Le Marché du Photographe
Lire le chapitre 31: The Gate at Vincennes
La Porte de Vincennes se dessinait dans la brume grise de l'aube, ses pavillons encore marqués par les obus de janvier. Émile rampait le long d'un toit effondré, sa longue-vue collée à l'œil, lorsque la scène en bas se figea en un tableau d'horreur.
Luc marchait vers la barrière, mains levées, quand une patrouille prussienne surgit des décombres d'un poste de garde. Quatre hommes en casque à pointe, baïonnettes croisées, l'encerclèrent avec une précision mécanique. Émile retint son souffle, espérant que son frère jouerait l'innocent marchand égaré.
Il vit Luc porter la main à son gosier — un geste trop rapide pour être innocent. La montre, l'original, disparut dans sa bouche. Sa pomme d'Adam monta et descendit dans un effort convulsif. Un des Prussiens le frappa à la nuque, et Luc cracha un filet de sang sans livrer son secret.
— *Was hast du geschluckt?* — hurla le soldat.
Luc secoua la tête, les yeux vitreux. Un deuxième coup, plus violent, le jeta à genoux. Mais il tint. Émile vit la fierté de leur mère dans ce refus obstiné, cette même mâchoire serrée qui avait bravé les huissiers de la rue Saint-Denis quand ils étaient enfants.
Son estomac se noua. La preuve, la vérité qu'ils avaient tant protégée, venait de devenir une bombe à retardement dans les entrailles de son frère. Digestion ou décès — dans les deux cas, le secret serait perdu à jamais, ou pire, récupéré par Moreau.
Émile descendit du toit par une descente de cheminée, repliant sa longue-vue avec une précision mécanique. Il fallait agir. Non par calcul — par instinct. Luc avait avalé la montre pour la protéger. Émile devrait maintenant récupérer ce que le corps de son frère tenait prisonnier.
Il longea les ruelles jusqu'au poste prussien, ses idées se bousculant. Un officier en manteau sombre interrogeait Luc sous une tente, tandis que les soldats fouillaient ses vêtements en vain. Émile reconnut l'uniforme — le 4e régiment de ligne, cantonnés aux fortifications depuis l'armistice.
Il prit une inspiration, ajusta son écharpe en signe de deuil, et traversa la place sans hésitation.
— *Parlez-vous français?* — lança-t-il en s'approchant de la tente.
L'officier leva la tête. C'était un homme d'une cinquantaine d'années, la barbe taillée au cordeau, des lunettes cerclées d'or. Un homme qui avait visiblement lu des livres, au moins avant la guerre.
— Vous êtes? — demanda-t-il dans un français impeccable mais teinté de l'accent du Rhin.
— Émile Chardin, photographe. J'étais au siège, j'opérais dans Paris.
— Un civil qui se promène aux portes de la ville au milieu des combats? — soupçonneux.
— Je cherche mon aide, ce jeune imprudent. — Émile pointa Luc d'un geste désinvolte. — Il travaille pour moi depuis trois mois. Il a dû s'égarer dans le noir, l'idiot.
L'officier examina Émile de la tête aux pieds, s'attardant sur ses mains noircies par les produits chimiques.
— Un photographe, dites-vous. — Il caressa sa barbe. — Nous avons perdu l'un des nôtres, Herschel, qui documentait les fortifications de Thiers. Les Français ont saisi ses plaques à la Butte-aux-Cailles. — Il marqua une pause. — Vous connaissez les barricades de Belleville? La butte Montmartre?
Le cœur d'Émile rata un battement. L'officier le regardait non comme un ennemi, mais comme une ressource.
— Je les connais mieux que personne. J'y ai photographié chacun des barricades, chaque passage défendu, chaque poudrière improvisée. — Une idée dangereuse prit forme dans son esprit. — Je pourrais vous constituer un dossier photographique complet, positions exactes, angles de tir, possibilités d'accès, si vous libérez mon aide.
L'officier rit — un rire bref, sans joie, celui d'un homme habitué aux marchés douteux.
