Le Marquis Éternel
Lire le chapitre 22: Poison Garden
Le Jardin des Plantes sentait la terre mouillée et le soufre des serres chauffées. Camille traversa l’allée centrale sans ralentir, son sac serré contre sa poitrine, la fiole de curare pesant contre ses côtes comme un reproche. Les ombres des palmiers en pot s’étiraient sur le gravier, et au bout de l’allée, sous la serre aux orchidées, une silhouette en robe grise l’attendait, immobile.
Lady Isobel ne se retourna pas quand Camille s’approcha. Elle tenait un sécateur, taillant une branche morte avec une précision chirurgicale.
— Vous savez ce que c’est que le *Strychnos toxifera*, mademoiselle Delacroix ? demanda-t-elle sans lever les yeux.
— Du poison. Du curare.
— La plante, pas l’usage. Elle pousse dans les jungles du Nouveau Monde, sous la canopée, là où la lumière ne touche presque jamais le sol. Les Indiens la réduisent en pâte, ils en enduisent leurs flèches. Une seule goutte dans le sang paralyse le diaphragme. On meurt en souriant, les yeux ouverts, sans un cri.
Camille s’arrêta à trois pas d’elle.
— Vous avez vendu ça à l’homme qui a tué le régisseur d’Isabelle.
Isobel coupa une autre branche. Le sécateur claqua, net.
— J’aurais pu vous mentir. Vous auriez enquêté des semaines, suivi des fausses pistes, pendant que le vrai coupable… travaillait. Mais vous êtes la petite-fille de votre grand-mère, et elle mérite mieux que des mensonges.
— Vous l’avez connue.
— Je l’ai aimée, même. Comme on aime une saison, une fois qu’elle est passée.
Isobel se tourna enfin. Ses yeux, d’un bleu délavé qui semblait avoir vu trop de soleils, se posèrent sur Camille avec une intensité presque douloureuse.
— En 1871, pendant la Commune, votre grand-mère était une espionne. Elle travaillait pour Montfort, le père d’Étienne. Elle croyait servir une cause noble — protéger Paris, disait-il. Elle ne savait pas que Montfort la préparait comme vous, comme toutes les femmes de votre lignée. Le rituel d’éclipse n’a jamais eu besoin d’une vierge. Il a besoin d’un sang précis. Le vôtre.
Camille sentit la fiole de curare lui brûler la peau à travers le tissu de son sac.
— Le prêtre. L’homme à la cicatrice.
Isobel hocha lentement la tête.
— Il est venu me voir il y a trois semaines. Il savait exactement ce qu’il voulait et pour qui. Il ne m’a pas dit son nom, mais il avait une cicatrice ici — elle toucha le dos de sa main gauche — et un accent de la vallée de la Loire. Il portait une bague épiscopale en argent, un peu noircie. De celles qu’on ne fabrique plus.
— Un prêtre.
— Un homme d’Église, oui. Mais j’ai vu son regard. Ce n’était pas la foi. C’était la certitude. La même que celle d’Étienne, en pire. Étienne croyait en lui-même. Celui-là croit en Dieu, et il est convaincu d’en être le bras armé.
Camille respirait lentement, comptant les secondes. Une image lui vint, nette et glaciale : l’église Saint-Sulpice, le curé qui avait refusé de bénir le cercueil de son père parce que celui-ci était mort en duel, « en état de péché mortel ». Un homme sec, au visage taillé comme une lame, qui n’avait pas offert ses condoléances, seulement un regard de pierre et une phrase prononcée comme une sentence : *Dieu ne trompe pas sa loi pour les orgueilleux.*
— Il a le visage allongé, des lunettes rondes, une voix qui ne porte jamais plus haut que le murmure. Il n’officie pas souvent, mais quand il le fait, les vieilles dames de la paroisse disent qu’il prêche comme un prophète.
Isobel sourit, un sourire mince qui ne touchait pas ses yeux.
— Vous l’avez déjà vu.
— Le curé de Saint-Sulpice. L’abbé Moreau. Il a refusé d’enterrer mon père.
La main d’Isobel serra le sécateur. Une goutte de sève verte perla sur la lame.
— Alors il vous connaît aussi. Il sait qui vous êtes. Il sait ce que vous portez dans le sang.
Camille fit un pas plus près.
— Pourquoi faites-vous ça ? Pourquoi me l’avouer ?
Isobel détourna le regard vers la serre. Derrière les vitres, des milliers d’orchidées s’épanouissaient dans une chaleur artificielle, impuissantes et magnifiques.
— Parce que j’étais là, en 1871, quand Montfort a offert votre arrière-grand-mère en sacrifice. Parce que j’ai vu Marie-Laurence mourir, et que je n’ai rien fait. J’avais peur de perdre ma place, ma réputation, ma tête. J’ai choisi la lâcheté. Et j’ai vécu un demi-siècle avec ce choix collé au palais, comme un goût de fer.
