Le Marché du Photographe
Lire le chapitre 6: The Darkroom Rendezvous
La chambre noire sentait le vinaigre et le collodion. Émile ferma la porte à double tour, tira le rideau de velours noir, et ne prit même pas la peine d'allumer la lanterne rouge avant de s'effondrer sur le tabouret. Ses doigts tremblaient encore en tenant la bobine de film que Céleste lui avait glissée dans la poche de son manteau, deux heures plus tôt, au coin de la rue du Temple, avec un simple mot : *Développe ça. Tu comprendras.*
Il aurait dû la jeter. Il aurait dû la remettre à Delacroix, ou la brûler, ou la noyer dans la Seine. Mais la curiosité était un poison plus puissant que la peur, et il avait déjà vu trop de choses pour reculer maintenant.
Il déroula le film dans le bain de nitrate d'argent, les mains guidées par l'habitude plus que par la vue. Les premières images n'étaient que des ombres floues – des rues, des toits, des façades éventrées par les obus versaillais. Le travail d'une femme qui savait tenir un appareil mais pas composer une scène. Puis vint la douzième image, et Émile cessa de respirer.
Deux hommes assis à une table de café, la tête penchée l'un vers l'autre comme des conspirateurs de mélodrame. Le premier portait l'uniforme de la Garde nationale, avec les insignes du Comité central. Le second, en redingote bourgeoise, avait cette mâchoire carrée et ces favoris soignés qu'Émile avait vus sur dix portraits officiels dans les journaux versaillais.
Delacroix. Et de Valois.
La treizième image montrait la même scène, mais plus rapprochée – Céleste avait dû avancer ou changer d'objectif. Sur la table, entre les deux hommes, un document déplié. Émile plissa les yeux dans la pénombre rouge, mais les détails restaient insaisissables. La quatorzième image, cependant, était la plus dévastatrice : une main gantée de blanc poussant une bourse de cuir vers Delacroix. La bourse était entrouverte, et même dans le grain grossier du nitrate, Émile put distinguer l'éclat métallique des pièces d'or.
Il retira le film du bain, le fixa, puis le tint à contre-jour devant la lanterne. Son cœur battait si fort qu'il entendait le sang dans ses oreilles. Il avait maintenant la preuve – une preuve tangible, photographique, incontestable – que le chef de la sécurité de la Commune et un émissaire du gouvernement de Versailles avaient négocié, en secret, la fin du soulèvement contre de l'or.
Et Céleste avait pris ces photos. Céleste, l'agent versaillais. Céleste, qui lui avait bandé le bras et sauvé la vie sur la barricade.
Elle avait dû être là, cachée, pendant que Delacroix et de Valois signaient ce pacte, et elle avait tout documenté. Mais pourquoi lui donner ce film maintenant ? Pourquoi ne pas l'avoir remis directement à Versailles ?
Quelque chose clochait. Émile reposa le film sur la table et passa une main sur son visage fatigué. Depuis trois jours, il vivait dans un cauchemar de miroirs – chaque vérité en cachait une autre, chaque allié était un traître potentiel, chaque image fixait un mensonge plus profond que le précédent.
Il regarda de nouveau la quatorzième image. La main gantée de blanc. Ce gant – il l'avait déjà vu, n'est-ce pas ? Dans le négatif de Jules, cette main qui tenait le télégramme portant ce nom illisible commençant par « Va ». S'agissait-il de la même main ? Il saisit une loupe et examina attentivement les deux négatifs côte à côte – celui de Jules, qu'il avait copié avant de le cacher dans le livre creux, et celui de Céleste.
La manière dont les doigts se repliaient sur la bourse était identique à la manière dont ils tenaient le télégramme. La même bague, fine, discrète, au quatrième doigt droit. Émile recula. Ce n'était pas la main de Delacroix ni celle de de Valois, qui étaient tous deux visibles dans le cadre. Une troisième personne avait assisté à la conversation, hors champ, et c'était elle qui avait apporté l'or et le télégramme.
Le mystère s'épaississait. Cette troisième personne – ce « Va » du télégramme – était-elle le financier du complot ? Un banquier ? Un diplomate prêt à parier sur les deux camps ? Ou quelqu'un d'autre, plus proche encore du pouvoir ?
Émile remballa le film dans un étui de métal et le dissimula dans sa ceinture, contre sa peau. Il lui fallait réfléchir, et vite. Delacroix lui avait donné vingt-quatre heures pour produire le négatif de Jules – vingt-quatre heures dont la moitié était déjà écoulée. S'il apportait à Delacroix le film de Céleste, il signait son arrêt de mort, car il venait de découvrir que Delacroix trahissait la Commune pour de l'or. S'il remettait le film à Versailles, il servait une cause qu'il méprisait. S'il le gardait, il devenait la cible des deux camps, car désormais il n'y avait pas un secret mais deux : celui de la photographie de Jules, et celui du pacte de Delacroix.
Mais Céleste ? Il devait savoir pourquoi elle lui avait confié ce film, et pas à un autre. Elle avait risqué sa position en faisant cela. Elle avait pris des photos d'une trahison qui compromettait aussi Versailles, car un accord secret entre Versailles et la Commune – même pour mettre fin aux combats – serait un scandale politique immense pour Thiers, qui proclamait chaque jour dans ses dépêches qu'il ne négocierait jamais avec des insurgés.
