Le Marquis Éternel
Lire le chapitre 16: Letters from the Dead
La fumée du tunnel s'accrochait encore à nos vêtements lorsque Philippe m'entraîna dans une arrière-boutique de la rue des Rosiers. Le vieux libraire ne leva même pas les yeux de son comptoir, habitué sans doute aux allées et venues silencieuses des créatures de la nuit. Philippe poussa une étagère, révélant un escalier en colimaçon.
« C'est ici que tu range tes secrets ? » dis-je, la voix encore rauque de la fumée.
Il ne répondit pas. Ses doigts serraient mon coude comme si je risquais de m'évanouir à chaque marche. Depuis le sang qu'il m'avait donné, je percevais chaque craquement du bois centenaire, chaque battement de cœur du libraire en bas, chaque goutte d'humidité qui glissait le long des murs de pierre.
La pièce où il me conduisit était petite, éclairée par une lampe à huile dont la flamme semblait s'élever trop haut pour sa mèche. Des boîtes métalliques s'empilaient le long des murs, étiquetées à la main. Je lus quelques noms : *1870*, *1883*, *1847*.
« Des archives de la famille Montfort », dit-il, lisant ma curiosité. « Depuis qu'Étienne trahit notre nom, je conserve ce qui doit rester caché. »
Mon regard s'arrêta sur une boîte au coin d'une étagère. La poussière s'y était accumulée plus épaisse que sur les autres. Je m'approchai, tendis la main.
« Celle-là n'a pas d'étiquette », remarquai-je.
Philippe s'immobilisa. Son visage — toujours si maîtrisé — se teinta d'une pâleur supplémentaire.
« Celle-là, tu ne devrais pas l'ouvrir. »
Mais j'avais déjà fait jouer le fermoir. À l'intérieur, non pas des registres officiels ni des relevés de sang, mais des lettres. Des dizaines de lettres, nouées d'un ruban de soie fané. L'encre avait jauni sur les enveloppes. Je reconnus le papier — ce papier filigrané que seule l'administration du *Figaro* utilisait avant l'incendie de 1884.
« Ces lettres… » Ma voix se brisa. « Ce sont des correspondances de journalistes. »
« Et de quelques autres. »
Je saisis la première enveloppe. La date : *12 mars 1861*. Signataire : *Éléonore Vasseur, Le Figaro*.
« Éléonore Vasseur », murmurai-je. « Elle a disparu en 1862. On n'a jamais retrouvé son corps. »
Philippe baissa les yeux.
« Elle avait découvert trop de choses, n'est-ce pas ? » dis-je, la voix s'affermissant malgré le tremblement de mes mains. « Elle enquêtait sur les disparitions de la haute société. Exactement comme moi. »
Je déployai la lettre. L'écriture était serrée, nerveuse, celle d'une femme qui écrivait vite et craignait de ne plus pouvoir écrire longtemps.
> *Il me suit depuis trois jours. Un homme avec des yeux couleur d'orage. Je ne l'ai jamais vu vieillir, pas même d'une ride. On dit que les Montfort règnent sur les salons, mais on ne dit pas ce qu'ils font de ceux qui posent trop de questions.*
Je lus la deuxième lettre. *1862. Une autre plume, une autre femme — Joséphine Maurel, collaboratrice à La Presse.*
> *Le comte est aimable, trop aimable. Il m'a offert le thé, il m'a demandé ce que je savais des ombres de la nuit. Et quand j'ai parlé de la jeune Marguerite, disparue au dernier solstice, son sourire n'a pas bougé d'un millimètre. Méfiez-vous de celui qui sourit quand on prononce les noms des morts.*
Je relevai les yeux vers Philippe. Il se tenait très droit, immobile comme une statue de marbre dans la pénombre.
« Tu lis toutes leurs lettres de détresse », dis-je, la gorge serrée. « Et tu ne fais rien. »
« Je ne peux pas les sauver. Ce n'est pas moi qui les tue. »
« Qui, alors ? Louis ? Étienne ? Le comte de la Roche-Guyon ? »
Il fit un pas vers moi. Je reculai contre l'étagère.
« Elles enquêtaient sur les Montfort, Camille. Elles se sont approchées trop près du feu. Et quelque chose en elles… quelque chose a attiré l'attention de la Faction de l'ombre. »
« La Faction de l'ombre ? Ce nom n'apparaît dans aucun de mes rapports. »
« Parce que ceux qui le prononcent ne survivent pas assez longtemps pour l'écrire. »
Je continuai de fouiller dans la boîte. Mes doigts rencontrèrent une enveloppe plus épaisse, au papier plus rugueux, sans timbre ni adresse. Juste un nom, écrit d'une main que je connaissais trop bien pour l'avoir jamais touchée.
