Le Marquis Éternel
Lire le chapitre 19: Ashes to Ashes
Les cris des féraux lui déchiraient les tympans, un concert de rage aveugle qui rebondissait contre les murs de verre et d'acier de l'observatoire. Camille recula, les talons heurtant les dalles, tandis que le corps d'Étienne se tordait encore dans la fosse d'argent fondu, ses derniers spasmes projetant des éclaboussures incandescentes. Puis, comme si la mort avait enfin trouvé son emprise, le silence retomba sur la salle—interrompu seulement par le grésillement de la chair qui brûlait.
Elle ne vit pas Philippe tomber. Elle l'entendit.
Un bruit sourd, presque délicat, le son d'un corps qui cède. Camille pivota, les jambes encore tremblantes de l'adrénaline, et le trouva à genoux, une main pressée contre son flanc où le sang noirci par la blessure qu'Étienne lui avait infligée plus tôt s'écoulait en filets épais. L'autre main cherchait appui sur le rebord d'une paillasse, manquant de glisser.
« Philippe ! »
Elle traversa la pièce en trois enjambées, ignorant le goût métallique qui persistait au fond de sa gorge, cette saveur d'argent qui n'avait pas quitté sa langue depuis qu'elle avait poussé Étienne dans le bain mortel.
« Ne bouge pas, dit-elle en s'accroupissant à ses côtés. Montre-moi.
— Ce n'est rien, murmura-t-il, mais sa voix se brisa sur le dernier mot. Une égratignure. »
Son visage était blême—plus pâle qu'elle ne l'avait jamais vu, et elle l'avait vu traverser des tunnels incendiés, affronter des hordes, paraître à l'aube après des nuits blanches. Mais ce n'était pas la pâleur du sang perdu. C'était autre chose. Quelque chose dans ses traits s'était affaissé, comme un masque qui se serait relâché après des années de tension.
Autour d'eux, les féraux erraient sans but, leurs yeux rouges vacillant, certains se heurtant aux murs, d'autres s'immobilisant au centre de la pièce comme des statues oubliées. Le corps d'Étienne n'était plus qu'un souvenir de vapeur argentée. La fosse elle-même semblait respirer, des volutes de métal en fusion ondoyant à sa surface.
« Il est mort, dit Camille, plus pour elle-même que pour lui. Il est vraiment mort. »
Philippe eut un rire faux, un son rauque qui se termina en grimace. « Je ne pensais pas que ce jour viendrait. J'ai passé deux siècles à espérer sa fin. Je n'ai jamais imaginé qu'elle serait aussi... silencieuse. »
Il leva la main qui pressait sa blessure, et Camille vit la chair se refermer—lentement, trop lentement par rapport à ce qu'elle avait observé lors de leurs précédentes rencontres. La plaie se cicatrisait, mais elle laissait derrière elle une cicatrice rose, visible, imparfaite.
« Ta guérison... »
« Ralentit, acheva-t-il. Je le sens. Chaque battement de mon cœur me rappelle que je suis devenu un peu plus mortel. » Il baissa les yeux vers ses mains, les tourna, les observa. « C'est le prix du fratricide. Ou peut-être la fin du sort. Je ne sais pas. La malédiction de ma famille n'a jamais été claire sur ses termes. »
Le bâtiment gronda, quelque part au-dessus d'eux. L'incendie que les hommes d'Étienne avaient allumé plus tôt gagnait du terrain, les solives gémissant sous la pression des flammes.
« Nous devons partir, dit-elle, tirant sur son bras. Les féraux ne nous attaquent pas, pour l'instant, mais je ne veux pas être là quand ils se souviendront que nous sommes des proies.
— Le tunnel, répondit-il. Celui par lequel tu es venue. Il mène à la rue des Abesses. »
Camille l'aida à se relever, passant son épaule sous son bras, sentant sa légèreté surprenante. Il était presque frêle, maintenant, comme si la mort de son frère avait retiré une couche de protection avec la malédiction. Ses cheveux, qu'elle avait vus si noirs, semblaient striés de fils gris dans la lumière dansante des flammes qui commençaient à lécher les murs de la salle.
