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Le Marché du Photographe

Lire le chapitre 4: The Commissar's Invitation

Le soleil de midi frappait les toits de zinc quand deux hommes en blouse bleue s’arrêtèrent devant l’étal d’un marchand de journaux, rue de Rivoli. Émile les repéra aussitôt. Ils ne lisaient pas. Ils regardaient les fenêtres. La sienne.

Il avait passé la matinée à rouler dans Paris par les rues les moins fréquentées, le dos courbé sur son guidon, la sacoche de cuir battant contre sa hanche. Le négatif était là, enroulé dans du papier de soie, glissé entre deux plaques de verre vierges. Un mensonge de plus dans une ville qui en vivait.

Il s’arrêta devant la boutique d’un quincaillier, fit semblant d’admirer les serrures en vitrine. Dans le reflet, il vit les deux hommes traverser la chaussée. Ils ne se pressaient pas. Ils savaient où il était.

— Chardin.

La voix venait de derrière lui. Émile pivota. Un homme en pardessus gris, la barbe taillée au carré, se tenait à trois pas. Il tenait un mouchoir blanc à la main, comme un laissez-passer. Derrière lui, les deux blouses bleues s’étaient immobilisées.

— Le citoyen Delacroix vous attend, dit l’homme. Hôtel de Ville. Il est inutile de refuser.

Émile n’avait pas le choix. Il le savait. Il monta sur son bicycle, suivit l’homme à travers les rues désertes, sous les fenêtres closes où flottaient des drapeaux rouges. Les barricades de la semaine passée avaient été démontées, mais on sentait encore le soufre dans l’air, la peur qui colle aux pavés.

L’Hôtel de Ville était un camp retranché. Des sacs de sable devant les portes, des canons braqués vers la Seine, des gardes nationaux qui fumaient en le regardant passer. Ils le conduisirent dans un escalier de pierre, sous des plafonds dorés où les toiles d’araignée tissaient leur propre gouvernement.

Delacroix se tenait devant une fenêtre donnant sur la place. Il ne se retourna pas quand Émile entra. Il avait les mains croisées dans le dos, une posture de général qui n’avait jamais porté l’uniforme.

— On m’a dit que vous étiez un homme de vérité, dit Delacroix sans se retourner. Curieux, pour un photographe.

— On m’a dit que vous étiez un homme occupé. Visiblement, on m’a menti.

Delacroix se retourna. Son visage était mince, les yeux d’un gris d’acier qui semblait peser chaque mot avant de le laisser sortir. Il ne souriait pas.

— Le 18 mars, vous étiez rue Royale. Vous avez photographié la barricade. Vous avez vu ce qui s’est passé au bout de la rue.

— J’ai vu une barricade. J’ai vu des hommes mourir. C’est tout ce que ma chambre noire a capturé.

— Votre collègue, — Delacroix consulta un papier sur le bureau comme s’il avait besoin de se souvenir, — Jules Perrin. Il est mort, je crois. Torturé. Une méthode que je ne connais que trop bien. Celle des Versaillais, pas la nôtre.

Émile sentit son poing se serrer dans sa poche. Jules avait été tué à coups de crosse, les doigts brisés, le visage méconnaissable. Les Versaillais l’avaient pris pour Émile. Pour ce qu’il avait vu. Et maintenant, ce commissaire de la Commune lui parlait de méthode avec le calme d’un professeur d’autopsie.

— Je sais ce que vous avez vu, continua Delacroix. Vous avez vu un homme que vous connaissez bien. Le général de Valois. En conversation avec quelqu’un que vous ne connaissez pas. Moi.

Émile ne bougea pas. Son cœur s’était arrêté un instant, puis avait repris, plus fort.

— Je ne vois pas de quoi vous parlez.

— Rue Royale, à sept heures du matin. Vous êtes sorti de votre cachette pour photographier la barricade. Mais votre cadrage était mauvais, Chardin. Vous pensiez filmer les combattants. Vous avez filmé la réunion derrière eux.

Il s’approcha du bureau, sortit un tiroir. Il en tira une enveloppe qu’il ne montra pas à Émile.

— J’ai obtenu une copie de votre plaque. Par mes propres moyens. Mais je n’ai pas la qualité d’image suffisante pour identifier tous les détails. Le visage de de Valois, oui. Le mien, certainement. Mais il y a autre chose sur cette image, quelque chose que je dois savoir. Et vous êtes le seul homme au monde qui peut me le dire.

