Le Marquis Éternel
Lire le chapitre 9: The Marquis's Library
La pluie de novembre s'était transformée en crachin obstiné, collant ses cheveux contre son front tandis qu'elle escaladait le mur de pierre humide derrière l'hôtel Montfort. Sa robe sombre, empruntée à la garde-robe de Théodore pour ce genre d'occasions, lui permettait de se fondre dans les ombres.
Le plan était simple. La bibliothèque occupait l'aile est, accessible par une porte-fenêtre donnant sur un jardin d'hiver négligé depuis belle lurette. Le carnet de Clotilde mentionnait cette entrée comme "son passage secret," une ironie que Camille savoura amèrement en s'introduisant par la serrure avec une épingle à cheveux.
Le silence de la bibliothèque l'enveloppa comme une chape. Des rayonnages du sol au plafond, reliures de cuir et dorures fanées, senteur de papier ancien et de cire d'abeille. Elle n'osa pas allumer de lampe ; une seule bougie suffirait, glissée sous un globe de verre dépoli qu'elle trouverait plausible en cas d'interruption.
Le carnet de Clotilde indiquait un registre généalogique particulier, *La Maison Montfort et ses branches*, volume relié en maroquin rouge, conservé dans l'angle nord-est. Camille le repéra à tâtons, sortit le volume, et l'ouvrit sur un lutrin de chêne.
Pendant un long moment, elle feuilleta des listes de naissances, mariages et décès. Les Montfort étaient anciens, remontant aux croisades, alliés à toutes les grandes familles de France. Rien d'anormal dans les premières pages. Puis, vers 1720, elle commença à remarquer des lacunes.
Le marquis Louis-Auguste de Montfort, né 1716, avait été suivi de jumeaux en 1741. Mais entre 1741 et 1760, rien. Aucune entrée évoquant ses enfants, sa descendance, sans même une mention "mort en bas âge" que ces registres consignaient habituellement avec une régularité morbide. Quand la ligne reprenait en 1760, c'était avec un nouveau-né, Édouard, fils d'un Louis-Auguste "remarié."
Elle vérifia les dates plus loin. 1760, 1786, 1812, 1838, 1864. La même rupture de quatre ans à chaque génération. Un intervalle régulier.
Vingt-six ans. Puis vingt-six ans. Puis vingt-six ans.
"Sauf que les enfants n'ont pas vingt-six ans d'écart," murmura-t-elle. Les aînés mouraient ou disparaissaient exactement à l'âge approprié pour que la lignée se perpétue sans vieillir.
Elle se souvint des photographies du Palais Garnier. Des femmes disparues, belles, intactes. Et si les "décès" des Montfort n'étaient pas des morts ? Si certains membres, comme Philippe, ne vieillissaient simplement pas ?
Des pas feutrés résonnèrent dans le corridor. Camille souffla sa bougie, laissa ses yeux s'adapter à l'obscurité. Le cœur battant contre ses côtes, elle se glissa derrière un rideau de velours épais, serrant le registre contre sa poitrine.
La porte s'ouvrit sans grincement.
Philippe de Montfort entra dans la pièce, vêtu d'une robe de chambre sombre, une lampe à huile à la main. Il ne la cherchait pas. Non—il se dirigea avec une précision tranquille vers un secrétaire incrusté d'écaille, ouvrit un tiroir caché, et en sortit plusieurs lettres cachetées.
Camille aurait pu rester cachée. Mais le registre qu'elle tenait portait une date : 1874. L'année où son père avait sauvé la vie de Philippe. Elle sortit brusquement de sa cachette.
"Monsieur le Marquis."
Il ne sursauta pas. Ses yeux d'un gris pâle, presque argentés, la regardèrent avec une curiosité calme, comme s'il l'avait attendue.
"Camille. J'aurais pu parier que vous choisiriez la fenêtre plutôt que la porte. Votre message le suggérait."
"Vous avez reçu ma lettre."
"Louis aurait aimé l'intercepter, mais j'ai mes méthodes." Il posa la lampe sur le secrétaire. Ses doigts, longs et fins, portaient une cicatrice ancienne sur l'index. "Vous êtes dans une pièce que peu de gens connaissent. Dans une maison que mon frère contrôle. Pour cette audace, vous devez avoir des réponses."
