Le Marquis Éternel
Lire le chapitre 14: The Journalist's Toll
Le matin filtrait à travers les rideaux épais de la chambre de la rue de Rivoli, mais Camille le percevait comme une lame. Chaque rayon qui trouvait une faille dans le tissu lui arraчait une grimace. Elle se leva d'un pas prudent, testa ses jambes, puis s'approcha de la fenêtre. Le monde dehors lui semblait plus net, plus bruyant, chaque tintement de fiacre une cloche dans son crâne.
Elle enfila une robe gris perle, couvrit soigneusement la pâleur nouvelle de son visage d'une fine couche de poudre, et sortit avant que Philippe ne puisse proposer de l'accompagner. Elle lui avait laissé un mot sur le marbre de la cheminée : *"Le Figaro ne s'écrit pas tout seul. Je serai prudente."*
La rédaction sentait l'encre, la fumée froide et le café rance. Personne ne leva les yeux quand elle entra. Elle s'assit à son bureau, prit une plume, et fit semblant de travailler sur l'article sur l'Exposition Universelle qu'on lui avait demandé. Mais sa main tremblait. Les voix autour d'elle lui semblaient étouffées, comme entendues à travers un mur d'eau. Et pourtant, elle percevait ce que les autres ne pouvaient pas : les battements de cœur, l'odeur distincte de la sueur, le goût cuivré dans sa bouche à chaque inspiration.
Elle passa deux heures à écrire trois lignes ineptes. Puis Lefèvre, le secrétaire de rédaction, vint déposer une pile de courrier devant elle. Lettres de lecteurs, invitations, demandes d'entrevues. Parmi elles, une enveloppe de papier épais, couleur ivoire, sans timbre — déposée à la main.
Camille la retourna. Le sceau était un simple ruban bleu, noué d'un nœud dont elle connaissait la manière : le nœud d'Isabelle. Leurs grands-mères le leur avaient appris ensemble dans le jardin de la maison de famille.
Elle déchira l'enveloppe. Une écriture pressée, presque violente, sur un papier arraché d'un carnet.
*"Ma chérie, je ne peux plus rester où je suis. Il me cherche. Il sait pour Marguerite, il sait que j'ai quelque chose. On m'a dit que vous êtes mêlée aux Montfort. Ne viens pas, si tu ne veux pas mourir. Mais si tu veux sauver ce que Marguerite a laissé, dis-moi où te trouver. Cache-toi chez Mère Françoise, à la rue des Rosiers, sous le nom de la Veuve. Réponds par les fleurs de l'église Saint-Eustache, comme autrefois. Je t'attendrai trois jours."*
Camille relut la lettre trois fois. Le papier avait une odeur de cave humide, de sueur, et autre chose — une odeur qu'elle ne connaissait que depuis la veille. Le sang. Isabelle avait été blessée, ou avait passé du temps près de quelqu'un qui l'avait été.
Elle glissa la lettre dans sa poche, prit une feuille vierge, et écrivit, d'une main qui s'efforçait de rester calme : *"Pour la veuve, une messe pour la Toussaint, aux trois cloches. Le ruban sera au pied de la statue."* Puis elle plia le papier, le glissa dans une enveloppe adressée à une adresse qui n'existait pas.
Le code était simple : un lieu, un jour, une fleur. L'église Saint-Eustache, le soir même, un œillet blanc laissé derrière la statue de sainte Geneviève. C'était le code d'urgence de leur enfance, celui que Marguerite avait utilisé pour leur faire croire qu'elle allait s'enfuir en Amérique — une fable qui leur avait caché la vérité pendant deux ans.
Elle remit l'enveloppe au garçon de bureau avec l'ordre de la poster à une fausse adresse. Le réseau des domestiques était lent mais fiable.
À cinq heures, elle quitta la rédaction. La rue était plongée dans cette lumière dorée de fin d'automne qui rendait Paris presque belle. Mais pour Camille, c'était un déluge. Elle rabattit son chapeau, serra les brides de son ombrelle, et emprunta les rues les plus ombragées à pied.
Elle détestait la faiblesse. Marguerite avait été transformée de la même manière, l'avait-on dit. Avait-elle ressenti cette même fragilité, cette même faim naissante, cette attirance pour l'obscurité qui grandissait en Camille comme une ivresse ?
Elle tourna dans la rue des Petits-Champs. Là, un homme se tenait adossé contre une grille, dans l'ombre d'un marronnier. Elle ne l'avait jamais vu. Il ne ressemblait à aucun des visages croisés au conseil. Veste brune, cou vis dégagé, cheveux sombres plaqués en arrière. Et ses yeux — quand ils croisèrent les siens — étaient rouges. D'un rouge profond, éclatant, comme des braises sous un voile de cendre.
