Le Marquis Éternel
Lire le chapitre 15: A Night of Fire
Le Montmartre sentait la suie et le soufre bien avant que je ne voie les flammes.
Je longeais la rue Lepic quand je les aperçus—Philippe, adossé contre la porte de fer du safe house, ses cheveux pâles captant la lumière jaune d'un réverbère qui crachotait. Il ne m'avait pas vue. Il regardait le ciel, les mains dans les poches de son manteau, et quelque chose dans sa posture—cette rigidité particulière des hommes qui retiennent un aveu—me fit ralentir.
« Vous êtes en retard, » dit-il sans se retourner.
Mes nouveaux sens me brûlaient la peau. Depuis la transfusion, chaque bruit de la ville me traversait comme une lame fine ; chaque odeur—le charbon, le crottin, les lilas mourants d'un jardin clos—s'imprimait en moi avec une violence inédite. Mais c'était sa présence, à lui, qui saturait tout : ce parfum de santal et de vieux papier, cette chaleur contenue qui me faisait frissonner malgré la nuit.
« J'ai failli mourir, » dis-je. « Étienne m'a attaquée. »
Il se retourna. Ses yeux—ce gris étrange qui semblait changer de teinte selon l'heure—se resserrèrent.
« Vous l'avez vu ? »
« Il m'a laissée vivre. Pour jouer, peut-être. Ou pour que vous sachiez qu'il vous cherche. » Je tendis le stylo, la lame encore noire du sang de son frère. « S'il est mort, il porte des bijoux de famille très bien imités. »
Philippe saisit le stylo. Ses doigts—froids, toujours froids depuis que je le connaissais—effleurèrent les initiales gravées. E.M. Un muscle tressaillit dans sa mâchoire.
« Nous devons parler à l'intérieur. »
Le safe house n'était pas vide. Pour la première fois, j'y vis des visages que je ne connaissais pas—pas des serviteurs âgés comme ceux qui m'avaient accueillie la veille, mais des créatures plus jeunes, plus nerveuses, aux yeux trop brillants dans la pénombre des lampes à huile. Un homme aux cheveux roux jouait aux cartes avec une femme dont les mains tremblaient. Un enfant—non, pas un enfant, un être au visage lisse mais au regard terriblement vieux—fixait le mur en silence.
« Vous avez appelé des renforts, » dis-je.
« Des réfugiés. Ceux qui refusent de rejoindre la faction d'Étienne. » Philippe ferma la porte derrière nous, poussa un verrou que je n'avais jamais vu. « Le conseil est divisé. Anastase continue de clamer que tout est sous contrôle, mais ses hommes disparaissent. Et la Roche-Guyon... » Il s'interrompit.
« Que savez-vous de la Roche-Guyon ? »
Il détourna le regard. C'était là—ce secret qu'il portait comme une pierre au cou. Je m'approchai, et pour la première fois, je vis la fatigue creuser son visage. Les vampires ne se fatiguaient pas. Sauf quand ils portaient trop.
« Philippe. » Je posai ma main sur son bras. « J'ai failli mourir ce soir. J'ai vu le sang de votre frère—noir, épais, comme du goudron. J'ai vu ce qu'il est devenu. Et vous me cachez encore quelque chose. »
Il se tourna vers moi. Nous étions si proches que je sentais le froid émaner de sa peau, ce froid particulier des morts-vivants qui se faisait presque chaleur sous mes doigts.
« Je ne rajeunis pas, Camille. »
Je clignai des yeux.
« Pardon ? »
« Je vieillis à l'envers. C'est pour cela que je semble avoir trente-deux ans alors que j'en ai cent quatre-vingt-dix. Les vampires de ma lignée—les Montfort originaux—sont frappés d'une malédiction particulière. Nous ne mourons pas. Nous rajeunissons, jusqu'au berceau, jusqu'au néant. »
Sa voix était plate, mécanique, comme s'il récitait une leçon apprise depuis longtemps. Mais ses yeux, eux, suppliaient.
