Le Marquis Éternel
Lire le chapitre 13: A Turn of the Rue
La douleur revint d'abord, comme une marée noire qui submergeait chaque nerf. Puis vint la lumière, même à travers ses paupières closes, une brûlure blanche qui pulsait derrière ses yeux. Camille voulut crier, mais sa gorge ne produisit qu'un râle sec.
— Chut. Ne bouge pas.
La voix de Philippe était proche, grave, presque tremblante. Une main fraîche pressait quelque chose sur sa lèvre — un verre, brisé contre sa bouche. Un liquide épais et métallique coula dans sa gorge. Elle voulut le recracher, mais il tint sa mâchoire fermement.
— Avale. Tout. C'est le seul antidote que je connaisse.
Le sang. C'était du sang. Vampire. Le sien, sans doute. Camille sentit son estomac se soulever, mais la main de Philippe ne faiblit pas. Elle avala, encore et encore, jusqu'à ce que le verre soit vide.
Puis l'obscurité l'engloutit de nouveau, mais une obscurité moins profonde. Peuplée de rêves étranges — Marguerite portait son bracelet de cuir et dansait dans un jardin où le soleil ne brûlait pas ; Louis les regardait depuis une fenêtre sans visage ; un cri d'enfant qui n'en finissait pas.
Tiens bon, ma sœur. Je tiens bon. Je tiens bon.
La phrase se répéta jusqu'à ce qu'elle en devînt le rythme même de sa respiration.
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Elle émergea par à-coups. D'abord le plafond — poutres sombres, enduit craquelé. La chambre du grenier du refuge de Montmartre, la plus protégée, celle qui ne prenait jamais la lumière du matin. Les rideaux étaient tirés, si épais qu'ils semblaient cousus de plomb.
Sa main gauche. Engourdie. Tournée vers le plafond, elle vit ses doigts, pâles, plus pâles qu'avant. Et sur la tranche, là où la bague avait coupé, une fine ligne argentée, semblable à une cicatrice de soie.
Elle se redressa. Ses articulations craquèrent comme du bois sec, mais sans douleur. Une légèreté surprenante habitait ses membres, comme si un poids ancien s'était retiré d'elle. Elle inspira profondément.
Une odeur — l'odeur de la pièce. Elle ne l'avait jamais sentie ainsi. Le bois des poutres, la poussière, et quelque chose d'autre, plus subtil. Du sang ancien, incrusté dans les fibres du plancher. Des sueurs de fuite et de peur. Et derrière tout ça, le camphre.
Elle tourna la tête. Philippe était assis dans un fauteuil contre le mur, la tête renversée, les yeux fermés. Sa chemise blanche était tachée — le sang, le sien, qu'il avait versé pour elle. Il semblait avoir vieilli d'une décennie en une nuit. Les cernes sous ses yeux étaient presque violets, et sa main droite restait posée, inerte, sur l'accoudoir, un scalpel encore posé sur la table à côté de lui.
Camille regarda sa propre main. La cicatrice argentée. Elle la toucha — froide. Elle porta la main à sa poitrine. Son cœur battait, mais plus lentement qu'avant. Trente-huit battements par minute, peut-être moins.
— Tu es réveillée.
La voix de Philippe était rauque, comme s'il n'avait pas parlé depuis longtemps. Il voulut se lever, chancela, et se rata—olat sur l'accoudoir.
— Ne bouge pas, dit Camille. Tu as l'air plus mal en point que moi.
— Le sang qu'on donne ne se remplace pas en un soir. Même pour les nôtres. (Il passa une main lasse sur son visage.) Comment te sens-tu ?
— Étrange. Plus légère. Plus... nette.
Elle n'avait pas les mots. Le monde était devenu plus précis : elle entendait le grattement d'un rat sous les combles, le souffle de Philippe, les battements d'un cœur — le sien ? Non, celui de quelqu'un dans la rue, trois étages plus bas.
— Nette, répéta-t-il. Oui. C'est exactement cela.
Camille écarta le drap. Elle portait une chemise d'homme — la sienne, sans doute — et elle s'aperçut seulement alors qu'elle avait été déshabillée, lavée, recousue peut-être. La coupure de sa main était fermée. La trace de belladone dans son corps avait disparu, remplacée par autre chose.
— Le poison, dit-elle. J'aurais dû mourir.
— Tu aurais dû. La belladone dans ta dose aurait tué un cheval. Mais il y avait quelque chose dans ton sang — une réaction étrange que je n'ai jamais vue. Le poison semble avoir... accéléré quelque chose en toi. (Il hésita, puis se leva, vint s'asseoir au bord du lit, les mains croisées sur les genoux.) Camille, je dois te dire ce qui s'est passé pendant ton sommeil. Ce que j'ai fait. Et ce que cela implique.
— Tu m'as donné ton sang. Je ne suis pas une vampire. Et pourtant je ne suis plus tout à fait ce que j'étais. C'est cela que tu veux me dire ?
Il la regarda un long moment, puis hocha la tête.
