Le Marché du Photographe
Lire le chapitre 8: The Brother's Watch
L’eau du fleuve s’accrochait encore à ses vêtements comme un linceul lorsque Émile poussa la porte du passage Bourg-l’Abbé. Ses semelles clapotaient sur les pavés mouillés, et chaque respiration lui rappelait que respirer, tout compte fait, n’était pas un dû.
La maison de Toussaint était une bijouterie à la devanture condamnée, une vitrine poussiéreuse où dormaient des montres mortes et des chaînes sans amour. Il frappa trois coups, puis deux, puis un. Un silence. Puis le grincement d’une trappe intérieure.
Toussaint apparut dans l’entrebâillement, un vieil homme taillé en racine d’arbre, l’œil unique et l’autre perdu vingt ans plus tôt sur une barricade de juin. Il ne dit rien, le laissa entrer. L’odeur du renfermé et du tabac froid enveloppa Émile comme une couverture râpée.
— T’es tout dégoulinant, fit Toussaint en verrouillant derrière lui. La Seine t’a recraché ou c’est la peur qui te suinte par les pores ?
— Les deux, souffla Émile en s’adossant au mur. T’as du linge sec ?
Le vieux lui tendit une chemise élimée et un pantalon qui avait connu la Commune, une autre époque, un autre espoir. Émile se changea sans façons, les mains tremblantes de froid et de fatigue. Le film précieux, enroulé dans sa manche, avait survécu à la baignade. Il le palpa à travers l’étoffe comme on touche une blessure pour vérifier qu’elle saigne encore.
Toussaint alluma une lampe à huile. La flamme vacilla, jeta des ombres longues sur un atelier de fortune : outils de précision, loupes, pinces, mouvements de montres éventrés comme des coquillages ouverts.
— Assieds-toi, dit-il en poussant un tabouret. T’as l’air d’un crucifix qui aurait décidé de descendre de sa croix.
Émile obéit. Sa tête retomba contre le mur. Il ferma les yeux une seconde. Une seconde de trop : les images défilèrent. La Seine noire. Céleste qui le regardait depuis le pont, immobile comme une statue de pierre. Delacroix et ses mains propres qui sentaient la poudre. Et le visage de cet homme, là-bas, en retrait — celui qui n’était jamais venu sur le pont.
— T’as l’air en cavale, dit Toussaint. Alors je vais pas te demander pourquoi. Mais je vais te dire ce que je sais, et tu vas pas aimer.
Émile rouvrit les yeux. Le vieil homme tenait quelque chose dans sa main, mal éclairé par la lampe. Il le posa sur la table de bois, d’un geste lent comme un adieu.
C’était une montre de gousset en argent. Le couvercle portait une gravure : un A et un C entrelacés. Les initiales d’Antoine Chardin.
Le cœur d’Émile fit un tour complet dans sa poitrine, comme une roue de bicyclette sur une bosse.
— D’où vient ça ?
— Je l’ai trouvée ce matin, répondit Toussaint. Glissée sous ma porte, dans un morceau de toile cirée. Pas de mot. Pas de signature. Mais une montre de bonne qualité, ça se perd pas par accident.
Émile saisit l’objet. Le métal était froid, encore humide d’avoir voyagé dans la nuit. Il l’ouvrit. Le cadran disait dix heures passées de quelques minutes. Il secoua l’appareil. Il marchait. Une montre qui marche, celle d’un homme qu’on croyait mort, c’était une insolence qui ressemblait à Antoine. Ou à quelqu’un qui voulait singer Antoine.
— Tu sais ce que c’est que ça, dit Émile sans lever les yeux.
— Je sais ce que c’est. La montre de ton frère. Celle qu’il tenait de votre père.
— Celle qu’il ne quittait jamais. Émile referma le couvercle et serra le poing dessus. Quand l’as-tu vue pour la dernière fois ?
Toussaint s’assit en face de lui, remplit deux verres d’un eau-de-vie qui sentait la prune et le désespoir. Il en poussa un vers Émile, but l’autre cul sec.
— Il y a huit jours, répondit-il enfin. Ton frère est passé ici. Pas pour boire, pas pour parler. Pour déposer une enveloppe. Il m’a dit qu’il devait la porter à quelqu’un, de l’autre côté, et qu’il reviendrait la semaine suivante. Il n’est pas revenu.
— Il bossait pour qui ?
Toussaint caressa son œil mort, un tic qu’il avait depuis vingt ans, comme on touche une cicatrice pour vérifier qu’elle fait encore mal.
— T’es sûr de vouloir savoir, mon gars ? Une fois que je te l’ai dit, tu peux plus faire semblant de l’ignorer.
— Je passe ma vie à faire semblant, vieil homme. Une fois de plus ou une fois de moins…
— Raison. Toussaint saisit le tabac, roula une cigarette d’une main experte, alluma. Il travaillait comme coursier. Entre les deux camps. Il amenait des messages aux Versaillais, il ramenait des réponses aux Communards. Je sais pas quel genre de messages. Je sais pas qui les payait. Mais je sais qu’il les portait entre Montmartre et Versailles, entre les barricades et les hôtels particuliers. C’est ton frère. Il croyait que la vérité pouvait passer les lignes. Il croyait que les mots pouvaient faire ce que les boulets n’ont jamais fait.
— Et il s’est pas rendu compte que les boulets et les mots, c’est pareil ? demanda Émile, la gorge serrée.
