Le Marquis Éternel
Lire le chapitre 3: The Locket's Secret
La lumière des lustres faisait scintiller les dorures du salon quand Camille sentit le contact froid de l’argent contre sa clavicule. Le médaillon glissa hors de son décolleté — un geste devenu si habituel qu’elle n’y pensait plus. Il se balança un instant au bout de sa chaîne, captant la lumière comme un petit miroir.
Philippe de Montfort, qui venait de lui tendre une coupe de champagne, s’immobilisa.
Son regard n’était plus sur elle — il était vissé sur le bijou, ses doigts suspendus à quelques centimètres du verre. Camille vit ses mâchoires se serrer, un tic presque imperceptible sous la barbe impeccablement taillée. Pendant trois secondes, le marquis de Montfort, cet homme qui semblait avoir été sculpté dans la certitude, parut désarçonné.
« Où avez-vous trouvé cela ? »
Sa voix avait perdu son velours. Elle était soudain plus basse, plus tendue, presque rauque.
Camille suivit son regard, feignant la surprise.
« Ceci ? Un héritage de ma mère. Elle me l’a laissé avant de mourir.
— Votre mère. » Il répéta le mot comme s’il le goûtait, cherchant un arrière-goût familier. « Elle s’appelait comment ? »
La question était trop directe. Trop pressante. Camille sentit le poids de l’inquisition derrière cette curiosité feinte, et l’instinct de la journaliste prit le dessus sur celui de la fille.
« Marie », mentit-elle. « Marie Larrieu. Une femme ordinaire, je vous assure, qui n’avait rien d’extraordinaire. »
Le mensonge lui serra la gorge — sa mère avait tout d’extraordinaire. Mais elle ne livrerait pas son histoire à cet homme sur un plateau d’argent.
Philippe cligna des yeux, comme s’il émergeait d’une eau profonde. Son sourire revint, mais il ne touchait plus ses yeux.
« Pardonnez-moi », dit-il en reprenant son aisance avec une rapidité troublante. « Ce bijou… il m’a rappelé une époque révolue. Une amie de ma famille portait un médaillon semblable. Une femme remarquable. »
Il tendit la main vers le médaillon, sans oser le toucher. Camille vit ses doigts trembler — un tremblement fin, à peine perceptible, mais qu’elle savait désormais reconnaître chez les hommes qui cachent quelque chose.
« Puis-je ? »
C’était plus une supplique qu’une demande. Camille hésita. Le poids de la pièce contre sa poitrine était soudain devenu celui d’une accusation.
« Il ne s’ouvre pas », dit-elle en faisant un pas en arrière, le geste protecteur. « Le fermoir est bloqué depuis des années. »
C’était la vérité — ou du moins, ce qu’elle croyait être la vérité jusqu’à ce moment précis.
Philippe retira sa main. Son regard passa du bijou à son visage, et quelque chose s’y raffermit — une décision, une conviction. Il se pencha vers elle, assez près pour qu’elle sente le musc de son eau de Cologne et une autre odeur, plus ancienne, plus profonde.
« Je vous montrerai ma cave, comme promis », murmura-t-il. « Mais il faudra d’abord que vous me parliez d’elle. De votre mère. Sans détour. »
Camille sentit le piège se refermer. Elle aurait dû refuser. Elle aurait dû prendre ce prétexte pour s’éclipser, retrouver le confort de l’anonymat, réfléchir à ce que ce médaillon pouvait bien représenter pour le marquis.
À la place, elle but une gorgée de champagne et acquiesça.
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La bibliothèque privée du marquis ne ressemblait à rien de ce qu’elle avait imaginé. Au lieu d’un antre macabre, elle découvrit une pièce baignée d’un vert profond — murs lambrissés, fauteuils en cuir fatigué, une odeur de papier ancien et de tabac froid. Des centaines de volumes s’alignaient sur des étagères qui montaient jusqu’au plafond.
Il la fit asseoir face à un bureau Empire, puis se posta derrière, sans s’asseoir lui-même. La posture d’un homme qui n’est jamais tout à fait à l’aise quand il est assis.
« L’histoire du médaillon », dit-elle pour briser le silence qui s’épaississait.
« Pas encore. » Il croisa les bras. « D’abord, vous me dites ce que vous savez sur la morte de la Seine. Élodie Bouchard. »
Le nom la surprit. Elle ne l’avait jamais prononcé publiquement — son article n’avait pas dévoilé l’identité de la victime à cause des protections accordées aux familles avant publication.
