Le Marché du Photographe
Lire le chapitre 30: The Escape from the Hôtel de Ville
La lumière de l’explosion de magnésium resta imprimée sur sa rétine comme une tache blanche qui refusait de disparaître. Émile ne distingua d’abord que des ombres en mouvement, des silhouettes qui se bousculaient dans le grand hall de l’Hôtel de Ville. La main de Céleste attrapa la sienne — ferme, chaude, décidée — et il la laissa le tirer à travers le chaos.
— Par ici, souffla-t-elle. Le passage des cuisines.
Il trébucha sur un corps qu’il préféra ne pas identifier. Autour d’eux, des gardes communards criaient, cherchant à tâtons leurs fusils, aveuglés comme lui par le flash. De Valois hurlait quelque chose dans un français que la panique rendait presque inintelligible — *« après eux, imbéciles, après eux ! »* — mais personne ne semblait savoir exactement quelle direction prendre.
Ils traversèrent une porte de service, dévalèrent un escalier de pierre en colimaçon dont les marches semblaient avoir été taillées pour des géants. L’odeur de la poudre laissait place à celle de la graisse et du charbon. Le sous-sol de l’Hôtel de Ville était un labyrinthe de caves voûtées, de réserves à vin presque vides, de corridors étroits aux murs suintant d’humidité.
Céleste s’arrêta devant une grille en fer forgé, rouillée, fermée par une chaîne et un cadenas de fortune.
— C’est là. Le collecteur principal.
Émile sortit de sa poche le petit outil qu’il utilisait pour démonter ses chambres photographiques. Le cadenas céda en trois secondes — les serrures communardes n’étaient pas plus solides que leurs barricades.
La grille s’ouvrit sur un boyau sombre d’où montait une odeur épaisse, fétide, qui semblait avoir sa propre texture. Émile hésita une seconde. Puis il entendit les bottes des gardes résonner sur les dalles de la cave, juste au-dessus d’eux.
Il entra le premier. L’eau noire lui monta jusqu’aux mollets, froide comme une morsure.
---
Le tunnel du collecteur de Paris était une cathédrale inversée : les arcades s’effondraient dans l’obscurité, et le plafond suintait des gouttes qui tombaient en rythme, comme un tambour lent. Une seule lampe à huile, accrochée à la taille de Céleste, projetait des ombres déformées qui glissaient sur les parois tapissées de vase.
— Par ici, dit une voix.
Émile se figea. La voix venait de derrière eux, mais elle n’appartenait ni à un garde ni à de Valois. Elle était faible, rauque, comme une gorge qui n’avait pas parlé depuis longtemps.
Luc sortit de l’ombre d’une niche creusée dans la paroi. Il était méconnaissable : les joues creuses, la barbe hirsute, les vêtements déchirés et maculés. Mais ses yeux — les mêmes yeux que ceux d’Émile, ce gris acier qui semblait toujours voir à travers les apparences — étaient vifs, alertes, parfaitement conscients.
— Tu n’as pas le temps de t’émerveiller, dit Luc en les attrapant par les bras. Ils connaissent ce tunnel. C’est par ici qu’ils font passer leurs prisonniers vers la Seine lorsqu’ils veulent les noyer sans témoins.
Céleste retint un frisson. Luc les guida à travers le dédale avec une assurance qui trahissait une familiarité acquise sur le terrain — ou dans une cellule.
— Comment t’es-tu échappé ? demanda Émile en pressant le pas.
— L’homme qui devait me garder ce soir avait un faible pour le vin et une dette de jeu envers Moreau. Un des hommes de de Valois a eu vent de ma présence au camp et a décidé de me déplacer vers l’Hôtel de Ville. En route, le fourgon a versé. Les chevaux ont paniqué pour une raison que même moi je ne m’explique pas. J’ai vu une ouverture.
Luc s’arrêta soudain, tendit l’oreille. Au-dessus d’eux, quelque chose courait le long des galeries — des pas rapides, nombreux, martelés.
— Ils ont envoyé les rats, murmura Luc. Les gars du génie. Ils connaissent chaque centimètre de ce réseau.
