Le Marquis Éternel
Lire le chapitre 11: The Safe House
La maison se dressait au sommet de la butte Montmartre, une silhouette croulante aux volets clos, comme si elle avait honte de sa propre décrépitude. Camille s'arrêta devant le portail de fer forgé, les mains moites sous ses gants. Philippe la précéda sans se retourner, poussant la grille qui gémit sur ses gonds rouillés.
— Ils vous attendent déjà, murmura-t-il.
Elle aurait voulu lui demander qui, mais quelque chose dans l'air épais du soir lui noua la gorge. Des visages pâles apparaissaient derrière les fenêtres du premier étage, semblables à des lunes flottant dans la pénombre.
Philippe la guida à travers un jardin envahi par les ronces. Un laurier-rose mort étendait ses branches squelettiques contre la façade. La porte d'entrée s'ouvrit avant même qu'il n'ait levé la main pour frapper.
Une femme se tenait sur le seuil. Sa robe grise aurait pu être à la mode sous le Second Empire, ses cheveux argentés tirés en chignon si serré qu'ils semblaient peinturlurer son crâne. Elle inclina la tête avec une déférence qui semblait moins destinée à Philippe qu'à quelque chose derrière lui.
— Monsieur, dit-elle. Nous vous attendions.
Ses yeux s'attardèrent sur Camille, et un éclat rougeâtre traversa leur prunelle avant de s'éteindre aussitôt.
— Henriette veille sur cette maison depuis soixante ans, précisa Philippe.
Je ne croyais pas que les vampires pouvaient prendre de l'âge, pensa Camille. La vieille femme semblait lire dans ses pensées, car elle sourit lentement, révélant des canines affûtées mais étonnamment blanches.
— La plupart d'entre nous choisissent de rester figés dans leur jeunesse, dit-elle, comme Monsieur. Mais certains préfèrent le confort d'une ride honnête.
— Un déguisement, compléta Philippe. Rien de plus efficace qu'une vieille servante pour paraître inoffensif.
Ils pénétrèrent dans un salon que le temps semblait avoir épargné. Des meubles Louis XV, des boiseries patinées, des portraits aux regards troubles. Mais c'étaient les murs qui capturèrent l'attention de Camille. Du sol au plafond, des registres s'entassaient sur des étagères de chêne, leurs dos de cuir noircis par les décennies.
Henriette les précéda vers une table où d'autres serviteurs attendaient — un homme roux en livrée élimée, une femme trop jeune pour avoir des cheveux aussi blancs. Ils saluèrent Camille d'un signe de tête sans prononcer un mot.
— Ouvrez le registre de 1887, ordonna Philippe.
Le roux s'exécuta, ses longs doigts effilés tournant les pages comme on retournerait des crucifix. Camille s'approcha. La calligraphie était irréprochable, encre noire sur papier jauni. Des noms, des dates, des lieux — tous alignés avec une précision comptable.
— Marguerite Delacroix, 19 avril 1879.
Le sang de Camille se retira de son visage. Elle dut s'appuyer au dossier d'une chaise.
— Ces registres, commença-t-elle d'une voix étranglée.
— Consignent le Prix du Sang, dit Philippe.
Henriette s'approcha, sa main ridée s'avançant vers une colonne particulière du registre sans la toucher.
— Pour que notre nature demeure cachée, un prix doit être payé chaque année au solstice d'automne, poursuivit le roux, et un prix plus grand chaque siècle.
— Le prix du sang, souffla Camille. Mais qui le paie ? Et qui le prélève ?
Les regards des serviteurs se croisèrent, invisibles mais lourds.
— Ce sont les victimes, Monsieur le Comte, dit-il. Chaque année, l'entité réclame sa balance. Nous lui offrons le rappel.
Camille se tourna vers Philippe.
— Le rappel ? Le rappel de quoi ?
— D'un secret que nous portons peut-être moins lisiblement que la marque solaire, hasarda-t-elle. Une dette. Un pacte qui se paie en sang, régulièrement, pour que la vérité sur les non-vieillissants ne se répande jamais.
Elle fit face aux registres, parcourant des doigts les listes de noms. Des noms de femmes, pour la plupart — femmes de chambre, gouvernantes, lingères. Personnes qui pourraient se volatiliser sans déclencher de scandale, qui seraient remplacées sans questions.
Toutes les dates coïncidaient avec les disparitions qu'elle avait compilées au journal. Toutes, sauf une série notée en marge d'encre rouillée, presque effacée.
— Cette écriture... Elle n'est pas la vôtre, dit Camille en retirant une feuille volante.
Philippe s'approcha, ses yeux soudain trop anciens pour son visage jeune.
