Le Marché du Photographe
Lire le chapitre 33: The Final Betrayal
Les pavés glissaient sous leurs semelles, la Seine roulait ses eaux noires à leur droite. Émile soutenait son frère, dont la pâleur devenait plus cireuse à chaque enjambée. Le vent du soir charriait l’odeur de poudre et de lilas pourri.
— Encore un peu, Luc. Le pont de Bercy, puis les entrepôts. On pourra respirer.
Luc ne répondit pas. Sa tête ballottait, ses doigts crispés sur le gilet qui contenait la montre. Cette montre, à présent vide, qui avait si longtemps porté le secret.
Un bruit derrière eux. Des pas. Trop réguliers pour des soldats en déroute. Émile s’arrêta, la main sur le revolver qu’il avait dérobé à un garde national mort. Une silhouette émergea de l’ombre des arches — menue, agile, un foulard rouge autour du cou. Céleste.
Émile sentit le soulagement l’envahir, puis se rétracter. Elle ne courait pas. Elle marchait, calme, et dans ses yeux brillait une lueur qui n’avait rien d’amical.
— Vous avez réussi, murmura-t-elle. Tous les deux.
— Céleste. Nous devons disparaître, l’Hôtel de Ville est en ébullition.
Elle hocha lentement la tête, s’approchant de Luc affaissé contre le parapet. Son regard se posa sur la montre au poignet de l’homme blessé.
— Où est la plaque ? demanda-t-elle, doucement.
Émile sentit un frisson lui parcourir l’échine.
— Elle est cachée. En lieu sûr.
— Vous me prenez pour une sotte, Émile. Vous l’avez échangée contre les trois barricades. Vous avez remis un faux au Prussien. Et vous l’avez donnée à un gamin devant la caserne de la rue de Reuilly.
Le cœur d’Émile cessa de battre une fraction de seconde. Comment pouvait-elle savoir ? Il n’avait parlé de ce garçon à personne. Il avait glissé le négatif dans la poche du gamin tandis que von Richter détournait le regard vers ses troupes, trop absorbées par l’exécution sommaire de deux gardes désarmés. Il avait chuchoté *« La Montagne, rue du Croissant, cours comme si le diable te poursuivait »* — et le môme avait disparu entre les ruelles.
— Vous êtes… de leur côté.
Céleste sourit. Un sourire étroit, sans chaleur, qui n’avait plus rien de la jeune femme déterminée qui l’avait aidé au faubourg Saint-Antoine.
— Je ne suis du côté de personne, Émile. Je sers Moreau depuis le début. Lui aussi veut savoir qui trahit la Commune. Mais lui n’a pas d’états d’âme.
Luc émit un râle, tentant de se redresser. Céleste se pencha vers lui, tira de sa ceinture une petite fiole d’opium concentré, et avant qu’Émile comprenne ce qui se passait, elle avait injecté le liquide dans la plaie qu’il portait au cou, celle d’où suintait déjà un pus verdâtre.
— Non ! cria Émile.
Il bondit, lança un coup de poing qui atteignit la tempe de la femme. Céleste chancela, recula d’un pas, mais le mal était fait. Luc se convulsa, ouvrant des yeux démesurés, la bouche tordue par une douleur sans nom.
— Le poison était déjà dans sa blessure, dit Céleste, massant sa tête. Il était condamné de toute façon. Je lui ai seulement épargné des heures de supplice. Ou peut-être l’ai-je accéléré. Selon votre point de vue.
Émile s’effondra auprès de son frère, le prit dans ses bras. Luc ouvrit la bouche, tenta de parler, et une écume rose coula de ses lèvres.
— Émile, souffla-t-il. La montre…
— Elle est vide. Je l’ai prise. Je l’ai donnée au gamin.
Une lueur étrange traversa les pupilles de Luc — presque une ironie.
— Il faut… que tu saches. J’ai toujours eu une copie. Chez Mère. Derrière la Vierge.
