Le Marquis Éternel
Lire le chapitre 10: Disappearances Mount
La salle de rédaction du *Figaro* bourdonnait comme une ruche en folie lorsque Camille franchit le seuil, ses talons claquant sur le parquet usé. L'air sentait l'encre fraîche et le café rance, mais ce matin-là, quelque chose d'autre flottait dans l'atmosphère — une tension électrique qui fit dresser les poils de sa nuque.
« Delacroix ! »
La voix de son rédacteur en chef la figea au milieu de l'open space. Dupont surgit de son bureau, un papier froissé brandi comme un drapeau de guerre. Sa moustache grise tremblait d'excitation contenue.
« Vous avez entendu ? La petite danseuse de l'Opéra — Élise Beaumont. Disparue cette nuit après la répétition générale. Personne ne l'a vue sortir. »
Camille sentit son sang se glacer dans ses veines. Élise avait dix-neuf ans, des yeux bleus naïfs et le même signe discret qu'elle avait appris à reconnaître derrière l'oreille gauche — la marque de naissance que personne ne remarquait sauf ceux qui savaient la chercher.
« Quand exactement ? demanda-t-elle en attrapant le rapport que Dupont lui tendait.
— Entre minuit et deux heures. La gardienne assure qu'elle est montée se coucher après le ballet. Mais ce matin, son lit n'était pas défait. »
Camille parcourut la déposition, son esprit calculant à une vitesse fulgurante. Minuit. Le solstice approchait à grands pas — dans deux jours, le soleil atteindrait son point le plus bas. Le cycle de trois ans que Clotilde avait documenté, les disparitions qui s'accéléraient comme une horloge cosmique remontée à l'envers.
Deux femmes en trois nuits. La femme du banquier mardi, la couturière mercredi. Et maintenant, une danseuse. Le schéma s'emballait.
« J'ai besoin de sortir, annonça Camille en fourrant le rapport dans son sac. Champ de Mars. Une source sur l'affaire des disparitions. »
Dupont plissa les yeux, soupçonneux. Mais la pression montait — le public commençait à s'inquiéter, les familles fortunées retenaient leurs domestiques. Le journal avait besoin de révélations.
« Deux heures, gronda-t-il. Pas une de plus. »
Camille ne prit pas la peine de répondre. Elle traversa la salle de rédaction à grandes enjambées, ignorant les regards curieux des stagiaires. Dans la rue, elle héla un fiacre et donna l'adresse du palais Montfort.
Elle avait pris sa décision.
Philippe l'attendait dans le jardin d'hiver, immobile comme une statue de marbre au milieu des fougères et des orchidées. Il semblait plus pâle que la dernière fois, les traits tirés, comme si le poids des siècles s'était soudainement abattu sur ses épaules. Mais ses yeux — ces yeux ambrés qui semblaient contenir toute la lumière du monde — s'illuminèrent à sa vue.
« Vous êtes venue, murmura-t-il.
— Élise Beaumont a disparu cette nuit. »
Le visage de Philippe se ferma. Il posa sa tasse de thé sur la table de verre avec une précision calculée.
« Je sais. J'ai senti le passage du chasseur avant même que la nouvelle ne se répande.
— Senti ? » Camille arqua un sourcil, la méfiance teintant sa voix.
— Les personnes de ma nature partagent un lien subtil avec ceux qui portent le signe ancien. Comme une corde qui se tend avant de se briser. » Il fit un pas vers elle, et Camille dut résister à l'envie de reculer. « Élise était l'une des marquées, comme vous. Comme Marguerite. Le chasseur les traque selon un schéma précis, et ce schéma se précipite à l'approche du solstice. »
Camille serra la lanière de son sac. À l'intérieur, le dossier que Philippe lui avait confié la veille pesait comme un reproche. Les preuves accablantes contre Louis, les témoignages codés, la liste des victimes établie sur deux siècles.
« Vous me demandez de vous croire, Philippe. De vous faire confiance alors que tout semble vous accuser.
— Je vous demande de vérifier. » Il sortit une montre à gousset de son gilet — un objet ancien, finement ouvragé, dont le verre était fissuré. « Cette montre appartenait à mon père. Il l'a donnée à votre père la nuit où celui-ci m'a sauvé la vie, en 1874. C'est une relique de l'accord entre nos familles. »
Il la posa sur la table entre eux. Camille la prit, la retournant dans ses doigts. À l'intérieur du couvercle, une inscription gravée : *L'amour ne meurt jamais, il se transforme.*
« C'est la preuve que vous me demandez, continua Philippe. Non pas que je suis innocent — je ne le suis pas, j'ai commis des actes impardonnables au cours des siècles. Mais que je ne suis pas le chasseur qui terrorise Paris. Cette montre a été brisée par la balle qui visait mon cœur il y a trois semaines. Le même soir où votre sœur a été tuée. »
Camille releva les yeux, frappée par la franchise brutale de ses paroles. Il n'essayait pas de se présenter comme un saint — il se présentait comme ce qu'il était : un survivant.