— Non, murmura-t-il. Ce n'est pas mon écriture.
— Elle appartient à Louis, n'est-ce pas ? insista Camille, le papier serré contre sa poitrine. Votre frère. Celui que vous prétendez allié au tueur.
Les serviteurs s'animèrent. Henriette échangea un regard avec le roux ; quelque chose passa entre eux, une inquiétude ancienne.
— Louis était comptable de la maison, dit finalement Philippe. Avant de... choisir un autre chemin. Ces annotations n'ont pas été rédigées pour le prix. Elles tracent un circuit différent — un circuit de chasse.
Camille observa de plus près. Les noms en encre rouillée ne correspondaient pas aux registres officiels. Ils correspondaient à ceux qu'elle avait relevés dans le journal de Clotilde. Des femmes portant le marque solaire, des femmes marquées.
— Il vendait les victimes à l'avance, comprit-elle. À l'entité. Ou peut-être simplement à lui-même, à son propre profit.
Philippe garda le silence, ce qui valait toute l'aveu du monde.
Camille s'avança vers la fenêtre, les noms de sa sœur et des autres disparues dansant devant ses yeux. Derrière la vitre, Paris scintillait, ignare des ombres qui l'habitaient.
— Vous me dites que votre famille paie un prix en sang depuis des siècles, dit-elle sans se retourner, au prix de vies innocentes. Et vous voulez que je vous croie quand vous affirmez vouloir la fin de ce carnage ?
— Non, dit Philippe d'une voix si basse qu'elle aurait pu être un souffle de vent. Je veux que vous m'aidiez à en finir avec ceux qui ont dévoyé ce prix en chasse privée.
— Je ne suis pas certaine de pouvoir faire la différence.
Elle se retourna pour affronter se regard. Dans ses yeux topaze, pour la première fois, elle crut voir autre chose que de l'orgueil : une lueur d'égarement, presque vulnérable.
Henriette toussota, une toux sèche qui claqua comme un coup de fouet.
— Le solstice est dans deux nuits, Monsieur. Le conseil se réunira demain soir pour confirmer la collecte.
— Quelle collecte ?
Philippe ne répondit pas. Mais l'expression de la vieille servante lui fit comprendre que la question avait été posée trop tard.
Camille traversa la pièce jusqu'à la cheminée. Sur le manteau, une photographie encadrée montrait un groupe de personnes en costume d'époque. Elle reconnut Philippe, plus jeune de quelques décennies peut-être, et un homme à ses côtés, un visage anguleux aux yeux de rapace.
— Louis, dit-elle sans interroger l'image.
— Oui.
À côté de Louis, une jeune femme au sourire timide, le poignet gauche orné d'un bracelet de cuir tressé.
Le souffle de Camille resta dans sa poitrine.
— Marguerite.
Un silence profond se fit dans la pièce Des siècles d'histoire s'y pressèrent comme l'eau dans une fissure.
— Il l'a marquée, dit Camille, tournant lentement la photographie vers les serviteurs. Louis a marqué Marguerite. Et le palais de Garnier a failli me piéger dans la chasse de la même main.
— C'était lui ? demanda Philippe en se dressant d'un seul élan.
— L'homme au masque, oui. Je ne savais pas, alors. Maintenant je vois comment il ordonne la pièce — et qui il prend comme jouet.
La peur que Camille avait refoulée depuis le Palais Garnier se changea en quelque chose de plus froid. Plus explicite.
— Il sait que je suis ici, dit-elle soudain. Il sait que je suis avec vous. Et demain, au conseil, il va me faire payer cette trahison.
Henriette glissa jusqu'à elle avec une agilité démentielle pour une femme aussi vieille.
— Vous n'avez pas à y aller, mademoiselle.
Camille regarda Philippe, le défi dans son regard se mêlant à une fatigue qui lui nouait les reins.
— Le conseil se prendra sans moi, et vous voterez sans savoir qui de votre frère ou de vous dit la vérité. L'entité réclame sa victime au solstice. Si Louis a dévoyé le clan, je suis la seule appât qui peut le faire tomber.
Elle détacha son médaillon de son cou et le posa sur la table retournée.
— Demain soir, je serai là. Mais à mes conditions.
Philippe la regarda, et pour la première fois, un sourire se dessina au coin de ses lèvres. Un sourire qui n'était ni ironique, ni triomphant, mais presque humain.
— Quelles conditions ?
— Vous ne me quittez pas des yeux jusqu'au matin. Et vous me confiez la page que Marguerite écrivait lorsqu'elle a disparu. Celle que vous cachez quelque part dans cette maison.
Le silence qui suivit déclara à Camille qu'elle avait visé juste.
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