Le Marquis Éternel
Lire le chapitre 17: The Solstice Eve
La nuit enveloppait Paris d’un voile d’encre et de silence. Camille Delacroix se tenait devant la fenêtre du cabinet de Philippe, le parchemin déployé entre ses doigts tremblants. Le symbole qu’elle avait pris pour une marque vampirique, une signature de prédateur, n’était pas un sceau de possession. C’était un calendrier. Un diagramme de l’éclipse solaire totale qui devait frapper la capitale au lendemain, à l’heure précise où l’ombre de la lune dévorerait le soleil.
Elle suivit du bout du doigt les lignes gravées dans le vieux papier. Des cercles concentriques, des arcs de trajectoire, des coordonnées angulaires. Et au centre, une croix. Une croix qui correspondait à un lieu précis de la ville. Elle connaissait ces coordonnées. Elle les avait vues dans les archives du cadastre, lors d’une enquête sur les propriétés abandonnées du septième arrondissement.
L’observatoire privé de la famille de la Roche-Guyon.
Philippe était sorti, appelé par l’un de ses affidés pour une affaire urgente de faction. Il lui avait laissé un mot, bref, presque froid : *Restez ici. Ne sortez pas avant mon retour.* Elle avait acquiescé, les lèvres scellées, puis elle avait attendu que le bruit de ses pas s’éteigne dans l’escalier avant de prendre son manteau.
Elle ne pouvait plus se permettre d’être la protégée. Elle était la chasseuse.
Le fiacre la déposa à l’angle de la rue de Babylone, à distance prudente de la grille rouillée de l’observatoire. Ses nouvelles pupilles, dilatées par le sang de Philippe, perçaient l’obscurité avec une netteté surnaturelle. Elle vit les traces de pneus fraîches dans la boue, les empreintes de bottes, l’éclat métallique d’un cadenas récemment forcé. On était passé ici. Souvent.
Elle contourna le bâtiment principal, une structure de briques et de verre datant du siècle dernier, et découvrit une porte de service entrouverte. L’air qui en sortait était chaud, presque moite, chargé d’une odeur âcre qu’elle ne connaissait que trop bien depuis quelques heures : le sang, mêlé à quelque chose de plus doux, de plus maladif. Comme une serre où l’on cultiverait la mort.
Elle descendit un escalier en colimaçon. Chaque marche gémissait sous son poids, mais elle continua, le cœur battant, la main serrée sur le stylo-fer de Philippe. Le métal froid contre sa paume lui rappelait la fuite, l’attaque, la blessure qu’elle avait infligée. Le sang noir. Ce sang qui n’appartenait à aucune lignée connue.
En bas, une porte blindée, entrouverte elle aussi. Elle la poussa du bout des doigts.
La salle s’étendait sur une centaine de mètres carrés, voûtée comme une crypte. Des dizaines de tables d’acier s’alignaient en rangs serrés. Sur chacune, un corps. Des hommes, des femmes, certains jeunes, d’autres vieux, tous immobiles, tous reliés à des machines de cuivre et de verre par des tubes de caoutchouc. Des tuyaux qui palpitaient, qui transportaient un liquide sombre et épais. Le sang qu’ils pompaient de leurs veines ne coulait pas vers des flacons. Il coulait vers un bassin central, au milieu de la pièce, où un brasier étrange alimentait un grand miroir concave orienté vers un puits de lumière zénithal.
Sous le miroir, un cadran d’astrolabe. Des marques de craie sur le sol. Et au centre, une cage. Vide.
Camille s’approcha d’une table, lentement. L’homme qui y gisait était un garçon d’écurie, elle reconnut la livrée des Montfort. Sa peau était grise, ses lèvres noires, ses yeux ouverts mais vitreux. Elle posa deux doigts sur sa gorge. Aucun pouls. Mais la poitrine se soulevait, lentement, régulièrement. Il respirait sans être vivant. On l’avait transformé de force, sans consentement, sans l’ancien rituel. Ce n’était pas un enfant de la nuit. C’était une fabrication.