— Si. Il s’en est rendu compte. Mais il a continué quand même. Tu connais Antoine. Il a toujours préféré croire que raisonner et survivre étaient la même chose.
Émile se leva. La pièce était petite. En trois enjambées il fut contre le mur, puis revint à la table. La montre était toujours là, ouverte sur le cadran, les initiales de son frère tournées vers lui.
Antoine avait cinq ans de plus que lui. Il avait été journaliste, clerc de notaire, puis secrétaire dans un ministère tombé avec le Second Empire. Après Sedan, il avait fait des traductions pour les journaux anglais. Et quand la Commune était montée sur les pavés, Antoine avait choisi son camp : celui des mots. Toujours les mots. Jamais les armes, jamais les images. Il avait dit à Émile, un soir, que la photographie était un mensonge poli, et que lui, il préférait les mensonges impolis de l’écriture.
Émile ne l’avait pas revu depuis le début de l’année. Ils s’étaient disputés. À propos de quoi ? Il ne s’en souvenait plus exactement. Une histoire d’héritage, peut-être, de dettes de leur père, d’une femme qu’Antoine avait fréquentée et qu’Émile avait trahie d’une manière ou d’une autre. Les frères ont ces querelles-là : amputées de leur cause, mais jamais de leur douleur.
— La montre a voyagé ? demanda Émile.
— Pas de trace de bris. Pas de couteau. Toussaint s’approcha. Quelqu’un l’a retirée d’un gousset et l’a posée ici. La chaîne est intacte. Un homme qui se fait attaquer, sa montre tombe, la chaîne casse. La sienne n’est pas cassée. On l’a enlevée.
— Ou il l’a enlevée lui-même.
— Peut-être. Mais pour quoi faire ? Pour laisser un message ? Pour dire que tu es vivant, ou que tu es mort ?
Émile regarda le cadran. Dix heures et quelques minutes. Son frère avait toujours réglé sa montre à l’heure de la gare de l’Est. Il disait que, de là, les trains partaient pour tous les horizons. L’aiguille ne bougeait pas. Elle marchait encore. Le temps continuait pour Antoine. Ou pour celui qui portait sa montre.
— Qui t’a donné l’adresse de cette planque ? demanda Toussaint.
— Une femme que je ne peux plus croire. Un homme que je ne peux pas tuer. Et un autre que je n’ai jamais vu.
— Commence par le plus simple. Lequel des trois t’a mis la montre sur le pas de la porte ?
— Aucun des trois. Ce qui me déplaît.
Il se rassit. La fatigue revenait par vague, et avec elle un autre poids. Le film était toujours contre son bras, le pacte, la preuve. La montre de son frère, les fils que cette montre tirait vers lui — vers une histoire qu’il ne connaissait qu’à moitié. Antoine, coursier entre les deux camps. Antoine qui disparaissait juste au moment où Émile découvrait une photo qui pouvait faire tomber la Commune. Coïncidence ? Son métier lui avait appris à se méfier des coïncidences comme d’un verre d’eau offert par un ennemi.
— Il était au courant, dit Émile doucement. De ce que je photographiais.
— Qui ?
— Antoine. Il travaillait pour la Ville. Il savait des choses. Toussaint, il est peut-être vivant. Et on me le tient en laisse avec cette montre.
Le vieil homme se frotta le menton, un son râpeux.
— On veut quoi, en échange de ce chien ?
— Une plaque de verre que j’ai dans la manche. Le pacte entre Delacroix et les Versaillais. Avec de l’argent qui vient d’un banquier hollandais.
Toussaint hocha la tête, lentement, sans surprise.
— Les pires financiers sont toujours ceux qui se croient en sécurité au bord de la mer.
Émile but son verre. L’alcool brûla sa gorge, lui ramena du sang dans les doigts. Il regarda la montre une dernière fois. Il la prit, l’ouvrit, regarda l’intérieur du couvercle. Il n’y avait pas de photographie à l’intérieur — Antoine n’aurait jamais mis une photo près de son cœur. Mais il y avait une gravure, minuscule, dans le métal : un mot. « Reviens. » Sans doute une inscription de sa femme, disparue du choléra l’année précédente. Ou un message d’un autre.
Émile referma la montre et la glissa dans sa poche.
— Je vais dormir ici, dit-il. Il est tard.
— C’est ta maison si tu veux qu’elle soit la tienne. Toussaint se leva, souffla la lampe à moitié. Je te réveillerai avant l’aube. Tu as moins de douze heures.
— Je sais.
Toussaint s’arrêta sur le seuil.
— Ton frère. S’il est vivant, il voudra que tu finisses ce que tu as commencé. S’il est mort, il voudra que tu le venges. Dans les deux cas, garde la montre. Elle est l’heure de quelqu’un.
Il sortit. La porte se referma.
Émile resta seul dans la pénombre. Il sortit la montre, la posa sur la table. Le tic-tac était régulier, patient, comme un cœur qui ignorait comment s’arrêter. Il s’allongea sur la paillasse. Ses yeux s’attachèrent au reflet du métal dans la lumière mourante. Il ne savait pas s’il pleurait Antoine ou s’il pleurait l’idée qu’il s’était faite de lui : ce frère qui portait des messages entre deux mondes, sans se demander s’ils étaient de vérité ou de mensonge. Le cadran avançait. Le temps ne s’arrêtait pour personne.
Émile ferma les yeux. La nuit était courte. Mais au moins, elle était à lui.