Ils traversèrent le laboratoire en évitant les féraux qui titubaient, indifférents, certains s'approchant de la fosse d'argent pour s'y pencher sans comprendre. Camille ne leur accorda pas un regard. Elle avait vu ce que ces créatures avaient été avant de devenir des soldats—des hommes, des femmes, des visages volés à des vies ordinaires. Elle ne pouvait rien pour eux. Pas maintenant.
Le tunnel était sombre, étroit, et l'odeur de terre et de moisi chassa celle du métal brûlé. Philippe s'appuya de plus en plus lourdement sur elle à mesure qu'ils avançaient, son souffle devenant saccadé. Une fois, il trébucha, tombant contre la paroi de pierre avec un bruit sourd.
« Je t'ai, dit-elle, serrant plus fort. Quelques mètres encore.
— Camille, dit-il, sa voix étrangement claire malgré l'effort. Je dois te dire quelque chose. Pendant que j'en suis encore capable. »
Elle s'arrêta, le dévisageant dans la pénombre. Son visage, même marqué par la douleur, même vieilli par quelque processus qu'elle ne comprenait pas, gardait une noblesse qui la serrait au cœur.
« Ça peut attendre.
— Non, insista-t-il. Ça n'a jamais pu attendre. C'est pour ça que tu es ici, Camille. Ce n'est pas le hasard. Ce n'est pas une manigance d'Étienne. C'est... » Il ferma les yeux, cherchant ses mots. « C'est ta grand-mère. Elle m'a donné le locket. En 1871, pendant la Commune. Elle savait qu'elle ne vivrait pas assez longtemps pour finir ce qu'elle avait commencé. Elle m'a demandé de veiller sur sa descendance jusqu'à ce que l'une d'entre elles puisse lire les signes. »
Camille sentit le froid du métal contre sa poitrine, le locket qui pendait sous son corsage depuis qu'elle était enfant. Elle l'avait toujours cru vide à l'intérieur, un simple bijou hérité, jusqu'à cette nuit où elle avait découvert le minuscule portrait caché dans le double fond.
« Ma mère... commença-t-elle.
— Ce n'est pas ta mère, l'interrompit-il doucement. C'est Marie-Laurence de Mortain. Votre bisaïeule. Elle s'appelait ainsi avant de se marier et de changer de nom pour effacer ses traces. Elle était... » Il hésita. « Elle était la femme que j'aimais. Au siècle dernier. Quand je n'étais pas encore tout à fait maudit, quand le sang de Montfort n'avait pas encore tourné au vinaigre. »
La main de Camille trembla—non, ce n'était pas sa main, c'était tout son corps qui tremblait maintenant, une onde de choc qui montait de ses chevilles jusqu'au crâne.
« Elle vous a aimé.
— Et moi, elle, dit-il. Mais la malédiction m'a été transmise à mon vingt-cinquième anniversaire, comme à tous les Montfort avant moi. Je ne pouvais pas lui offrir une vie. Je l'ai regardée vieillir, se marier, avoir des enfants. J'ai regardé les générations passer, toujours avec mon éternité devant moi, toujours avec son visage dans mes archives, ses lettres dans mes tiroirs. » Sa voix se brisa. « Et quand sa petite-fille est arrivée à Paris, avec le même regard, les mêmes gestes, j'ai compris que le destin avait un sens de l'humour cruel. »
Camille le regarda—vraiment le regarda pour la première fois depuis qu'ils étaient entrés dans le tunnel. La faible lueur d'une lanterne oubliée au loin éclairait ses traits, et elle vit ce qu'elle avait refusé de voir depuis des semaines : la ressemblance. Pas avec elle-même, mais avec le portrait du locket. La même mâchoire, le même arc des sourcils, les mêmes yeux—si les yeux pouvaient traverser le temps, ils le faisaient dans cette lumière jaune qui dansait sur son visage.