*Marguerite.*
La lettre datait de 1865. Je l'ouvris, et un monde s'effondra à l'intérieur de moi.
> *À quiconque lira ces mots. J'ai cru en lui. J'ai cru que l'amour d'un Montfort pouvait être pur. Mais Louis montrait son vrai visage, sa vraie légende, et j'ai compris que je n'étais qu'un maillon d'une chaîne plus ancienne que Paris lui-même. Ils prélèvent leur tribut chaque solstice, et je suis la prochaine offrande. Si vous trouvez cette lettre, comprenez : ce n'est pas la faim qui les guide. C'est la dette. Une dette qu'aucun d'entre nous n'a contractée mais que nous payons tous. — Marguerite de Saint-Prix.*
Il y avait une note en bas de page, à l'encre plus fraîche :
*Je sais maintenant ce que Louis cherche. Ce n'est pas le sang. C'est la lumière. Vous comprendrez quand vous verrez. — M.*
La lettre suivante se trouvait au fond de la boîte, pliée en quatre, sans enveloppe. Je reconnus immédiatement l'écriture. Celle de ma grand-mère, dont je gardais des lettres d'enfance dans un tiroir du Figaro.
*9 avril 1871. Paris en cendres.*
> *Ma chère fanfan — je ne t'ai jamais écrite cette lettre pour que tu la lises, mais si un jour tu te perds dans les recoins du journalisme, sache ceci : ce que tu cherches est plus ancien que nos rois. Le sourire du comte Montfort ne change jamais. Il sourit encore comme en 1840, et je l'ai vu. Méfie-toi. Méfie-toi du sourire. Méfie-toi de celui qui t'aime trop, là où l'amour n'est qu'un piège. La fausse amitié est le plus sûr chemin vers le sacrifice. — T.M., 9 avril 1871, pendant les heures où l'on croyait la capitale perdue.*
Ma main tremblait sur le papier. Philippe n'avait pas bougé. Son regard plongeait dans le mien, et pour la première fois, je vis autre chose que l'arrogance aristocratique. J'y vis de la détresse.
« Ta grand-mère est venue me voir », dit-il d'une voix basse. « En 1871. Nous avons parlé des éclipses. Elle avait compris, elle aussi. »
« Compris quoi ? »
Le silence s'épaissit. Dehors, la ville commençait à s'éveiller. Les premières charrettes de livraison roulaient sur les pavés.
« Le sceau de Montfort n'est pas une marque de sang », dit-il enfin. « C'est un calendrier. Les solstices. Les éclipses. Le moment où l'alignement est parfait pour payer la dette. »
« Et demain ? »
Il ne répondit pas tout de suite. Il s'approcha de la fenêtre et écarta le rideau d'un doigt. Le petit matin filtrait à travers les vitres sales.
« Demain, il y aura une éclipse solaire totale au-dessus de Paris. »
Je lâchai les lettres. Toutes ces femmes, toutes ces journalistes, toutes ces enquêtrices enterrées dans les archives d'une famille de sang — et moi, j'étais la même. J'étais Marguerite. J'étais ma grand-mère. J'étais la prochaine.
« C'est pour ça que le conseil se réunit demain », dis-je, la voix étranglée. « C'est pour ça que tu m'as donné ton sang. C'est pour ça que tu m'as marquée comme tienne. »
Philippe détourna le regard.
« Ce n'est pas ce que tu crois. »
« Non ? Alors explique-moi. Explique-moi pourquoi ta mère était liée à Louis. Explique-moi pourquoi mes aïeules écrivaient toutes la même chose avant de disparaître. Explique-moi pourquoi tu m'as laissée entrer dans ton monde pour mieux m'offrir sur l'autel du solstice. »
Il ouvrit la bouche, mais le coup à la porte l'interrompit. Nous nous figeâmes.
« Philippe », appela une voix masculine, étouffée par le bois. « Le comte de la Roche-Guyon sait que tu abrites la journaliste. Il vient de traverser le fleuve. »
Je reconnus le timbre. L'un des serviteurs du refuge Montmartre, celui qui nous avait prévenus du feu.
Philippe ne me regardait pas. Il regardait la boîte de lettres, mes ancêtres, ma propre fin prophétisée. Et je compris que, malgré son sang dans mes veines, je ne savais pas encore s'il était mon protecteur ou mon geôlier.
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