Le Marquis Éternel
Lire le chapitre 27: Flight from Home
J’avais entendu les cloches de Saint-Gatien sonner trois heures quand le premier coup de feu a percé la vitre du fiacre.
La balle a sifflé à un travers de doigt de ma tempe et s’est logée dans le bois du siège avec un bruit sourd. Philippe a réagi plus vite que moi — il m’a plaquée contre lui, sa main chaude et blessée pressée sur ma nuque, tandis que deux autres détonations éclataient dans la nuit.
— Camille, ne regarde pas en arrière.
Mais j’ai regardé.
Deux ombres couraient derrière nous, plates et rapides, des fusils à répétition levés. Leurs manteaux noirs battaient comme des ailes. Pas des vampires — je les sentais trop pleins de vie, leur sang battant à un rythme humain. Des chasseurs.
— Plus vite, ai-je crié au cocher. Que Dieu vous garde, mais plus vite.
Le cocher a fouetté son cheval. La voiture a bondi sur les pavés, et j’ai attrapé la main de Philippe. Sa blessure, la morsure du féral, suintait à travers les bandages que j’avais improvisés dans la crypte. Je sentais son sang comme un brasier dans l’obscurité — une odeur de fer chaud et de vie si puissante qu’elle me retournait l’estomac.
Ma nouvelle nature hurlait. Ma gorge brûlait. Et je me suis détestée pour ça.
— Qui sont-ils ? a demandé Philippe, le souffle court.
— Je ne sais pas. Mais ils ne tirent pas pour nous arrêter.
Un troisième coup de feu a réduit la vitre arrière en éclats. J’ai plongé, entraînant Philippe avec moi sur le plancher du fiacre, mes jupes trempées par une flaque d’eau sale. Le cheval a hennit, affolé, et le cocher a juré en latin.
— Rue de Rivoli, a crié Philippe. Tournez rue de Rivoli, ils ne suivront pas dans la foule.
Le cocher a obéi, et le fiacre a viré si sec que la roue gauche a quitté le sol une seconde. Mon cœur — enfin, ce qui en restait — battait dans ma gorge. Maintenant transformée, je sentais chaque battement du cheval, chaque pulsation du cocher, chaque cri lointain d’un ivrogne dans une ruelle. Le monde était devenu un orchestre de pulsations, et je ne pouvais pas fermer les oreilles.
J’ai glissé un regard par-dessus la banquette. Les deux chasseurs s’étaient arrêtés au bord du trottoir, leurs silhouettes immobiles sous un réverbère. L’un d’eux — le plus grand — a levé un bras. Un geste simple. Puis ils ont disparu dans l’ombre.
— Ils nous laissent partir, dis-je.
— Pour l’instant.
Philippe s’est redressé, grimaçant. Sa blessure saignait à nouveau — je voyais la tache sombre s’élargir sur sa chemise blanche. Mon regard s’y est attardé une seconde de trop.
Il l’a vu.
— Camille.
— Je vais bien.
— Non. Pas avec des yeux comme ça.
J’ai détourné la tête, serré les poings dans mes jupes. Ma canine droite s’était allongée, pressant contre ma lèvre inférieure, une douleur familière qui ne l’était pas encore. La faim n’était plus une émotion. C’était une géographie — un continent entier à l’intérieur de moi que je n’avais jamais exploré et où je ne voulais jamais mettre les pieds.
— Il faut te soigner, ai-je dit, la voix rauque. Avant que je ne me soigne moi-même.
— J’ai une idée. Un ami.
J’ai haussé un sourcil.
— Tu as des amis qui ne sont pas des aristocrates décadents ?
— Un viticulteur. Près de Vouvray. Il s’appelle Étienne Roussel — je l’ai rencontré après la guerre, dans un sanatorium du Val-de-Loire. Il soignait les soldats que les médecins avaient abandonnés.
— Vampire ?
— Guérisseur.
Les roues du fiacre ont grondé sur le pont tournant. Derrière nous, la flèche de Saint-Gatien s’estompa dans la brume laiteuse du petit matin. La Seine scintillait, rose et grise, et pour la première fois de ma vie, j’ai su que je verrais ce lever de soleil pour la dernière fois.
Je l’ai regardé se lever.
Et je l’ai regardé me quitter.
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Le domaine de Roussel s’étendait sur un coteau de vignes mortes, leurs sarments nus et tordus comme les doigts d’un vieillard. La maison de pierre blanche, aux volets verts fatigués, aurait été charmante en plein été. En ce début de janvier, elle ressemblait à un refuge — et à une prison.
