Le Marquis Éternel
Lire le chapitre 25: Bitter Blood
L’odeur du sang était partout.
Camille ouvrit les yeux dans une obscurité totale, et la première sensation qui l’envahit ne fut ni la peur ni la douleur, mais une faim si absolue qu’elle en oublia de respirer. Le sang. Il imprégnait l’air de la crypte comme une brume lourde, rouge et sucrée, et elle pouvait le suivre jusqu’à sa source sans même réfléchir — un battement lent, irrégulier, affaibli, à quelques mètres d’elle.
Philippe.
Elle se redressa d’un mouvement si vif qu’elle heurta le rebord d’un sarcophage de pierre. Le bruit résonna dans le silence comme un coup de canon. Sa main — sa main qui tremblait toujours face aux hommes en colère, qui s’était cramponnée à un stylo comme à une bouée — se posa sur le marbre et le fendit d’un craquement sec.
Elle retira sa main, la regarda.
Ses doigts étaient pâles, parfaitement nets, et une force circulait dans ses veines comme du mercure. Elle avait faim. Dieu, elle avait faim. Et l’odeur de Philippe emplissait sa bouche d’une salive épaisse qui n’avait rien d’humain.
« Philippe, » dit-elle, et sa propre voix la surprit. Elle n’était plus rocailleuse de fatigue. Elle portait, claire et nette, comme un instrument accordé.
Un mouvement. Un souffle rauque.
« Camille. »
Il était vivant. Allongé contre le mur de la crypte, la main pressée sur sa poitrine où le sang de ses blessures imprégnait encore sa chemise blanche. Dans la pénombre, elle le voyait comme en plein jour. Les veines bleues sous sa peau. Le pouls affolé dans sa gorge. La moiteur de son front.
Sa bouche s’emplit de chaleur.
« Reste où tu es, » souffla-t-elle, les mâchoires serrées. « Ne t’approche pas. »
Le rire de Philippe fut un gargouillement douloureux. « Je ne crois pas pouvoir m’approcher beaucoup, ma chérie. »
Il avait raison. Il était blessé, mortellement peut-être, et il était — l’idée traversa Camille comme une lame — il était humain, maintenant. Tout à fait humain. La mort de son frère l’avait libéré de la malédiction Montfort avant qu’elle-même n’y soit précipitée. Et maintenant, dans cette crypte close, il n’était plus qu’un homme qui saignait, face à une créature qui n’avait jamais eu aussi faim.
Elle se força à penser.
Le prêtre. Où était le prêtre ?
Son regard balaya la crypte et le trouva immédiatement, recroquevillé derrière un pilier, les mains levées devant son visage comme si cela pouvait le protéger. Moreau. Le scarifié. L’homme qui avait choisi pour elle.
« Vous, » dit Camille, et le mot sortit comme un grondement.
Le prêtre tremblait. Il avait le teint cireux d’un homme qui a cru savoir ce qu’il faisait et qui n’en est plus certain. La marque en croix sur sa joue luisait de sueur.
« La transformation est complète, » murmura-t-il, et il y avait dans sa voix un mélange de triomphe et de terreur. « Vous êtes des leurs, maintenant. Mais vous pouvez être plus. Vous pouvez être ce qui les contrôle. »
Camille fit un pas vers lui et le sol de pierre craqua sous sa bottine.
Le prêtre recula. « Attendez. Vous ne comprenez pas. Nous pouvons — les féraux, ceux qui errent dans Paris — ils obéiront à une volonté plus forte. À la vôtre. C’est ce que votre grand-mère n’a jamais accepté — »
« Ma grand-mère. » Camille sentit ses canines s’allonger contre sa langue, une présence nouvelle, acérée. « Vous lui avez donné ce choix. Elle a refusé. Et vous l’avez tuée. »
« Je n’ai pas — »
« Vous l’avez tuée par votre refus, abbé. La maladie, la solitude, la honte. Vous l’avez abandonnée. » Sa voix montait, et chaque mot lui semblait plus lourd, plus juste. « Vous m’avez abandonnée moi aussi, à la mort de mon père. Vous avez refusé de bénir son corps. Vous l’avez condamné comme un pécheur, et vous m’avez laissée seule. »
« Camille, » dit Philippe, doucement, derrière elle. Sa voix était faible mais ferme. « Pas comme ça. »
Elle se retourna. Il s’était soulevé sur un coude, et le sang qui coulait de son épaule traçait une ligne écarlate le long de son bras. Dans l’air de la crypte, cette odeur était insoutenable.