« J'ai vu mon frère naître, vieillir, mourir—non, pas mourir, se transformer. Étienne a refusé la malédiction. Il a trouvé un autre chemin, un pacte plus ancien, avec la Roche-Guyon et ce qui se cache derrière. Et ce pacte… » Il prit ma main. Sa paume était glacée. « Ce pacte exige des sacrifices humains. Mon frère n'a jamais accepté cet arrangement. Mais il l'a utilisé pour se libérer de la malédiction. Il est devenu ce que vous avez vu. Un hybride. Plus ancien que moi. Plus fort. Et plus fou. »
La pièce autour de nous semblait se rétrécir. Les murmures des réfugiés s'estompèrent.
« Et il est le chef de la faction ? » demandai-je.
Philippe ne répondit pas. Mais son silence était une confession.
« Vous saviez. Depuis le début, vous saviez qu'il était vivant. »
« Je l'ai senti. Il y a dix ans, quand les premières disparitions ont commencé. C'est pour cela que j'ai fait semblant de croire à la théorie du vampire solitaire. C'est pour cela que j'acceptais les offrandes du conseil, pour garder un semblant de contrôle. Mais Étienne ne veut pas de contrôle. Il veut la destruction. Du conseil, de la lignée, de la Roche-Guyon, de tout ce qui l'a créé. »
Sa main glissa le long de mon bras, jusqu'à ma nuque. Je sentis ses doigts froids dans mes cheveux, et malgré tout—malgré le danger, malgré les morts, malgré le sang noir de son frère encore sur ma robe—je ne reculai pas.
« Pourquoi maintenant ? » murmurai-je. « Pourquoi me dire tout cela maintenant ? »
« Parce que demain, le conseil désigne la prochaine offrande. Et pour la première fois en soixante ans, je ne sais pas si je serai capable de la laisser partir. »
Il m'embrassa.
Ce fut brutal, désespéré, comme un homme qui se noie et qui attrape la seule corde à portée. Ses lèvres étaient froides, mais quelque chose en lui brûlait—cette énergie ancienne, contenue, qui se libérait enfin. Je répondis à son baiser, les doigts accrochés à son col, sentant sa faim, sa peur, son désir—tout ce qu'il retenait depuis des décennies.
« Camille. »
Le cri vint de l'extérieur, suivi d'un craquement sinistre. Philippe se détacha de moi, le visage soudain dur.
Le plafond gronda. Une poutre s'effondra dans un nuage de poussière et d'étincelles. L'odeur—pas de suie, mais d'essence et de phosphore—envahit mes nouvelles narines.
« Le feu naît avec le rouge, » murmura un vieil homme derrière nous. « Le feu rouge d'Étienne. »
Les vitres explosèrent. Des flammes d'un rouge profond, presque liquide, rampèrent le long des murs comme des serpents. Les réfugiés hurlèrent. Philippe me tira vers l'arrière.
« Par ici. Il y a un passage sous l'église voisine. »
« Et les autres ? »
« Ils savent se défendre. Toi, non. »
Il me poussa à travers une trappe dans le plancher, et je tombai dans le noir. Je l'entendis refermer au-dessus de moi. Puis le silence, troué des cris étouffés et du crépitement des flammes.
Quand j'ouvris les yeux, Philippe était à genoux près de moi dans un tunnel de pierre, sa main sur ma joue. La lueur de l'incendie filtrait à travers les interstices, peignant son visage d'ombres et de rouge.
« Il sait où nous sommes, » souffla-t-il. « Il a toujours su. C'est lui qui explorait ce safe house avec moi, quand nous étions enfants. »
Je me raclai la gorge. « Il a essayé de te tuer. »
« Il essaie depuis cent ans. »
La fumée commença à s'infiltrer par les fissures. Philippe m'aida à me relever, et nous commençâmes à marcher dans le tunnel sombre. Mais une question me brûlait les lèvres, et je savais que je ne pourrais pas la retenir longtemps.
« Philippe. Si ton frère veut détruire le conseil… et que le conseil veut une offrande demain… » Je m'arrêtai. « Qui est l'offrande que tu ne veux pas laisser partir ? »
Il ne se retourna pas.
Mais son silence, encore une fois, fut plus éloquent que tous les aveux du monde.
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