Émile avait froid. La plaque avait été volée chez lui, mais une copie circulait déjà. Delacroix n’avait pas besoin du négatif original. Il avait besoin de ce que l’image montrait au-delà des deux hommes.

— Je n’ai pas cette image, dit Émile. Elle a été volée. Votre copie, c’est tout ce qui existe.

Delacroix le regarda avec une patience infinie, comme on regarde un enfant qui nie avoir cassé un vase.

— Vous mentez mal, Chardin. Votre ami Jules était un excellent archiviste. Il faisait toujours deux expositions. Une pour la lumière, une pour l’ombre.

Émile sentit le sol se dérober sous ses pieds. Jules. Il avait toujours su, toujours. La minuscule boîte derrière le four, celle où Jules rangeait ses tirages de contrôle. Émile l’avait trouvée la veille. Le négatif de secours était à l’atelier, caché dans le livre creux. Mais Delacroix savait.

— Je n’ai rien trouvé chez Jules, dit Émile. Il n’a laissé que des plats sales et des factures impayées.

Delacroix rit. Un rire bref, sans joie.

— Peu importe. Je ne vous demande pas de me le donner. Je vous demande de le regarder avec moi. Vous êtes un homme de vérité, m’avez-vous dit. Je veux savoir ce que votre vérité me montre sur cette image.

— Vous voulez que je vous dise ce que je vois.

— Non. Je veux que vous me disiez ce que vous savez. Et ce que vous savez, c’est qui se cachait derrière cette réunion. Qui a payé pour qu’elle ait lieu. Qui a trahi qui, au juste.

Émile essuya la sueur de son front. La pièce était étouffante, un poêle allumé à contre-saison. Le négatif était dans sa sacoche, comme un serpent endormi. Il pouvait le sortir, le jeter sur le bureau, faire semblant de coopérer. Mais ce serait la fin.

— Je ne sais rien de cette image, dit-il.

Delacroix hocha la tête. Un signal bref. Les deux hommes en blouse bleue sortirent de derrière la tapisserie, comme s’ils avaient toujours été là.

— Je vous donne vingt-quatre heures, dit Delacroix. Vous rentrez chez vous, vous cherchez dans les affaires de votre ami, vous trouvez ce négatif ou je vous fais arrêter comme espion versaillais. La foule est nerveuse en ce moment. La lanterne a bien fonctionné mercredi dernier.

Émile baissa les yeux. La menace était claire, précise, terrifiante.

— Je ne peux pas trouver ce qui n’existe pas, murmura-t-il.

— Alors vous devrez m’apporter autre chose. La photographie de la barricade, la vraie, ou je vous fais fusiller pour trahison. C’est simple, Chardin. Vous choisissez votre vérité, ou je choisis votre mort.

Delacroix se rassit à son bureau, tourna une page d’un dossier, déjà ailleurs.

— On le raccompagne.

Les deux hommes encadrèrent Émile. Il descendit les escaliers, la sacoche pesant contre sa hanche comme un cœur battant trop fort. Dehors, le ciel s’était couvert. Il monta sur son bicycle, pédala sans réfléchir, tournant dans des rues qu’il ne reconnaissait plus, les images se mélangeant dans sa tête : la route vers l’atelier, Delacroix, le visage de de Valois, le visage de Céleste, le poids du négatif dans sa sacoche.

Il comprit soudain ce que Delacroix n’avait pas dit. Le commissaire savait pour la copie. Il savait pour la méthode de Jules. Mais il n’avait pas parlé de l’autre chose photographiée sur la plaque. Il ne savait pas ce que l’image montrait vraiment — pas au-delà de sa propre rencontre.

Personne ne savait.

Sauf Émile.

Il s’arrêta au milieu du Pont Neuf, mit pied à terre, sortit le négatif de la sacoche. Il le porta à la lumière du ciel gris. L’image apparaissait en négatif : les silhouettes inversées, les visages sombres aux yeux clairs. Mais derrière de Valois, dans le coin gauche du cadre, il y avait une forme qu’il n’avait pas remarquée sur le terrain, trop pressé par les balles.

Une main. Une main gantée de blanc qui tenait un télégramme. Et sur le télégramme, des lettres que la lumière inversait en un nom qu’il ne pouvait pas lire, mais dont il connaissait la première syllabe.

Va.

Il remit le négatif dans la sacoche et pédala vers Montmartre. Il avait vingt-quatre heures. Mais il savait déjà que cette main gantée de blanc lui coûterait bien plus que sa vie.