Émile prit son appareil, glissa une plaque vierge dans la chambre noire, hésita. Puis il sortit le film de Céleste de son étui et le plaça dans sa poche. Il devrait lui faire confiance – ou faire semblant, ce qui revenait au même.
Dans la rue, l'air du soir était frais et chargé de poussière. La ville retenait son souffle. Depuis les remparts, le grondement lointain des canons versaillais montait comme un orage qui s'approche. Émile remonta sa veste, vérifia que le film était toujours contre sa peau, et partit en direction du quartier du Marais, là où Céleste l'attendait dans un atelier de peintre abandonné.
Il n'avait pas fait dix pas qu'il sentit le regard dans son dos. Il se retourna brusquement. Un homme en pardessus gris, immobile sous un réverbère éteint, le regardait sans ciller. Le même homme que devant son atelier. Celui que Delacroix avait envoyé, ou peut-être l'homme de Versailles – à ce stade, les étiquettes importaient peu.
Émile accéléra le pas, tourna dans une ruelle étroite, puis une autre. Derrière lui, les pas faisaient écho, réguliers, patient. Il n'était pas poursuivi – il était suivi. Suivi jusqu'à sa destination. C'était peut-être ce qu'il voulait, finalement. Qu'ils voient tous qu'il rencontrait Céleste. Qu'ils comprennent que la partie avait changé.
Il poussa la porte de l'atelier abandonné. Une odeur de térébenthine et de poussière l'accueillit. Au fond, une silhouette se détachait contre une fenêtre cassée, éclairée par la lueur blafarde d'une bougie.
« Tu as développé le film », dit Céleste. C'était une affirmation, pas une question.
« Tu savais que je le ferais. »
Elle se tourna vers lui. Ses yeux étaient fatigués, mais il y avait dans son regard quelque chose de nouveau – une tension, un calcul. Elle n'était plus l'infirmière compatissante qui l'avait sauvé sur la barricade.
« Et maintenant ? demanda-t-il.
— Maintenant, tu sais ce que je sais. Et tu sais que je ne peux pas remettre ce film à Versailles, car il détruirait mes employeurs. Je l'ai pris pour toi, parce qu'il te donne une arme. »
Émile rit, un rire amer. « Une arme. Contre qui ? Quand je la sors, elle me tuera aussi. »
Céleste fit un pas vers lui, baissa la voix. « Pas si tu choisis le bon moment pour la sortir. Delacroix croit que tu cherches le négatif de Jules. Il ne sait pas que tu as ceci – ni toi, d'ailleurs, jusqu'à cette nuit. Le négatif de Jules prouve la rencontre. Ce film prouve le pacte. Les deux désignent une troisième main, une main qui a payé. Cette main est la vraie cible. »
Elle marqua une pause.
« Et je sais qui elle est. Le nom commençant par « Va » – c'est Van der Meer, banquier à Amsterdam, qui a financé la moitié des révolutions européennes depuis vingt ans. Je ne l'ai jamais vu, mais je connais ses réseaux. C'est lui le financier. Delacroix et de Valois ne sont que ses marionnettes. »
Émile la dévisagea. Sa tête tournait. Trop d'informations, trop rapides, trop inattendues. Van der Meer. Un nom de banquier. Il se souvint du télégramme dans le négatif de Jules – le timbre postal néerlandais qu'il avait cru voir sur le bord.
« Pourquoi me dire tout cela ? »
Céleste détourna les yeux. « Parce que je suis fatiguée de jouer un rôle. Et parce que… » Elle hésita. « Parce que je crois que tu es le seul homme à Paris qui préfère la vérité à l'or. »
Émile la regarda dans la pénombre. Dehors, sous la fenêtre cassée, il entendit un léger craquement – un pas prudent sur le pavé. Le pardessus gris était toujours là.
Il avait maintenant le film dans sa poche et le nom d'un banquier dans sa tête. Mais il avait aussi vingt-quatre heures – moins de la moitié, désormais – avant que Delacroix ne vienne chercher le négatif. Vingt-quatre heures pour découvrir ce que Van der Meer avait acheté, et ce qu'il exigerait encore.
Il sortit une plaque vierge de sa besace et la lui tendit. « Si je meurs ce soir, tu remettras ceci à Delacroix. C'est un négatif sans image – une preuve que j'ai travaillé toute la nuit pour rien. Cela te donnera du temps. »
Céleste prit la plaque, la retourna entre ses doigts. « Et si tu ne meurs pas ce soir ? »
« Alors nous nous reverrons demain sur le Pont Neuf, à midi. Et nous déciderons ensemble à qui faire confiance – si nous en sommes encore capables. »
Il recula vers la porte, ne la quittant pas des yeux. Le film de Céleste pesait contre son ventre, solide, brûlant, chargé de plus de pouvoir que tout ce qu'il avait jamais tenu entre les mains. Il ouvrit la porte et sortit dans la nuit sans se retourner.
Derrière lui, sous la fenêtre, l'homme en pardessus gris se redressa et consulta une montre en argent. Il avait entendu chaque mot, de Van der Meer à Pont Neuf. Il se retourna, remonta sa veste, et partit en direction de l'Hôtel de Ville.