Sans réfléchir, elle dégrafa le collier et ouvrit le médaillon d'un geste sec. Le portrait apparut, miniature, les couleurs fanées par un siècle de contacts, mais reconnaissables. Marie-Laurence de Mortain avait son nez, sa façon de tenir la tête légèrement penchée. Et elle tenait la main d'un homme dont le visage était un reflet de celui qui se tenait devant elle, quelques années plus jeune, mais le même.
« Elle vous ressemble, souffla-t-il. Vous avez exactement sa façon de froncer les sourcils quand vous êtes contrariée. Je l'avais oublié. Je croyais l'avoir oublié. »
Les larmes montèrent sans crier gare, brûlantes et amères. Camille ne pleurait jamais—pas devant les collègues du journal, pas devant sa mère, pas devant les cadavres d'inconnus qu'elle avait vus au cours de ses enquêtes. Mais là, dans ce tunnel sombre qui puait la terre et la sueur, avec le sang d'Étienne encore sous ses ongles et la mort qui venait de frôler chacun de ses pas, elle pleura.
Philippe n'essaya pas de la consoler. Il resta là, appuyé contre la paroi, la laissant pleurer jusqu'à ce que les sanglots se soient transformés en reniflements, puis en silence.
« Je ne sais pas si je t'aime, murmura-t-elle finalement, la voix rauque. Je ne sais pas si c'est de l'amour ou si c'est l'écho de quelque chose qui a été perdu il y a cent ans et qui cherche une voix pour exister. »
Il hocha lentement la tête, sans offense. « C'est la même chose, parfois. L'écho et le son. Je ne sais pas où l'un commence et où l'autre finit. »
Elle tendit la main, hésita, puis la posa sur sa joue. Sa peau était tiède maintenant—tiède, pas glaciale comme celle de cette nuit dans le jardin du marquis, pas froide comme celle des morts-vivants qu'elle avait affrontés. Tiède et fragile, comme elle-même.
Et quelque chose changea sous ses doigts.
Les rides au coin de ses yeux s'estompèrent d'abord, comme un brouillard qui se lève au matin. Puis le gris dans ses cheveux reflua, fibre par fibre, laissant place au noir profond qu'elle connaissait. La cicatrice récente sur sa joue s'estompa, disparut. Dix ans tombèrent de son visage—puis vingt—puis trente—jusqu'à ce qu'il ne reste plus qu'un homme de vingt-cinq ans, le regard clair, les traits nets, une jeunesse retrouvée que même Philippe semblait ne pas comprendre.
« Camille ? »
Elle retira sa main, la regarda comme si elle appartenait à quelqu'un d'autre. « Je ne sais pas ce que j'ai fait. »
Il leva les deux mains devant lui, les tourna, passa une paume sur sa joue lisse. « Tu as fait ce que Marie-Laurence n'a jamais pu faire. » Sa voix avait perdu son enrouement, quelque chose de lumineux s'y était glissé. « Tu as brisé la malédiction. Le temps s'est souvenu de moi. Et il a choisi de me le rendre. »
Camille déglutit. Le goût d'argent persistait encore au fond de sa bouche, mêlé au sel des larmes—mais il s'estompait, comme si chaque battement de son cœur le diluait un peu plus.
« Nous devons sortir d'ici, dit-elle enfin, plus doucement qu'elle ne l'avait prévu. Je ne veux pas que le siècle qui vient de te revenir se termine étouffé dans un tunnel. »
Le rire de Philippe monta du fond de sa poitrine, un rire vrai, plein, qu'elle n'avait jamais entendu. « Quand tu le dis comme ça. »
Il prit sa main, et ensemble ils avancèrent vers la lumière pâle qui apparaissait au bout du passage—l'aube qui se levait, grise et indécise, sur l'horizon d'une ville qui changeait encore, qui ne savait pas qu'un drame venait de s'achever sous ses pavés. Une aube qui ne ressemblait aux autres que pour ceux qui ne savaient pas la regarder.
Camille, elle, savait depuis longtemps que rien n'était jamais ordinaire à Paris.
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