— Vous me prenez pour un général du génie? Je commande une compagnie de garde, pas une armée. — Pourtant, il ne congédia pas Émile. Ses yeux se plissèrent. — Mais Mayence a soif de cartes exactes de Paris. On dit que bientôt, ils voudront des photographies de la ville pour les archives de l'Empire. Un dossier de barricades serait bien vu par Berlin.
Il se tourna vers Luc, recroquevillé contre un mur, puis revint à Émile.
— Deux plaques. Les barricades de la rue de Rivoli et celles du Père-Lachaise. Meurtrières comprises. Vous développez ici, sous mes yeux, vous me livrez les plaques humides. — Il montra trois doigts. — Et je vous rends votre gamin.
Émile serra les mâchoires. Trois jours de travail dans un camp prussien signifiaient trois jours de surveillance pour Luc, trois jours avant que son corps ne décide du sort du négatif original. Le verre ne se dissout pas facilement dans l'estomac humain. Des heures, pas des jours. Néanmoins, il avait le temps — à peine.
— Deux heures, pas trois jours, protesta-t-il. Je peux travailler vite. Deux plaques, développées sur place. Ça devrait suffire à satisfaire Berlin.
L'officier se tut un long moment, puis hocha lentement la tête.
— D'accord. Mais ce sera sur une plaque supplémentaire — la barricade de Montmartre où votre général a donné sa démission n'a pas à être un document politique. Mes supérieurs ne veulent que des faits.
Émile inclina la tête. Faux-fuyant. Prétendre coopérer, empocher la plaque, glisser le substitut… Tout devait se dérouler parfaitement.
À l'intérieur de son ventre, quelque chose vibra comme une corde de piano. Le plan tacite de Luc — toujours plus planifié qu'il ne l'avait cru — commençait à se dévoiler. Son frère avait su que la Prusse voudrait des cartes de la ville reconquise. Il avait su qu'Émile y entrerait un jour.
Mais il y avait une chose que Luc ne savait pas encore : le temps jouait contre lui. L'acide de l'estomac ne pardonnait pas, et chaque minute qui passait rapprochait la montre de sa destruction silencieuse.
Émile tourna son regard vers son frère, les yeux gris de Luc croisant les siens à travers la cour. Dans ce regard, il lut une question muette : *Tu as compris le code?*
Oui. Il y avait des façons de survivre, et il y avait des façons de protéger. La montre ne valait rien comparé aux deux vies qui comptaient encore de la récupérer.
L'officier claqua des doigts vers ses hommes.
— Installez un laboratoire portatif sous la tente du quartier-maître. Que le Français installe ses appareils. Nous parlons affaires maintenant.
Émile défit sa besace, ses doigts frôlant le morceau de verre caché dans la doublure — la copie de Luc, seule chance restante. Il pensa à Céleste, fuyant dans les entrailles de Paris avec la première copie de l'inconnu, et à Moreau qui, quelque part, l'attendait.
— Une condition, ajouta Émile en fixant droit l'officier. Mon aide reçoit de l'eau claire et un médecin. Il a avalé quelque chose qui lui reste mal, et même un civil mérite d'être traité comme un être humain. Pas par charité — par efficacité. S'il meurt, vous perdez votre négociateur.
L'officier rit de nouveau, cette fois avec une dureté glacée.
— Vous marchandez comme un Prussien, Chardin. Le gamin sera soigné. Mais si vous me livrez autre chose que ce que j'ai demandé, je vous fais danser à la même corde que vos Communards, au matin.
Émile s'inclina, la bile dans sa gorge. Il venait d'échanger son savoir contre la survie de son frère, mais chaque heure qui s'écoulerait le rapprochait du moment où le ventre de Luc trahirait leur dernier secret.
En traversant la place, il jeta un dernier regard à son frère. Luc avait fermé les yeux, la tête contre la pierre, les mains croisées sur son ventre comme pour protéger un trésor. Une lueur d'espoir s'alluma dans le cœur d'Émile — Luc savait que le corps ne tient pas toujours. Il avait peut-être déjà un second plan.
Mais la montre était à lui, maintenant. Et dans son ventre, le verre patientait, insoluble, irrécupérable — sauf par le bistouri.
Pour l'instant, il avait deux plaques à voler pour celle qui se trouvait encore dans son frère.
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