Camille leva le registre. "Les archives généalogiques de votre famille. J'ai remarqué une particularité : votre lignée ne produit qu'un héritier par génération, toutes les vingt-six ans. Exactement comme les cycles de disparition des femmes."
Un silence tomba entre eux. Philippe la regarda, ses yeux traversant le papier jauni comme s'il pouvait lire la vérité au-delà.
"Vous êtes très perspicace, Mademoiselle Delacroix. Et je suppose que ce registre vous a montré davantage que des dates."
"Les photographies, les victimes, la marque solaire, Clotilde—tout mène ici. À une famille qui dure depuis des siècles sans jamais modifier son rythme. Vous ne vieillissez pas, Philippe. Je le sais."
Il ne nia rien. Il traversa la pièce, déposa une enveloppe gravée aux armes des Montfort devant elle.
"J'ai vieilli une fois," dit-il doucement. "En 1848, j'ai cru pouvoir rester un homme ordinaire, aimer une femme ordinaire, fonder une famille ordinaire. Cela s'est terminé par son cercueil et par une chasse plutôt qu'un mariage."
Camille sentit son pouls s'accélérer. "Vous parlez comme un vampire."
"Je parle comme ce que je suis devenu pour la protéger." Il fit glisser sa manche, révélant un poignet où la peau était parcourue d'une fine veinure pâle, presque translucide. "Morsure, infection, transformation. Ce n'est pas une malédiction que l'on choisit, mademoiselle."
"Vous êtes l'un d'eux."
"J'étais l'un de vous. Je demeure un Montfort." Il baissa sa manche. "Mais le vampire qui tue ces femmes n'est pas de ma famille. Il est venu il y a quatre-vingts ans, attiré par la réputation de notre nom, et il se nourrit de celles qui portent un signe ancien dans leur sang. Je l'ai traqué depuis, sans jamais réussir à l'arrêter avant la fin du cycle."
Camille reposa le registre. Et si tout ce qu'elle avait construit—les soupçons, la peur, l'attaque du Palais Garnier—menait au mauvais homme ? Louis avait essayé de la dissuader. Louis avait une bibliothèque de mensonges à sa disposition.
"Votre propre frère, alors."
"Louis est né de la lignée assassine, celle qui a tué notre père pour prendre le contrôle. Il s'est allié à la créature pour obtenir le pouvoir que je lui refusais." Philippe la regarda intensément. "Camille, je vous demande de m'aider. Le solstice approche. La prochaine femme—vous ou une autre—sera prise dans trois jours. Vous avez des ressources que je n'ai pas. L'accès aux journaux, aux informations de la police, aux cercles où il recrute."
Elle resta immobile. La lettre de sa sœur Marguerite, le symbole sur son poignet, tous ces visages de femmes disparues qui défilaient dans ses rêves.
"Vous me demandez de vous aider. Mais je vous pose une seule condition."
"Laquelle ?"
"Vous me prouverez que vous n'êtes pas l'assassin." Elle traversa la pièce, s'arrêta à moins d'un mètre de lui. "Vous me montrerez les autres. Ceux qui ne vieillissent pas, ceux que vous protégez. Vous me prouverez que votre société a une âme qui n'appartient pas à la mort."
Philippe resta silencieux un long moment. Puis, lentement, il décrocha un tableau du mur—un portrait de famille—révélant un coffre-fort encastré. Il tourna la molette de combinaison, sortit un dossier de toile cirée et le lui tendit.
"Vous voulez la vérité ? Elle commence ici." Son regard se fit plus sombre. "Et elle vous coûtera peut-être plus que vous ne l'imaginez, Mademoiselle Delacroix. Parce que votre sœur Marguerite faisait partie de nous avant de lui échapper."
Les mots la frappèrent en pleine poitrine. Elle ouvrit le dossier. À l'intérieur, une photographie de Marguerite, souriante, aux côtés d'un homme aux cheveux argentés qu'elle ne reconnut pas. Au dos, une inscription à l'encre pâle : *Elle a choisi de fuir. Il la cherchera toujours.*