« Trois femmes ont disparu en trois nuits, dit-elle lentement. Le solstice est dans deux jours. Si je vous aide, si je vous fais confiance, nous devons agir maintenant.
— Nous avons besoin d'un quartier général. Un endroit sûr où vous pourrez examiner les preuves sans craindre les yeux de Louis ou de ses alliés. » Philippe tendit la main, paume ouverte. « J'ai un lieu. Un sanctuaire où vivent d'autres personnes de ma nature — ceux qui ont choisi la discrétion plutôt que le pouvoir.
— D'autres vampires ? » Le mot resta étranger sur ses lèvres, même après tout ce qu'elle avait appris.
— D'autres immortels. Des gens qui ont vieilli en apparence pour se fondre dans la société, qui vivent reclus plutôt que de se nourrir des innocents. » Son sourire était triste. « Nous ne sommes pas tous des monstres, Camille. Certains d'entre nous sont simplement fatigués. »
Elle était debout, face à l'abîme. Mais chaque minute qui passait était une vie de plus potentiellement perdue. Élise, Marguerite, toutes les autres — elles n'avaient pas eu le luxe du dilemme.
« Une condition, dit-elle enfin. Vous me montrez ces personnes, vous me donnez accès à leurs archives — à toutes leurs archives. Et si je découvre la moindre preuve que vous êtes impliqué, je vous dénoncerai au monde entier, même si cela doit me coûter ma propre vie.
— Marché conclu. » Philippe saisit sa main, ses doigts frais contre les siens. « Mais nous devons nous dépêcher. Le chasseur connaît déjà votre existence. Chaque nuit qui passe le rapproche de vous. »
Il l'entraîna à travers le labyrinthe du palais, puis dans un passage secret dissimulé derrière une tapisserie flamande. Ils émergèrent dans une ruelle sombre où attendait un fiacre aux rideaux tirés, tiré par deux chevaux noirs comme l'encre.
« La maison sûre se trouve à Montmartre, murmura Philippe en l'aidant à monter. Un vieux manoir que personne ne regarde plus. Ses habitants ne mordent pas — promis. »
Le rire nerveux de Camille mourut dans sa gorge alors que le fiacre s'ébranlait. Elle regarda par la fente des rideaux les rues de Paris défiler — une ville vibrante de vie, aveugle au danger qui rampait dans ses ombres.
« Philippe ? »
Il tourna son visage vers elle, et dans la pénombre du fiacre, ses yeux ambrés semblèrent briller d'une lumière intérieure.
« Le chasseur — vous dites qu'il est associé à Louis. Mais comment un vampire devient-il chasseur de son propre sang ? Qu'est-ce qui pousse quelqu'un comme vous à traquer les marqués ?
Le silence s'étira entre eux, rempli du martèlement des sabots sur les pavés.
« Le chasseur n'est pas un vampire, répondit enfin Philippe. C'est quelqu'un qui a fait un pacte — un accord avec quelque chose de plus ancien que nous tous. Un être qui exige des sacrifices pour maintenir l'équilibre. Et Louis est son plus fidèle serviteur. »
Camille sentit une lueur froide s'installer au creux de son estomac. Elle avait cru comprendre la nature de la menace. Mais Philippe venait de lui révéler que l'ennemi n'était pas uniquement surnaturel — c'était un réseau, une organisation, une conspiration humaine et inhumaine à la fois.
« Et cette entité — elle exigera un sacrifice au solstice ? »
Les yeux de Philippe brillèrent une dernière fois avant qu'il ne détourne le regard.
« Oui. Et si nous ne la trouvons pas avant, Marguerite ne sera pas la dernière femme de votre famille à être offerte en pâture. »
Le fiacre s'arrêta devant un manoir décrépit niché entre deux immeubles haussmanniens. Les fenêtres étaient sombres, les volets clos, mais Camille crut apercevoir un mouvement derrière les rideaux poussiéreux du premier étage.
La maison sûre les attendait. Et avec elle, peut-être, les réponses qu'elle cherchait depuis le début.