Camille ralentit. Philippe lui avait dit que les anciens de sa lignée avaient les yeux sombres ; les plus jeunes, un éclat d'ambre. Rouge. Personne chez les Montfort n'avait les yeux rouges.
L'inconnu décolla de la grille, marcha à sa rencontre.
— Mademoiselle Delacroix, dit-il, avec un accent impossible à situer, froid et poli comme une lame bien affûtée. On m'a dit que vous étiez devenue la protégée de Philippe Montfort. Quel privilège.
Elle ne répondit pas. Elle chercha du regard une issue. Derrière elle, la rue était vide.
— Je ne vous veux aucun mal, poursuivit-il. Je veux simplement savoir ce que votre frère adoptif a trouvé dans les papiers de Louis. Vous avez lu les marges. Racontez-moi, et je vous laisserai retourner à votre petit monde de papier.
— Qui êtes-vous ?
— Le comte de la Roche-Guyon. Enfin, on m'appelle ainsi. La vérité est que je suis plus vieux que le nom de cette ville. Et je ne supporte pas que des parvenus comme Montfort décident qui vit et qui meurt.
Il fit un pas. Camille recula. Ses sens nouveaux lui criaient des choses que son cerveau refusait : cet homme n'avait pas de battement de cœur.
— Philippe cache des choses, dit l'homme. Il vous a sauvé la vie, mais pourquoi ? Parce que vous êtes utile ? Parce qu'il sent en vous quelque chose qu'il veut contrôler ? Laissez-moi vous éclairer.
Il leva la main. Ses ongles s'allongèrent — non, pas possible — ils s'allongèrent, noirs et durs comme des ardoises, et sa bouche s'ouvrit sur des canines qu'aucun vampire de la lignée Montfort n'avait jamais eues. Philippe mordait avec réserve, presque par nécessité. Celui-ci avait la bouche d'un prédateur.
Camille tourna les talons et courut.
Ses jambes portaient un poids qu'elles ne connaissaient pas. Chaque foulée lui arrachait un cri silencieux. Le sang nouveau dans ses veines battait comme un tambour. Elle tourna à l'angle, prit une ruelle étroite qui sentait le charbon et la pierre humide.
Derrière elle, il ne courait pas. Il marchait. Mais il gagnait du terrain.
Elle tenta d'ouvrir une porte de service. Verrouillée. Une autre : condamnée. Elle entendit son rire derrière elle, un son brumeux et déplacé.
— Vous n'avez pas encore appris à vous battre, dit l'homme à voix basse, presque près de son oreille.
Sa main agrippa l'étoffe de sa manche. Camille se retourna d'un mouvement brusque, cherchant une arme, n'important quoi — et son poing tomba sur quelque chose de froid et de dur, qu'elle avait dans sa poche de jupe depuis le conseil : le stylo à plume d'acier que Philippe lui avait offert au premier jour.
Elle s'en servit comme d'un poignard, plantant la pointe dans la main de l'homme.
Il ne hurla pas. Il ne cria pas. Il retira sa main et examina la blessure avec une sorte de curiosité détachée. Le sang qui en coulait était noir, épais comme du goudron.
— Intéressant, dit-il. Vous avez encore un peu de volonté. C'est ce que craignait le conseil. La protégée de Montfort pourrait devenir dangereuse.
Il n'avait pas fini sa phrase que Camille le frappait au visage avec le manche du stylo, lui faisant tourner la tête, puis fonça dans la ruelle opposée. Elle courut sans regarder, sans penser, jusqu'à ce qu'elle atteigne le boulevard — plein de monde, de fiacres, de lumière. Elle ralentit. Elle se retourna.
La ruelle était vide. L'homme blanc et rouge était parti comme s'il n'avait jamais existé.
Elle s'appuya contre une façade, tremblante. Dans sa poche, le stylo était tiède. Elle le sortit. La pointe était intacte, mais le manche portait une gravure qu'elle n'avait jamais remarquée : trois lettres gravées en cercles minuscules — *E.M.*
Étienne Montfort. Le frère mort de Philippe.
Il l'avait offert à Philippe — non. Philippe le lui avait offert. Philippe savait-il ce que cette gravure signifiait ? Ou l'avait-il reçu d'un autre, comme on hérite d'un meuble sans regarder le dessous ?
Le boulevard reprenait son bruit. Camille glissa le stylo dans sa poche, haussa le col de son manteau, et reprit le chemin de la rue de Rivoli, pas à pas, sous un soleil de plomb qu'elle ne supportait plus.
Demain soir, le conseil désignerait l'offrande du solstice. Elle irait. Avec son stylo. Avec sa main qui tremblait. Avec cette question qui lui brûlait la gorge : qui, exactement, l'avait mise sous la protection de Philippe ?
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