Il éteignit la lampe. L’obscurité tomba comme un couperet.
— Suivez ma voix. Ne faites aucun bruit. Si vous touchez l’eau, ne la laissez pas clapoter.
Ils avancèrent pendant ce qui sembla une heure, les mains guidées par les parois visqueuses, les pieds cherchant doucement le sol incliné. Plusieurs fois, Émile crut entendre des murmures dans les conduits adjacents, des glissements de bottes sur la pierre. Mais chaque fois, Luc changeait de direction avec une précision qui semblait presque infaillible.
Ils débouchèrent enfin dans un espace plus large, où l’air se rafraîchit. Un filet de lumière grise filtrait d’en haut — un regard d’égout, entrouvert.
— Ménilmontant, souffla Luc. La ligne est encore tenue par le Comité central. Nous sommes loin de l’Hôtel de Ville, mais pas hors de danger.
Il s’accroupit, épuisé. Céleste s’installa près de lui, sortit un mouchoir sale de sa poche et lui tamponna le front.
— Luc, dit Émile en s’asseyant sur un tas de pierres effondrées. Le soldat, au cabaret. Il a dit que Moreau t’avait protégé, que tu étais son otage. Puis il a dit que tu avais toi-même déplacé une copie du cliché dans ma chambre noire.
Luc releva les yeux. Un léger sourire passa sur ses lèvres gercées.
— Il t’a dit ce qu’il voulait que tu saches. Certaines vérités, Émile, servent mieux le mensonge que le mensonge lui-même.
Céleste les observait chacun à tour de rôle, une tension nouvelle dans les épaules.
— Qu’est-ce que tu n’as pas dit ? demanda Émile.
Luc plongea la main dans sa poche, en sortit un objet rond, poli, qu’il fit glisser dans la lumière grise du regard d’égout. Une montre à gousset. Ou plutôt, ce qui avait été une montre avant qu’on en retire le mécanisme.
— L’armée possède des chimistes, dit Luc. Des hommes qui savent dissoudre les émulsions et transférer l’argent métallique d’un support à un autre. Moreau les utilise depuis des mois pour falsifier les preuves. Mais je connaissais un photographe, à l’atelier d’outillage de la rue de la Roquette, qui avait découvert un procédé plus simple. Il suffisait de faire tremper un fragment de verre dans un bain acide juste assez longtemps pour le rendre flexible, puis de le replier sur lui-même.
Il ouvrit le boîtier de la montre. À l’intérieur, au lieu du mouvement d’horlogerie, un mince morceau de verre souple, bombé, presque iridescent à la lumière. Émile reconnut immédiatement l’image inversée qui s’y dessinait en nuances de gris : une table, trois hommes, un document signé.
— La plaque originale, murmura-t-il. Celle que tu avais cachée dans ma chambre noire était une copie, fabriquée pour tromper Moreau. Celle-ci…
Luc hocha la tête.
— Jules l’avait faite avant de mourir. Il me l’a donnée la nuit où Moreau est venu l’arrêter. Il savait qu’ils allaient chercher dans sa chambre noire, qu’ils prendraient tout. La seule façon de la conserver était de la rendre invisible à ceux qui cherchaient un négatif de photographe.
Émile resta un long moment silencieux. Le poids des dernières heures — des derniers jours — retomba soudain sur ses épaules comme une chape de pierre. Il avait passé son temps à se croire maître d’un jeu que son frère jouait déjà depuis des semaines.
— Pourquoi ne me l’as-tu pas dit ? demanda-t-il.
Luc remit la montre dans sa poche, referma le boîtier d’un geste sec.
— Parce que tu aurais fait quelque chose d’héroïque. Tu aurais voulu l’utiliser tout de suite, la montrer à quelqu’un, la faire publier. Et Moreau aurait su où elle était avant que tu aies fini ta première phrase.
Céleste intervint, sa voix douce mais ferme :
— Il a raison. Moreau ne s’attend pas à ce que tu agis avec discrétion. Il a fondé tout son plan sur ton impétuosité.