— Le sang d'un vampire peut guérir, s'il est donné avec intention. Mais il transforme toujours. Parfois entièrement — c'est l'acte de création d'un nouveau vampire, celui que nous appelons le premier tour. Parfois, il ne fait que... (Il chercha le mot.) ...éveiller. La personne conserve son humanité — sa mortalité, même — mais elle reçoit certaines de nos capacités. L'acuité. La durabilité. Un temps plus long.
Camille ferma les yeux. Elle revit la lueur de son propre sang sous la lumière de la chapelle, cette lueur presque lumineuse quand la bague avait tranché sa main.
— C'est pour cela que le poison a réagi bizarrement. Ce n'était pas la première fois que ton sang rencontrait le nôtre.
Philippe ne répondit pas. Mais son silence était un aveu.
— Marguerite. C'est elle, n'est-ce pas ? Avant de mourir, elle a vu Louis. Il l'a marquée. Et elle avait déjà été... éveillée ?
— Ce n'est pas moi qui l'ai faite, dit Philippe. Je l'ai trouvée après. Louis l'avait prise, étudiée — il faisait des expériences. Sur la résistance au poison, sur les limites de la transformation. Elle était devenue quelque chose d'intermédiaire, comme toi. Cela n'a pas suffi à la sauver. (Il détourna le regard.) Elle avait refusé de se rendre complètement. C'est ce qu'il n'a pas pu supporter.
Camille sentit une drôle de brûlure derrière ses yeux — non, pas des larmes. Les larmes ne venaient plus, ou du moins pas de la même manière. Elle regarda ses mains. Elle pouvait distinguer les veines sous la peau — plus bleues, plus fines qu'avant.
— La lumière, dit-elle. Je la sens. Même à travers les rideaux, je la sens. Elle ne me fait pas mal, mais elle me fatigue.
— À mesure que tu récupéreras, tu développeras des protections contre la lumière directe. Tu ne pourras plus te tenir au soleil comme avant, mais tu pourras vivre. C'est dans les premiers jours que le soleil est le plus dangereux. Il faudra rester ici.
— Combien de temps ?
— Trois jours. Quatre peut-être. (Il posa une main sur son poignet, là où battait son pouls. Il était trop lent, trop calme sous ses doigts.) Et ensuite, Camille, tu devras choisir.
— Choisir ?
— Chaque fois que le sang d'un vampire entre dans un humain de ta sorte, une dette se crée. C'est notre loi la plus ancienne. Celle que Louis a violée en marquant ta sœur sans pacte. (Il baissa la voix.) Ce que j'ai fait cette nuit t'a sauvée. Mais cela fait de toi ma protégée, aux yeux de notre monde. Aux yeux du conseil.
— Ta protégée. Ta propriété, précisa-t-elle.
— Mon égal, si tu le refuses. Mais alors, certaines protections tomberont. Louis n'aura plus de raison de t'épargner, et le conseil n'aura plus de raison de te laisser vivre, toi qui en sais trop. Tu auras le choix de devenir quelque chose d'autre, ou de rester ce que tu es, avec le risque que cela comporte.
Camille regarda la pièce. Les murs étaient couverts de livres, certains ouverts, des notes manuscrites autour. Marguerite avait vécu la même transformation entre les mains de Louis. Et elle avait refusé de se rendre complètement. Et cela l'avait tuée.
Mais Marguerite n'avait personne pour la défendre. Camille leva les yeux vers Philippe.
— L'accord que j'ai passé avec toi, hier, avant que nous allions au conseil — l'accord selon lequel tu ne me quittes jamais des yeux — il vaut toujours ?
Philippe hésita.
— Il ne vaut que si tu l'acceptes encore. Les choses ont changé depuis.
— Rien n'a changé. Le conseil se réunit demain pour choisir l'offrande du solstice. Marguerite a résisté à Louis dans son sang, et cela l'a tuée. Je veux savoir pourquoi Louis a tenté cela avec elle — et ce qu'il cherchait à obtenir par ses expériences. (Elle se leva. Ses jambes la portèrent. Elle se tint debout devant lui, encore un peu vacillante mais droite.) Je suis vivante. Je te dois cela. Mais je te devrai seulement la vie si tu m'aides à comprendre ce qui a tué ma sœur.
— Et si ce que nous découvrons change ta vision de nous, vampires, et de moi ?
— Alors nous le découvrirons ensemble.
Philippe resta immobile un long moment. Puis il prit sa main — sa main marquée, la fine ligne argentée à la tranche — et la porta à ses lèvres, la baisant sans y déposer le sang.
— Alors je tiendrai parole, dit-il. Tant que tu voudras de moi.
Camille retira sa main avec douceur. Elle alla jusqu'à la fenêtre, écarta d'un doigt le bord du rideau. La lumière du matin ne la brûla pas, mais elle la sentit, pesante comme un manteau trop chaud.
Derrière elle, Philippe disait quelque chose du conseil, de la préparation, des alliances à nouer. Elle écoutait, mais la lumière l'absorbait. Elle pensa à Marguerite. Cela avait dû être cela, pour elle aussi. Cette envie de s'exposer au soleil, de savoir si on en reste le même.
Elle laissa retomber le rideau.
— Demain, dit-elle. Raconte-moi, maintenant, ce que tu sais du lien entre Louis et ta mère.
Philippe se tut. Puis, comme pour obéir à quelque chose en lui, il commença à parler.
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