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Le Marché du Photographe

Lire le chapitre 5: The Photographer's Debt

La pluie avait cessé, mais les rues de Paris gardaient cette odeur de poudre et d'égout qui devenait la signature de la ville. Émile marchait vite, le bras encore douloureux sous le bandage de Céleste. Il aurait dû retourner à l'atelier pour récupérer le négatif caché, le déplacer, le brûler peut-être. Mais Delacroix lui avait donné vingt-quatre heures, et l'idée de rester immobile le rendait fou.

Il frappa à la lourde porte de l'hôtel particulier de la rue de Varenne sans savoir pourquoi il y était venu. Peut-être parce que c'était le seul endroit de Paris où l'on pouvait encore parler sans craindre que les murs aient des oreilles révolutionnaires. Peut-être parce que la baronne de la Tour était la seule personne qui lui devait quelque chose — ou à qui il devait tout.

Le valet le fit entrer sans poser de question. Les salons étaient éclairés aux bougies, un luxe que la Commune aurait jugé contre-révolutionnaire. La baronne l'attendait dans la bibliothèque, assise dans un fauteuil Voltaire, un volume de Chateaubriand ouvert sur les genoux. Elle avait soixante ans, des cheveux blancs tirés en chignon sévère, et des yeux qui semblaient avoir évalué le prix de chaque objet qu'ils croisaient depuis un demi-siècle.

« Émile Chardin. On m'avait dit que vous étiez mort ou fusillé. Lequel est-ce ? »

« Ni l'un ni l'autre, madame. Pour l'instant. »

Elle referma le livre avec un claquement sec. « Vous avez une sale tête. Et ce bras... On vous a soigné avec les moyens du bord, à ce que je vois. »

Émile s'assit en face d'elle sans y être invité. Les carreaux de la fenêtre vibraient de loin en loin — un canon quelque part au nord. La baronne ne sembla pas l'entendre.

« Je vous dois une fière chandelle, madame. Vos fonds ont payé mes premières chambres noires. Sans vous, je serais encore à tirer des portraits de bourgeois endimanchés. »

« Vous ne me devez rien. Je vous ai prêté parce que vous étiez bon. Et les bons photographes sont rares — les bons serviteurs aussi. » Elle le regarda par-dessus ses lunettes. « C'est précisément pourquoi je vous ai fait chercher. »

Émile sentit son estomac se nouer. « Cherché ? »

« Par une connaissance commune, qui sait que vous êtes encore en vie et qu'on ne vous a pas encore mis au mur. » Elle marqua une pause. « Versailles a besoin de vous. »

Le mot tomba dans la pièce comme une pierre dans l'eau. Versailles. L'ennemi. Et pourtant, la baronne n'avait jamais caché ses sympathies. Elle avait fui Paris la semaine précédente, disait-on, mais elle était revenue — pour quoi ? Pour récupérer ses biens ? Pour servir d'intermédiaire ?

« Je ne travaille plus pour personne, madame. Depuis la guerre, je ne photographie que ce que je veux. »

« La guerre est finie. La paix — » elle agita une main fine, « — enfin, une paix, disons. Le gouvernement légal a besoin de documents. Des photographies qui prouveront, après la reconquête, que les communards étaient des criminels, pas des martyrs. Vous comprenez ce que cela signifie. Vous serez du bon côté de l'histoire. Et vous serez payé, naturellement. »

Il aurait dû se lever, la remercier, sortir. Mais il resta. Parce que la baronne n'était pas le genre de femme à demander deux fois. Et parce que, malgré tout, il se sentait encore redevable.

« Quelles photographies exactement ? »

La baronne se leva et se dirigea vers un secrétaire en marqueterie dont elle tira une enveloppe cachetée. « Des négatifs vous attendent chez votre fournisseur de produits chimiques, rue Montmartre. Un intermédiaire les y a déposés ce matin. Vous n'avez qu'à les développer et à me livrer les tirages. » Elle lui tendit l'enveloppe. « Votre ancien fournisseur. Gondoin, je crois. Vous connaissez l'adresse mieux que moi. »

Émile prit l'enveloppe sans l'ouvrir. Il se demandait si la baronne savait ce qui se tramait réellement. Si elle savait que le cliché qu'il avait pris rue Royale montrait Delacroix serrant la main d'un officier versaillais en civil, une poignée de main qui valait de l'or et la vie de milliers d'hommes.