« Tu saignes, » dit-elle, et ce n’était pas une constatation compatissante. C’était une évidence brûlante, une obsession.
« Je sais. » Il soutint son regard sans ciller. « Et toi, tu as faim. Je sais que tu as faim. Mais ce n’est pas qui tu es. »
Camille rit — un son étrange, plus sec que son rire habituel. « Ce n’est pas qui je suis ? Tout est qui je suis, maintenant. Tout, Philippe. Je l’ai senti. Les murs. Le pouls de la terre. Chaque goutte d’humidité qui coule sur cette pierre. Et toi — je t’entends penser. Je t’entends respirer. » Sa voix se brisa. « Je t’entends saigner. »
Il tendit la main. Un geste lent, délibéré, qui traversait l’espace entre eux comme on franchit une frontière en sachant qu’on ne pourra pas revenir.
« Viens ici, » dit-il.
« Non. »
« Camille. Viens ici. »
« Tu ne comprends pas. Je ne peux pas te toucher sans — » Elle s’arrêta. Le mot lui resta en travers de la gorge, trop affreux à prononcer.
« Sans quoi ? » demanda Philippe, et il y avait presque un sourire au coin de ses lèvres, malgré la douleur, malgré le sang. « Sans me mordre ? »
« Ne te moque pas de moi. »
« Je ne me moque pas. » Il laissa retomber sa main sur la pierre, épuisé. « Je suis là, Camille. Je suis humain, je suis blessé, et je suis là. Dis-moi ce que tu veux. »
Ce qu’elle voulait. La question la frappa de plein fouet, et elle eut envie de rire à nouveau, de pleurer, de hurler. Ce qu’elle voulait ? Elle voulait boire. Elle voulait qu’il arrête de saigner. Elle voulait que cette crypte s’ouvre et que le soleil — le soleil qu’elle ne reverrait peut-être plus jamais — revienne la brûler pour la punir. Elle voulait écrire. Elle voulait que sa mère soit fière d’elle. Elle voulait être vivante.
« Je veux savoir si tu m’aimes encore, » dit-elle enfin, et sa voix était celle d’une petite fille dans le corps d’un monstre.
Le silence de la crypte sembla s’étirer.
Philippe ferma les yeux. Quand il les rouvrit, ils étaient humides.
« Camille Delacroix. » Il articula chaque syllabe avec un soin infini, comme on écrit un nom sur du parchemin. « Je t’ai aimée quand tu étais une journaliste qui mentait à son rédacteur en chef pour suivre une piste. Je t’ai aimée quand tu m’as accusé de meurtre. Je t’ai aimée quand tu as choisi de rester auprès de moi malgré ce que j’étais. » Il respira profondément, et la douleur plissa son front. « Tu crois que j’allais arrêter maintenant ? »
Camille sentit quelque chose se déchirer dans sa poitrine. Pas le cœur — celui-là était déjà mort ou presque, elle le sentait battre lentement, presque paresseusement, dans sa cage thoracique. Quelque chose d’autre. Une ancienne peur, peut-être. La peur d’être seule. La peur d’être la moins aimable. La peur que personne ne reste.
« Tu ne peux pas me sauver, » dit-elle, les dents serrées. « Ce que je suis, maintenant — c’est pour toujours. Plus de soleil. Plus de vieillesse. Plus de mort. Je vais te survivre, Philippe. Je vais te regarder vieillir, et mourir, et je resterai. Et alors je serai seule. »
Il ne répondit pas tout de suite. Il prit le temps de s’asseoir plus droit contre le mur, en grimaçant, et de porter la main à sa blessure.
« Alors, » dit-il, « il faudra mordre quelqu’un d’autre. »
Le rire de Camille lui échappa malgré elle — un vrai rire, écorché, presque humain. Le son rebondit contre les pierres et Moreau sursauta dans son coin.
« Tu es impossible, » dit-elle.
« C’est ce que tu m’as dit la première fois que nous avons dîné ensemble. » Il sourit, faiblement. « Souviens-toi. Tu m’as dit que j’étais impossible, arrogant, et que tu allais publier un article qui me détruirait. »
« Et je l’aurais fait si tu n’avais pas dissimulé des cadavres dans ta cave. »
« Détail. »
Elle s’approcha. Un pas. Deux. Chaque mouvement lui semblait trop fluide, trop précis, comme si son corps avait toujours été capable de cela et qu’elle l’avait ignoré. L’odeur du sang de Philippe emplissait sa bouche, et sa faim montait en elle comme une marée.
Elle s’arrêta à un mètre de lui.
