais ne savait pas où elle se trouvait.
Je tenais une copie que je n'aurais pas dû avoir, dans un endroit que je n'aurais pas dû chercher.
Je m'accroupis sur le sol jonché de verre brisé, tenant les deux négatifs contre ma poitrine comme un père tiendrait ses enfants dans un incendie.
J'avais cru jusqu'ici que les preuves étaient uniques et fragiles. Je découvrais maintenant qu'elles étaient doubles et que quelqu'un d'autre que moi connaissait l'endroit où les chercher.
Mais plus inquiétant encore : si Luc avait compris que Moreau un jour mettrait la main sur ma plaque, alors Luc savait depuis le début que Moreau était dangereux. Pourquoi ne m'avait-il jamais prévenu ? Pourquoi avait-il attendu d'être emprisonné pour manœuvrer derrière mon dos ?
À moins que Luc ne cherche à protéger autre chose que les preuves.
À moins que je ne sois pas la cible principale de Moreau, mais simplement le leurre.
« Qu'est-ce que tu sais que je ne sais pas, Luc ? » murmurai-je dans le silence poussiéreux.
La réponse, si réponse existait, dormait quelque part dans les prisons de Moreau, derrière un nom qui n'était pas celui de mon frère.
Je me relevai, plaçai la pellicule et la plaque dans deux poches différentes de mon manteau—séparées, au cas où—et je me dirigeai vers la porte en laissant derrière moi le chaos de mon atelier.
J'avais maintenant deux copies. Mais aucune des deux n'était celle de Luc.
Et si Moreau pensait que je n'avais qu'une seule preuve, mon frère pourrait bien posséder la seule carte qui nous sauverait tous les deux.
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