Émile voulut protester, demander pourquoi maintenant, pourquoi avoir menti si longtemps. Mais Luc ferma les yeux, et son corps se détendit dans une lenteur épouvantable. Émile resta immobile, tenant le cadavre de son frère, sentant le poids de toute une vie de mensonges s’abattre sur ses épaules.
Autour d’eux, la nuit tombait sur Paris comme un couvercle.
Céleste observa la scène, son visage impassible. Puis elle tendit la main.
— Donnez-moi la plaque. L’originale. Vous me l’avez bien dit vous-même : le vrai négatif, c’est celui que vous n’avez jamais montré aux Prussiens. Vous l’avez retiré de la montre avant le développement, et vous l’avez confié à un mendiant. Alors ?
Émile leva lentement la tête, les yeux secs, la mâchoire serrée.
— Vous vous trompez encore, dit-il d’une voix rauque. Lorsque j’ai compris que von Richter me laisserait filer trop facilement, j’ai deviné que vous étiez dans le coup. J’ai fait développer une copie de rechange. J’ai donné la vraie au gamin. Et je vous ai raconté l’inverse dans l’espoir que vous me croyiez assez naïf pour tout vous révéler.
Céleste blanchit. Pour la première fois, son masque se fissura.
— Le gamin…
— Il court depuis une heure. Il a la plaque, il a l’adresse de l’imprimerie *La Montagne*. D’ici quelques heures, elle sera sur les presses, et Paris apprendra que le Préfet de police de Versailles et le Comité central de la Commune ont signé un pacte pour livrer la ville aux Prussiens en échange de leur survie.
Céleste recula d’un pas, la main sur son revolver. Émile déposa le corps de son frère sur les pavés, avec une douceur funèbre.
— Vous avez trahi tout le monde, Céleste. Moreau vous méprise, vous le savez. Il vous utilisera jusqu’à la dernière goutte de votre sang, puis il vous jettera comme un mouchoir sale.
Elle visa, les doigts blancs sur la détente. Mais quelque chose passa dans son regard — la peur, ou peut-être l’évidence, que sa mission venait d’échouer.
— Vous croyez pouvoir le publier ? Les presses seront saisies. Je connais chacun des imprimeurs de Paris.
— Alors vous connaîtrez aussi la nouvelle que je viens d’apprendre de la bouche de mon frère mourant. Il existait une deuxième copie. Chez ma mère, dans le 11e arrondissement. Et si le gamin n’arrive pas à temps à *La Montagne*, j’irai chercher la sienne.
Émile se releva, prit le revolver de son étui, et le pointa droit sur Céleste.
Elle ne bougea pas. Le vent fraîchit entre les arches, portant des bruits d’alarme au loin — des tambours de la Garde nationale, le roulement des canons qu’on traînait vers les fortifications.
— Va-t’en, dit Émile. Et dis à Moreau que s’il veut la vérité, il viendra la chercher lui-même dans les colonnes de *La Montagne*.
Céleste le fixa un long moment, puis, lentement, abaissa son arme. Elle tourna les talons et disparut dans la pénombre des quais.
Émile resta seul avec le corps de son frère. Il s’agenouilla une dernière fois, replaça les mains de Luc sur sa poitrine, ferma ses yeux, et murmura :
— Pardonne-moi. Je n’ai jamais su te protéger.
Puis il se releva, et se mit à courir vers la rue du Croissant. Dans sa poche, le poids du petit négatif de sécurité lui battait contre la cuisse à chaque foulée — et derrière lui, loin, très loin, les canons prussiens commencèrent à tonner vers le fort d’Issy.
Paris allait tomber. Mais avant de mourir, cette ville apprendrait la vérité sur ceux qui l’avaient vendue.
Continuer gratuitement
Débloquer ce chapitre
Regardez une courte publicité pour débloquer ce chapitre.
Aucun paiement requis.