Elle recula, heurta une table derrière elle. Un carnet tomba, s’ouvrit sur le sol. Des pages couvertes d’une écriture serrée, presque illisible. Des noms, des dates, des lots. Elle reconnut certains : des domestiques disparus du faubourg Saint-Germain, deux journalistes du *Figaro*, un colporteur du quartier Latin. Des quantités de sang, des durées d’exposition, des résultats. *Sujet 7 : convulsions à l’aube. Sujet 8 : survit à trois heures de lumière directe. Sujet 9 : régression mentale complète, comportement animal.*
Le mot *animal* lui fit lever les yeux. Sur une autre table, près du bassin, une créature était enchaînée par des menottes d’argent. Elle avait un visage humain, mais tordu, les yeux injectés de rouge, les canines allongées, les ongles noirs et épais. Elle grognait, tirait sur ses chaînes, mais ne semblait pas la voir. La transformation sans le pacte, sans la volonté. Un vampire sans âme. Une arme.
Camille comprit soudain. Le bassin central, les tubes, le miroir, le calendrier d’éclipse. Tout convergeait vers le lendemain midi, à l’instant où le soleil s’éteindrait sur Paris. Ces créatures ne seraient pas des vampires comme Philippe. Elles seraient immunisées contre la lumière. Elles pourraient traverser la ville en plein jour, sans peur, sans faiblesse, et servir leur maître en toute impunité.
Immortelles. Obéissantes. Nombreuses.
Elle entendit un pas derrière elle.
Elle se retourna, le stylo levé, mais la main qui l’attrapa avait une force inhumaine. Des doigts de fer lui écrasèrent le poignet, la firent lâcher l’arme. Un homme se tenait devant elle, grand, blond, le visage fin et cruel qui n’était pas sans rappeler celui de Philippe, mais durci par quelque chose que l’amour n’avait jamais touché. Ses yeux étaient noirs, sans blanc, comme deux puits d’encre.
Étienne de Montfort sourit, découvrant des canines trop longues, trop acérées.
« Mademoiselle Delacroix, dit-il d’une voix douce, presque mélodieuse. Vous êtes plus ingénieuse que votre grand-mère. Elle n’a jamais trouvé cette porte. Elle a cherché ailleurs, jusqu’au bout. »
Il la lâcha, mais elle resta figée, la douleur irradiant le long de son bras.
« Vous savez ce que c’est ? » Il désigna la salle d’un geste large. « L’armée que mon frère n’a jamais eu le courage de construire. Des centaines de soldats, forgés dans le sang et la douleur, prêts à frapper sans crainte du soleil. Demain, à l’instant où l’ombre couvrira la lumière, je transformerai le dernier sujet. Le plus important. »
Il se tourna vers elle, les yeux brillants.
« Celui qui a survécu au sang de la lignée de Montfort sans mourir. Celui qui a bu le sang du maudit et qui est toujours debout. Vous, mademoiselle. Vous êtes la pièce maîtresse de mon œuvre. »
Camille recula, mais les créatures sur les tables commençaient à bouger, à soulever leurs têtes grises, à ouvrir leurs mâchoires noires.
« Mon frère vous croit en sécurité chez lui, continua Étienne. Il ignore que vous avez cette espèce de talent pour la désobéissance. Il ne saura pas où vous êtes avant qu’il soit trop tard. Et quand vous serez transformée, vous l’aimerez. Vous l’aimerez, et vous l’obéirez. »
Il fit un pas vers elle.
« C’est ainsi que fonctionne la fabrique. »
Camille plongea la main dans sa poche, trouva le sifflet d’argent que Philippe lui avait donné. Il ne l’avait jamais entendu sonner. Elle ne savait pas s’il l’entendrait d’ici. Mais elle le porta à ses lèvres et souffla. Un son strident, perçant, déchira l’air de la crypte.
Étienne rit. Un rire froid, sans joie.
« Personne ne viendra, mademoiselle. Nous sommes à une heure de la ville, sous terre, et mon frère est retenu par un incendie que j’ai fait allumer au dixième arrondissement. Il arrivera au lever du jour. Quand le soleil se couchera, vous ne serez plus vous-même. »
Il claqua des doigts. Une créature s’approcha, les chaînes cliquetant sur le sol.
Camille n’avait plus d’arme. Plus d’issue. Plus de temps.
Elle regarda Étienne, droit dans ses yeux noirs.
« Votre frère m’a dit que vous aviez échappé à la malédiction, murmura-t-elle. Je vois qu’il avait tort. Vous êtes aussi maudit que lui. Seulement, vous ne vieillissez pas à l’envers. Vous rapetissez. En esprit. »
L’éclat de rage dans le regard d’Étienne fut sa seule victoire. Une seconde, une demi-seconde, où la colère prit le pas sur la prudence.
Elle s’élança vers le bassin central. Elle n’avait aucun plan. Mais si elle devait tomber, elle tomberait en faisant tomber avec elle tout ce qu’il avait construit.
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