« Je ne peux pas vous garantir que je serai discret, madame. Les communards me surveillent. Vos amis versaillais me surveillent aussi. Si l'on me voit avec des négatifs de cette nature... »

« C'est pour cela que je vous ai choisi, Émile. Vous savez vous fondre dans les décombres. Vous êtes passé inaperçu pendant deux sièges. Vous survivrez à cela. »

Elle se rassit, reprit son livre à la page marquée d'un ruban de soie. L'audience était terminée.

« Je vous dois toujours la vie, madame, d'une certaine manière. Mes premiers crédits ont payé mon passage de l'autre côté du monde, quand j'avais vingt ans. » Il se leva, l'enveloppe dans la main. « Une dette s'acquitte. »

À la porte, elle le rappela : « Émile. Un conseil d'une vieille femme qui a survécu à deux révolutions et un empire. Lorsqu'on vous demande de choisir entre l'honneur d'un homme et la survie d'un homme, choisissez la survie. L'honneur, on le réinvente toujours. La mort, non. »

Il sortit sans répondre.

Dans la rue, il s'arrêta pour regarder l'enveloppe. Le cachet de cire était rompu — la baronne l'avait déjà ouverte, preuve qu'elle ne craignait pas de lui montrer que tout était à l'identique. Il sortit le papier : une note brève, écrite d'une main ferme, qui précisait le nom du fournisseur, le code à donner, et l'heure à laquelle il devait récupérer les rouleaux. Le reste était une liste de sujets à photographier : des portes d'immeubles où des exécutions avaient eu lieu, des murs encore tachés de sang, des cadavres de communards alignés dans des charniers provisoires. Mais il n'y avait pas de mention du cliché de Delacroix.

Il plia la note et la glissa dans sa poche. Sur le trottoir d'en face, un homme en pardessus gris feuilletait un journal. Trop absorbé, trop immobile. Le même type, peut-être, qui l'avait suivi depuis l'atelier. Émile ne ralentit pas le pas.

La dette. Il y avait toujours une dette. Aux baronnes, aux défunts, aux femmes qui bandaient vos blessures et vous mentaient en vous sauvant. Jules était mort pour une image que ses dettes envers la vérité l'avaient poussé à prendre. Et Émile, maintenant, avait une dette envers la baronne qui l'obligeait à photographier des morts pour les faire passer pour des démons.

Mais peut-être — et cette pensée lui vint comme une décharge électrique — peut-être que les négatifs que la baronne voulait qu'il développe n'étaient pas ceux qu'il croyait. Peut-être que cette enveloppe, cette mission, ce prétexte de documentation des crimes communards, n'étaient qu'une manière élégante de lui faire traverser Paris avec un jeu de négatifs qu'il ne devait regarder à aucun prix.

Il s'arrêta sous une porte cochère, déchira l'enveloppe et en examina l'intérieur à la lumière grise du soir. Rien d'autre que la note. Mais au dos de la feuille, en travers, une écriture plus fine, presque un graffiti, ajoutée au crayon :

« Votre frère est au Mont-Valérien. Les Versaillais le fusillent demain à l'aube. Vous voulez le sauver ? Alors tenez la promesse que vous avez faite à la baronne. »

Émile relut la phrase deux fois. Il n'avait pas de frère. Il était fils unique. Sa mère était morte de la variole quand il avait huit ans, son père dans les ateliers de démolition de Haussmann, écrasé par un mur qu'on faisait tomber à tort.

Mais quelqu'un — la baronne, ou la personne qui avait rédigé cette note — croyait qu'il avait un frère. Ou voulait qu'il le croie. Ou voulait qu'il se pose la question.

Il glissa la feuille dans sa poche, remonta le col de sa veste, et reprit sa marche vers le nord. Derrière lui, l'homme au pardessus gris plia son journal et lui emboîta le pas.