« Comment connaissez-vous ce nom ? »
Il ne répondit pas. Il resta immobile, parfaitement figé, comme un portrait qui attendrait d’être redécouvert.
« Je sais beaucoup de choses, mademoiselle Delacroix. Des choses qui pourraient vous éclairer sur ce qui arrive aux femmes de cette ville. Et d’autres qui pourrait vous mettre en danger. »
Sa main frôla le bureau, semblant chercher un objet qui n’y était pas.
« Élodie Bouchard travaillait pour moi. Discrètement. Elle était l’une des rares personnes que je croyais… loyales. »
Camille fit le calcul. Une domestique ? Une informatrice ? Le marquis était trop évasif pour qu’elle sache précisément quel lien le liait à la morte.
« Et les marques sur son cou ? »
Le mot pendit entre eux dans l’air comme une accusation.
Philippe ouvrit la bouche, puis la referma. Quelque chose vacilla dans ses yeux, une lueur d’humanité qu’elle n’avait pas encore vue.
La porte de la bibliothèque s’ouvrit à ce moment — une femme entre deux âges, vêtue d’un gris sévère, les traits tirés. L’intendante, probablement. Sa voix était basse, pressée.
« Monsieur le Marquis, la Marquise vous demande. »
Philippe se raidit. Sa mâchoire se contracta, et pour la première fois, Camille le vit vulnérable.
« Dites-lui que je suis occupé.
— Monsieur, elle… elle insiste. »
Un silence. Puis Philippe souffla, comme un homme qui se résigne à un duel qu’il sait perdu.
« Attendez-moi ici », dit-il à Camille. « Je reviens. Ne touchez à rien. »
Il sortit, laissant la porte entrouverte. Camille compta jusqu’à vingt, entendit des voix assourdies dans le couloir, puis fit ce que toute bonne journaliste aurait fait.
Elle se leva et parcourut la pièce.
Ses doigts glissèrent sur le dos des livres, s’attardèrent sur un volume de Michelet — L’Amour, une édition ancienne à la tranche rouge. Elle l’ouvrit. Dedans, une carte postale jaunie représentait le pont des Arts, datée de 1871. Un autre livre, une histoire de la Commune, contenait un billet plié : « Il sait. Il m’a vue. »
Elle le glissa dans sa poche.
Puis elle revint vers le bureau, et c’est là qu’elle le vit — un petit tiroir entrouvert, à peine deux centimètres. À l’intérieur, un écrin de velours bleu.
Son cœur battit plus vite. Elle souleva l’écrin, l’ouvrit.
Un médaillon.
Quasi identique au sien — même forme ovale d’argent, même chaîne tressée. Mais celui-ci portait un fermoir travaillé, et à l’intérieur, une miniature : une femme brune aux yeux clairs, coiffée à la mode des années soixante.
La ressemblance la frappa comme une gifle.
Les mêmes arcades sourcilières. Le même menton légèrement pointu. La même manière de tenir la tête, un peu penchée, comme pour défier l’artiste de révéler trop.
Camille reposa l’écrin d’une main tremblante et s’assit. Sa main monta vers son cou, toucha le médaillon que sa mère lui avait donné quelques heures avant de mourir, sur son lit d’hôpital.
« C’est une clé, ma Colombe », avait murmuré sa mère d’une voix déjà éteinte. « Pas pour un meuble. Pour une vérité. Quand tu seras prête, il s’ouvrira. »
Et soudain, comme réponse à cette mémoire, le fermoir céda.
Le médaillon s’ouvrit dans sa paume, libérant l’odeur de vieux papier et de lavande fanée. À l’intérieur, une miniature identique à celle du bureau — mais en plus jeune. La femme aux yeux clairs, à vingt ans peut-être, tenant un enfant dans ses bras.
Un enfant brun. Une petite fille.
Camille lâcha un souffle qu’elle ne savait pas retenir. Ses yeux parcouraient la peinture, cherchant une explication qui refusait de venir.
Une inscription au dos de la miniature, écrite d’une plume fine : « M. — 1872. Pour notre fille, qui portera ma lumière. »
Les pas de Philippe résonnèrent dans le couloir.
Camille referma le médaillon d’un geste sec, le cacha sous son corsage, et se rassit, les mains plaquées sur ses genoux pour arrêter leur tremblement.
Quand la porte s’ouvrit, elle affichait le sourire placide de Jeanne Larrieu.
Mais dans sa tête, une seule phrase tournait en boucle : *Je ne sais pas qui je suis. Et lui, si.*