« Si je te mords, » dit-elle, « je ne pourrai peut-être pas m’arrêter. »
« Peut-être, » répondit-il. « Mais tu es la femme la plus obstinée que j’aie jamais rencontrée. Si quelqu’un peut s’arrêter, c’est toi. »
Camille ferma les yeux. Elle compta ses propres battements de cœur — lents, réguliers, cent vingt ans d’avance sur elle. Elle compta les pulsations de Philippe, rapides et affolées. Elle compta les hurlements silencieux de Moreau dans son coin.
Puis elle ouvrit les yeux et déchira le bas de sa robe.
« Tiens-toi tranquille, » dit-elle, et elle entreprit de bander son épaule de ses mains tremblantes de désir.
Les gestes étaient les mêmes que ceux qu’elle avait appris enfant, quand sa mère soignait les soldats blessés dans leur arrière-boutique. Presser. Enrouler. Serrer. Le sang imbiba le tissu presque aussitôt, mais la pression ralentit le flux.
Sa propre salive montait, chaude et dense. Elle avala avec effort.
« Tu vas rester ? » demanda-t-elle, sans lever les yeux de son bandage.
La voix de Philippe était douce. « Où veux-tu que j’aille ? »
« Je ne parle pas de cette crypte. » Elle serra un nœud plus fort que nécessaire. « Je parle de tout. Du reste. Des jours. Des années. Tu es humain, Philippe. Tu pourrais repartir, te refaire une vie — »
« Je ne veux pas une autre vie. »
« Tu veux une créature à tes côtés ? Tu as goûté la mortalité pendant quelques heures, mon amour. Tu sais ce que tu retrouves. » Sa voix se cassa. « Et moi, je ne retrouverai jamais ce que j’ai perdu. »
Il posa sa main sur la sienne, sur le bandage ensanglanté, et la serra.
« Alors nous chercherons ensemble ce que tu as gagné. »
Camille leva les yeux vers lui. Les siens étaient gris, fatigués, humains — si désespérément humains. Et il la regardait comme si elle était encore la femme qui l’avait accusé de meurtre au premier bal de la saison.
« Je te promets, » dit-il, « que je resterai. Je resterai aussi longtemps que tu voudras de moi, et même plus. Et quand je serai vieux et cassé, tu me porteras dans tes bras de jeune fille si ça te chante. »
Elle rit à nouveau, et cette fois les larmes coulèrent — chaudes, étranges, presque douloureuses dans la fraîcheur de sa nouvelle chair.
« Mais votre âme, Philippe. Mon âme. Les curés vous ont dit — »
« J’ai passé vingt ans à croire que j’étais damné, » dit-il. « J’ai tué des hommes, j’ai vu mon frère devenir un monstre, et j’ai cru que je le deviendrais aussi. Aujourd’hui, je suis libre de cette malédiction. Et je choisis d’être à tes côtés. Que cela fasse de moi un damné ou un fou — je m’en moque. »
Camille se pencha — sans s’en rendre compte, poussée par la faim et par autre chose, plus profond — et posa son front contre le sien. Son pouls battait contre sa peau.
« Je n’arriverai peut-être pas à te protéger de moi, dit-elle, très bas. Mais je te jure que je le ferai pour le monde. »
Il ferma les yeux. « C’est tout ce que je demande, » murmura-t-il.
Derrière eux, Moreau remua, et le son brisa le fragile équilibre de la crypte. Camille se redressa, et sa nouvelle nature lui fit sentir chaque goutte de peur qui s’égouttait de sa peau.
« Qu’est-ce qu’on fait de lui ? » demanda-t-elle.
Philippe ouvrit les yeux et regarda le prêtre. Le visage balafré, les mains jointes, le tremblement du cou. Il avait organisé tout cela — les meurtres rituels, le poison, la transformation de Camille. Et il n’était pas fini.
« On le sort d’ici, » dit Philippe. « On le remet à la police. Et on découvre qui le commande. »
Moreau émit un petit rire nerveux. « Personne ne me commande. »
« Ce n’est pas ce que disent les féraux, » répondit Camille. Les mots lui venaient sans qu’elle les cherche, comme si une connaissance ancienne se réveillait dans son sang. « Ils vous obéissent, abbé. Ils vous suivent. Mais vous n’êtes pas leur maître. Vous êtes leur maillon. »
Le visage du prêtre se vida.
Camille sourit — et sentit ses canines, longues et fines, contre sa lèvre.
« Profitons du temps qu’il nous reste avant le lever du jour, » dit-elle. « Nous avons des questions à poser. »
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