Camille grimaça. Un goût de fer, oui. Le même qu’elle avait dans la bouche depuis l’observatoire — métallique, insistant, comme une pièce de monnaie fondue posée sur la langue.
— Vous ne pouvez pas la sauver ? demanda Camille.
— Non. Mais je peux sauver vous. Écoute-moi — elle hésita, puis glissa dans un registre plus intime — Camille. Le prêtre croit que le rituel doit être accompli d’ici le solstice. Il croit que si l’éclipse passe sans sacrifice, le monde entrera dans une nuit éternelle. C’est ce que Montfort lui a appris avant de mourir.
— Montfort est mort ?
— Étienne a tué son père il y a vingt ans. Il voulait le rituel pour lui seul. Mais Moreau était le confesseur de Montfort. Il a tout entendu, tout absorbé. Il s’est convaincu que la tâche lui revenait.
Camille rangea la fiole de curare dans sa poche. La certitude d’Isobel coulait en elle comme une fièvre, chaude et contagieuse.
— Alors pourquoi n’a-t-il pas utilisé le curare sur moi ?
— Parce que le curare ne sert pas pour les vivants. Il sert à paralyser les témoins. Le régisseur d’Isabelle a été tué parce qu’il avait surpris Moreau en train d’espionner l’hôtel, pas parce qu’il avait une importance rituelle. Le premier meurtre, celui de la couturière, était une répétition. Une façon de vérifier que le symbole et le poison fonctionnaient ensemble.
— Il ne reste qu’une victime à désigner.
Isobel se tut un long moment. Le vent souleva une mèche grise sur son front ; elle la repoussa avec une lenteur calculée, comme si elle pesait chaque seconde.
— Il ne désigne pas. Il exécute. Le dernier meurtre du rituel doit avoir lieu à minuit le soir du solstice, dans un lieu consacré, sur une personne qui porte le sang de Marie-Laurence, parce que c’est ce sang qui ouvre la porte aux ténèbres.
Camille ouvrit la bouche, puis la referma.
— Cette personne… ce n’est pas moi ?
— Non. Et c’est assez risible. Le plus ferroviaire de cette histoire, c’est que Moreau croit que la cible doit être une descendante de Marie-Laurence par les femmes, mais il s’est trompé d’étage dans l’arbre généalogique pendant sa confession. Il croit que la cadette de la famille de Montreville, la fille du maire, est celle qu’il lui faut. Il ne sait pas que la lignée réelle passe par votre mère.
Camille sentit le sol se dérober.
— Il va tuer la fille du maire.
— Ce soir. À minuit. À la cathédrale Saint-Gatien, pendant le concert de la messe de minuit anticipée du solstice. Trois cents personnes dans les rangs, des témoins parfaits pour un miracle de sang.
Isobel prit sa main, la retourna, et y déposa une petite clé en laiton.
— La sacristie. Elle ouvre la porte de derrière. Vous y entrerez avant minuit, et vous attendrez. Si Moreau vous trouve avant que vous le trouviez, vous aurez une chose que personne d’autre n’a : il croit que vous êtes un pion. Il ne sait pas que vous avez appris à jouer.
Camille referma le poing sur la clé. Le métal était froid, et le goût de fer dans sa bouche se fit plus net, presque cuivré, comme si quelque chose en elle commençait à s’éveiller.
— Comment savez-vous tout cela, Lady Isobel ?
— Parce que je suis encore l’une des rares personnes ayant été au service de Montfort qui n’a pas eu la décence de mourir. Je connais la mécanique de ce rituel par cœur. Et je vous donne cette clé au prix d’une seule promesse.
— Laquelle ?
— Si vous sortez vivante de cette cathédrale, vous venez me voir. Vous me racontez ce que vous êtes devenue. Et vous me laissez regarder vos yeux une dernière fois.
Camille glissa la clé dans son corsage, sous le tissu, contre sa peau.
La femme du maire. La cathédrale. Le prêtre à la cicatrice qui avait béni la tombe de son père d’un silence.
Elle se retourna sans un mot et marcha vers la sortie du jardin. Derrière elle, Isobel ne bougea pas. Le sécateur claqua une dernière fois, puis plus rien.
Le crépuscule tombait sur Paris, couleur de rouille et de cendre. Camille calcula : une heure pour rejoindre la cathédrale, vingt minutes pour la convaincre — ou la contourner. Et un moment de vérité à minuit, face à un homme qui croyait damner le monde au nom de Dieu.
Le goût de fer dans sa bouche avait changé. Ce n’était plus du métal.
C’était du sang.
Continuer gratuitement
Débloquer ce chapitre
Regardez une courte publicité pour débloquer ce chapitre.
Aucun paiement requis.