Émile aurait voulu protester. Mais les mots ne venaient pas, parce qu’elle disait vrai.
Un grondement sourd leur parvint à travers les conduits — des pas, encore, mais cette fois plus lents, méthodiques. Une battue.
Luc se releva, tendit la montre à Émile.
— Non, dit-il. Prends-la. J’ai besoin de temps pour arriver jusqu’aux portes.
— Aux portes ? demanda Émile.
— Vers l’est. Le commandant prussien qui occupe les forts a offert une récompense pour tout officier versaillais qui passera de leur côté avec des documents. Si je sors d’ici, si je traverse le no man’s land jusqu’à la ligne prussienne, je peux passer cette plaque entre leurs mains. Ils ne savent pas ce qu’elle représente, mais ils paieront pour déstabiliser les Versaillais.
Céleste saisit le poignet de Luc.
— Vous ne passerez pas. Les Prussiens arrêtent quiconque s’approche de leurs lignes sans autorisation. Ils ne vous laisseront même pas expliquer.
Luc sourit — un sourire triste, qui ne touchait pas ses yeux.
— Alors je trouverai d’abord quelqu’un qui pourra expliquer à ma place.
Il regarda Émile.
— Mais il faut que tu restes ici. Si nous fuyons tous les trois ensemble, même tes ratés de la Commune comprendront que nous formons un ensemble. Si notre ennemi ne peut pas nous suivre, il cherchera nos familles, nos amis, nos habitudes. Il a déjà les moyens de te réduire à néant, Émile. Il ne te reste que la possibilité de ne pas lui donner la cible unique.
Émile sentit la main de Luc qui serrait la sienne, le contact froid du boîtier de la montre glissant entre ses paumes.
— N’y va pas, dit-il. Reste. Nous trouverons une autre solution ensemble.
— Nous n’avons plus de temps pour les solutions ensemble, répondit Luc en reculant dans l’ombre. Moreau sait que tu es vivant. Il sait que tu as une copie. Mais il ignore que celle-ci existe. Et tant qu’il l’ignore, tu as une avance sur lui.
Il disparut dans le tunnel, suivant un conduit latéral qu’Émile n’avait pas remarqué.
Émile resta un long moment immobile, la montre serrée dans son poing. La première fois qu’il l’avait revu depuis des semaines, et déjà son frère s’éloignait — non pas vers la sécurité, mais vers quelque chose qu’il croyait être la meilleure des trahisons possibles : faire sortir cette image de Paris pour la remettre aux pires ennemis de la Commune.
Céleste posa sa main sur son épaule.
— Il a raison, dit-elle doucement. Sur tout.
— Je sais. C’est pour ça que je déteste ça.
Elle rit, brièvement.
— Vous vous ressemblez plus que vous ne voudriez l’admettre.
Émile glissa la montre dans la poche intérieure de sa veste, contre sa poitrine. Elle était lourde, beaucoup trop lourde pour son poids véritable — lourde du secret qu’elle contenait, des vies qu’elle portait avec elle.
— Il faut que je revoie le soldat, dit-il.
Céleste fronça les sourcils.
— Celui qui a tué Jules ?
— Il a dit que Moreau préparait des documents falsifiés contre toi. Je dois savoir où ils sont. Et il est le seul témoin vivant des liens directs entre Moreau, Delacroix et de Valois.
Céleste resta silencieuse un moment. Puis elle hocha la tête.
— Il sera dans un des cabarets près de la Bastille. Les fonds de la ville sont gardés dans ce quartier. Il boit pour prendre des forces avant les exécutions.
Émile regarda l’escalier du regard d’égout, où la lumière du petit matin commençait à filtrer.
— Alors allons-y, dit-il. Séparément.
Céleste leva un sourcil.
— Ta nouvelle stratégie ?
Il glissa le boîtier de la montre dans une poche intérieure, contre son cœur.
— Je la teste.
Continuer gratuitement
Débloquer ce chapitre
Regardez une courte publicité pour débloquer ce chapitre.
Aucun paiement requis.