Roussel nous attendait sur le perron. Un homme de cinquante ans au visage labouré de cicatrices anciennes, les mains grandes et fines, des mains de chirurgien. Il portait une blouse de vigneron tachée de sang séché. Pas du sang de raisin.
— T'as une sale tête, Montfort, dit-il en serrant Philippe dans une accolade vigoureuse. Et une sale blessure. Entre. La cave est préparée.
Il m’a dévisagée une seconde, ses yeux gris perçant la pénombre, et j’ai compris qu’il savait ce que j’étais avant que je prononce un mot.
— Vous êtes la journaliste, dit-il. Celle qui écrit sur le vampire de la place Vendôme.
— J’étais la journaliste. On m’a congédiée.
— Alors vous êtes libre. C’est mieux pour ce que vous êtes devenue.
Dans la cave — une voûte de pierre fraîche, baignée de la lueur des lampes à huile — Philippe s’est effondré sur une table de bois. Roussel a nettoyé la morsure avec un soin méticuleux, sans un mot, tandis que je me tenais à distance, les mains croisées dans le dos, scrutant chaque goutte de sang qui tombait dans le seau.
Roussel a fini par se redresser.
— La blessure est profonde, mais propre. Il faudra trois jours de repos complet. Le venin ne s’est pas répandu.
— Et sa transformation ? demandai-je. Cette nuit… il m’a laissée le mordre ?
Roussel a échangé un regard avec Philippe, puis a secoué la tête.
— Le venin féral, s’il avait pris, il en serait mort. Il n’a pas cette chance.
— Quelle chance ?
Roussel s’est tourné vers moi. Ses yeux gris se sont posés sur les miens, et j’ai remarqué pour la première fois qu’ils étaient bordés d’un anneau doré, presque invisible.
— La vôtre.
Il m’a conduite dans une pièce voisine, une alcôve où des herbes séchées pendaient des poutres, et m’a fait asseoir.
— Vous avez une soif que vous ne contrôlez pas, dit-il. Ce n’est pas une question de moralité. C’est une question de chimie. Vous avez été transformée avec un sérum ancien, du sang Montfort réchauffé — ce sont des ressources rares. Votre corps n’a pas eu le temps d’apprendre à gérer la puissance qu’on lui a injectée.
— Comment on l’apprend ?
Il a ouvert un tiroir, en a sorti une pierre noire, polie, veinée de violet — une améthyste sombre, incrustée de filigranes d’argent. Il l’a posée sur la table entre nous.
— Avec ça.
— Une pierre ?
— Une fleur. Celle qu’on appelle le chrysanthème éternel — une fleur qui ne pousse qu’en un seul endroit, sous une serre privée, à quelques lieues d’ici. J’en ai besoin pour préparer un baume ancien, un remède qui calme la faim sans endormir les sens. Si vous le trouvez, je vous apprendrai à vivre avec ce que vous êtes devenue. Si vous ne le trouvez pas…
Il a laissé sa phrase en suspens.
— Je ne le trouverai pas, dis-je.
— Alors dans trois semaines, votre soif prendra le dessus. Et vous ferez courir un danger terrible à vous-même et à ceux qui vous aiment.
Je me suis levée. Mes jambes tremblaient. J’étais faible — ma transformation était récente, mes repères détruits, mon métier perdu. Le seul être humain que j’aimais encore était étendu sur une table, blessé, saignant pour moi.
Et j’allais devoir le laisser là.
— La propriété. Où se trouve-t-elle ?
Roussel a souri. Ça n’avait rien d’un sourire rassurant.
— Le domaine de la Danse, près de Loire-sur-Courance. Une femme y vit — une artiste, très recluse. On raconte qu’elle n’a pas reçu un visiteur depuis vingt ans.
Je connaissais ce nom. Il me glissait le long de la peau comme une lame.
La Danse.
Une femme.
— Son nom ?
Roussel a hésité.
— On l’appelle la Dame des Serres. Mais son vrai nom — elle l’a abandonné depuis longtemps.
J’ai instinctivement porté la main à ma poitrine, là où j’avais caché la liste des noms retrouvés dans le coffre Grimaldi. Une liste où figurait une femme, dont le prénom avait été raturé, seul le nom subsistant.
Marguerite.
La Dame des Serres s’appelait Marguerite.
Et je savais — je le sentais comme je sentais le sang dans les veines du cocher endormi au-dessus — que ma quête pour le chrysanthème n’avait rien d’une simple course à une fleur.
C’était un rendez-vous.
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